Qu’apprendre du miracle indien ?

15 novembre 2005

L’Inde moderne est un miracle. À son indépendance, peu d’observateurs pouvaient imaginer qu’un tel État-continent, massivement pauvre, marqué par des traditions fortement ancrées d’exclusion sociale, affecté par la domination coloniale, serait devenu un demi-siècle plus tard démocratique, unifié, en plein essor culturel et économique.Le premier facteur du miracle indien est le pari démocratique. Plus d’un milliard d’individus jouissent en effet de libertés démocratiques, de protections juridiques, mais aussi d’opportunités. L’Union indienne a misé, depuis le début, sur la promotion volontariste des pauvres et des castes inférieures. Elle a fait dans le domaine de l’enseignement universitaire, dans la fonction publique, le pari de la discrimination positive. Elle a conduit une politique volontariste d’aménagement du territoire, dont l’électricité gratuite pour les villageois et les dispensaires de campagne ont longtemps été le symbole.
Pour contenir ses divisions religieuses, linguistiques, régionales, pour combattre le terrorisme, l’Inde a choisi un ensemble assez sophistiqué de mécanismes politiques : un fédéralisme à plusieurs niveaux, un équilibre entre droits individuels et collectifs, mais aussi la promotion des diverses interventions de la société civile. La liberté d’association est un principe actif de la démocratie indienne.
Mais ce pari sur la démocratie n’aurait sans doute pas suffi sans une révolution culturelle permanente. L’Inde a historiquement su concilier ses grandes traditions populaires et indigènes ancestrales avec l’hindouisme, le bouddhisme, le jaïnisme, l’islam, le zoroastrisme, le sikhisme, le christianisme ; elle a réconcilié ces héritages avec le modernisme hérité du siècle des Lumières. Elle continue aujourd’hui encore à faire la synthèse et à favoriser la coexistence des anciennes et des nouvelles croyances. Les idées et pratiques de chaque grande tradition sont greffées les unes sur les autres, mais chaque communauté peut garder une identité distincte. Si la violence joue un rôle dans les relations entre communautés, les Indiens tiennent à un mode de vie discursif, basé sur le dialogue, qui encourage les débats, la tolérance, les considérations philosophiques, le cosmopolitisme, la croyance dans l’inviolabilité de chaque conscience. Cette logique permanente de conciliation et de débat est le moteur de l’innovation ; les croyances de la tradition sont des guides puissants, mais le scepticisme en est un également ; l’action est une nécessité, mais la contemplation aussi ; la capacité à décider est cruciale, mais la patience pareillement ; la communauté mérite le respect, tout comme l’individu. C’est une leçon indienne : par-dessus tout, ce qui compte, c’est l’équilibre dynamique des principes. C’est avec cet esprit que l’Inde d’aujourd’hui aborde, depuis l’ouverture économique, la mondialisation : intérêt pour les technologies, les idées, les modes venues d’ailleurs, mais, en même temps, fierté nationale, attachement aux principes issus de sa culture, désir de faire vivre ses communautés et ses traditions.
Les contributions publiées dans cette Lettre reflètent les succès de cette « culture ouverte », mais aussi les défis que le pays doit encore affronter – et ces défis sont nombreux et incontestables. Aujourd’hui, dans la franchise et la fertilité des idées qu’elle développe, l’Inde espère encore s’améliorer et devenir, mieux qu’un sujet d’intérêt, un exemple pour le monde.

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