Sur des positions plus eurosceptiques que leurs concurrents, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen se voient contraints par l’attachement très fort de leurs électeurs à l’euro.

Comment continuer de vendre une vision critique de l’Europe et de l’euro quand votre électorat s’affirme de sondage en sondage plus favorable à l’Union européenne et la monnaie unique ? Ce dilemme, c’est celui de la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon et du Rassemblement national de Marine Le Pen. Selon le dernier rapport de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), le sentiment européen progresse au sein des deux formations protestataires. Il atteint même un pic à la France insoumise, dont 87% des électeurs de 2017 se disent opposés à l’abandon de l’euro en septembre 2020, en progression de 8 points sur huit mois. Au Rassemblement national, qui s’est longtemps démarqué par une ligne hostile à l’Europe de Bruxelles et l’euro, la poussée est plus contenue mais visible : de 62% en janvier 2020, la part des électeurs favorables au maintien l’euro est passée à 64% en septembre 2020 quand celle des partisans d’un retour au franc passait de 37% à 35%.

Pour les lepénistes et les mélenchonistes, l’équation est rendue plus compliquée encore par l’attachement d’une vaste majorité de Français à l’Union européenne. 80% des personnes interrogées par la Fondapol en septembre 2020 souhaitaient que la France reste dans l’Union européenne, tandis qu’une minorité stable (17% contre 18% en janvier 2020) manifestait son désir la quitter. Difficile dans ces conditions, en vue de la présidentielle, d’élargir son électorat de premier tour (pour Jean-Luc Mélenchon) et de second tour (pour Marine Le Pen) en promouvant des positions eurosceptiques. D’autant que l’engouement est encore plus fort dès lors qu’il s’agit de la monnaie unique : 82% des Français interrogés se disent favorables au maintien dans l’euro, dont 53% sont directement favorables à l’euro et 29% qui ne souhaitent pas quitter l’euro pour revenir au franc car « ce qui est fait est fait ». Parmi les électeurs les plus enjoués par la construction européenne, aux antipodes du RN et de LFI, on retrouve sans surprise les sympathisants de La République en marche (86% favorable à l’Union européenne et le fait que la France en fasse partie) et ceux d’Europe Ecologie – Les Verts (78%).

Ces enseignements ne sont pas sans conséquences sur la ligne directrice des partis. Le Rassemblement national de Marine Le Pen a depuis longtemps remisé au placard la ligne Philippotiste de sortie de l’Union européenne et de l’euro. Constatant l’échec de cette stratégie après la présidentielle de 2017, Marine Le Pen qui réclamait encore au lendemain du Brexit l’organisation d’un référendum similaire en France a considérablement édulcoré son discours. Le RN entend désormais changer l’Europe de l’intérieur en proposant une réforme importante des institutions communautaires : primauté du droit national sur le droit européen, fin de la Commission européenne, possibilité de coopérations particulières entre les Etats… Plus impressionnant encore est le revirement sur l’euro, dépeint jusqu’en 2014 comme une « prison » imposée aux peuples par « les technocrates et les financiers », en sortir n’est désormais « plus une priorité » selon Marine Le Pen.

LFI et le tabou du retour au franc

La France insoumise, dont l’électorat est encore plus sensible à la question européenne, a elle aussi été contrainte d’adoucir ses positions. « Notre positionnement n’a jamais été anti-européen au sens d’un repli nationaliste », avertit ainsi d’entrée le député LFI Eric Coquerel. Tout en conservant sa logique des « deux plans » : un « plan A » de refondation des institutions européennes et un « plan B » d’autonomisation accrue de la France en cas d’échec des négociations, la formation mélenchoniste se garde bien d’évoquer un retour au franc. L’avenir en commun, la base programmatique de Jean-Luc Mélenchon propose, en cas d’échec de la renégociation des traités européens, de réquisitionner la Banque de France pour transformer l’euro en monnaie commune et non en monnaie unique. Une hypothèse qui pourrait bien conduire dans les faits au retour d’une monnaie nationale… Mais coupe Coquerel : « Il s’agirait davantage de recréer une union monétaire avec les pays désireux de sortir du carcan budgétaire ». Entendre l’Espagne, le Portugal, la Grèce. Soit le passage à un « euro du Sud » et un « euro du Nord ».

 

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