C’est un jeune homme longtemps confiné, qui a su retourner la maladie en rêverie, faire du huis clos l’occasion d’une nouvelle clarté. Quand il commence à souffrir des poumons, il a 18 ans. Contraint d’interrompre ses études, il est admis dans un centre de soins. Le voilà alité, souvent fiévreux, côtoyant les corps qui étouffent – parfois sans retour. Néanmoins cette réclusion n’est pas que malheureuse. Le lycéen retrouve les douces sensations qui étaient les siennes lorsque, petit, baigné par la lumière du Sud-Ouest, il se réfugiait dans une cabane haut perchée, des heures durant, afin d’épingler des papillons et lire, lire, lire, déjà. A nouveau isolé, donc, mais cette fois pour soigner ses poumons, le jeune patient écrit à un ami, le 23 juillet 1934 : « Depuis que je suis malade, ma vie est beaucoup plus intense, beaucoup plus chaude. Si tu veux, je prends davantage conscience de mon moi. » Cette découverte passe encore par les livres, notamment ceux de Balzac. Le roman est la fenêtre par laquelle le jeune tuberculeux, qui s’appelle Roland Barthes, respire pour de bon.

Imaginer d’autres mondes

C’est au cœur d’une longue claustration, entre deux prises de température, que l’écrivain a déployé sa sensibilité poétique, son attention aux signes les plus ordinaires, dans la conscience de soi et des autres. Condamné à une interminable immobilité, il s’est juré de remettre les mots en mouvement, à travers cette insurrection de la langue qu’on appelle littérature. Mieux : il a décidé que la maladie, parce qu’elle le coupait du monde, devait lui permettre d’en imaginer un autre, et même plusieurs. A le lire, on comprend qu’il y a autant de désirs que de langages. Et que la littérature seule peut dessiner les contours d’une vie nouvelle : « La science est grossière, la vie est subtile, et c’est pour corriger cette distance que la littérature nous importe », proclame Barthes en 1977, trois ans avant sa mort.

Quatre décennies plus tard, pour célébrer la réouverture des librairies après deux mois de mise aux arrêts, « Le Monde des livres » a voulu relancer cette conviction en interrogeant 40 personnalités de divers horizons, écrivains, comédiens, scientifiques ou encore juristes. A toutes et à tous, nous avons demandé : « Vous qui sortez d’un long confinement, dites-nous quel livre vous aide à rêver le monde d’après. » Or, vous le constaterez en découvrant la liste ci-dessous, leurs réponses proposent tout sauf une bibliothèque rose, propre à nourrir un optimisme de commande. Qu’elles nommentun roman, un pamphlet, une lettre d’amour ou un poème, toutes saluent la puissance utopique du livre, son art de faire émerger, à même le texte, une société neuve, des gestes différents, le surgissement d’autre chose.

Changer le monde, martelait Marx. Changer le langage, proposait Mallarmé. Ces deux mots d’ordre furent jadis lancés au même moment. Nous sommes nombreux, ces jours-ci, à ressentir qu’ils ne font qu’un.

Jean Birnbaum

DENIS PODALYDÈS, COMÉDIEN, METTEUR EN SCÈNE ET ÉCRIVAIN

Sous le soleil de Satan Georges Bernanos

Sitôt l’enfermement décrété, j’ai pris une décision qui a eu la rapidité réflexe d’un geste de survie : lire ou relire l’œuvre absolue, immense, interminable, dont je ressortirais le jour où nous pourrions aller à nouveau comme avant. J’allais avoir ce rendez-vous quotidien avec la grandeur et rien ne pourrait m’atteindre en ce lieu-là, ni les nouvelles accablantes, ni les faux espoirs, ni l’impatience, ni les humeurs, idées et opinions que la période engendre. Des jours et des jours, planté devant chaque rayon de ma bibliothèque, j’ai ouvert et refermé quantité de volumes. Mais rien ne me convenait.

Tardivement, dans une vieille édition de poche comme on n’en trouve que dans les maisons de campagne, j’ai enfin attrapé Sous le soleil de Satan de Bernanos. Dès la première phrase, j’ai retrouvé cet air, ce vent âpre, cette hauteur de ton, presque antipathique, comme si l’auteur nous dédaignait : « Voici l’heure du soir qu’aima P.-J. Toulet. Voici l’horizon qui se défait  un grand nuage d’ivoire au couchant et, du zénith au sol, le ciel crépusculaire, la solitude immense, déjà glacée  plein d’un silence liquide. » Ça me va, c’est ça, me suis-je dit. Je suis entré dans le roman comme dans une vieille demeure inquiétante, en m’y sentant prodigieusement bien. La sourde angoisse qui m’a tenu à l’écart des autres livres a trouvé ici son corrélat, et de quoi s’apaiser. Ce prologue est un portail de fer qui grince. On le pousse et commence l’histoire de Mouchette, cette jeune fille enceinte d’un marquis, qui va s’enfuir de chez elle avec cette phrase : « Elle quittait tout le passé comme le gîte d’un jour. » J’ai fini le chapitre et refermé le livre. J’en suis là. Pêle-mêle, me viennent les visages des acteurs chez Bresson, puis ceux de Depardieu, de Sandrine Bonnaire et celui de Pialat, la musique de Dutilleux, le grand film mélancolique et rugueux qu’ils ont fait ensemble. Je suis armé pour la suite, je pourrais tenir encore trois mois.

Sous le soleil de Satan, de Georges Bernanos, 1926. Plon, 1927 (Folio, « Classique », 464 p., 8 €, numérique 8 €).

ABD AL MALIK, RAPPEUR ET ÉCRIVAIN

La Divine Comédie Dante

Chaque fois que je me trouve dans des moments de cheminement, je pense à ce poème. Cette crise nous pousse à nous interroger sur nos parcours de vie, à nous situer dans cette période mouvementée. Je me souviens très bien de la première fois que j’ai lu La Divine Comédie : j’avais 14 ans, un de mes cousins venait de mourir. Quand nous sommes retournés dans son appartement pour ranger ses affaires, j’ai découvert ce livre. Sa lecture, ajoutée au décès de ce cousin qui comptait tant, m’a fait devenir adulte. Cette œuvre nous dit que l’essentiel est en nous-mêmes. Il faut remettre l’esprit et l’humain au centre de tout. Cette crise peut être vécue comme une opportunité pour créer davantage de liens. Faisons émerger des « utopies réalistes » sans timidité. Car il n’est plus temps d’être timide.

La Divine Comédie (La Divina Commedia), de Dante, 1472 (traduit de l’italien par Jacqueline Risset, GF, 630 p., 10,20 €, numérique : Gallica, gratuit).

CHRISTOPHE COGNET, CINÉASTE

Des jours d’une stupéfiante clarté Aharon Appelfeld

Revenu des camps, Théo marche seul vers son foyer perdu, bercé, ému par le souvenir de sa mère, par son adoration des églises et de leurs icônes. Dans ces paysages dévastés, il croise d’autres rescapés, hébétés, errants – certains cherchent comment (re)fonder une société, une communauté. Il rencontre une femme, souffrante, qu’il décide de soigner. Par la grâce de leurs échanges, il redécouvre son père, brillant étudiant devenu libraire, dont elle fut le premier amour.

Traversé d’une douce intranquillité, ce roman médite sur les dimensions éthiques d’un possible retour à la vie après un désastre dont l’ampleur est sans commune mesure avec ce que nous traversons actuellement : il en conte l’expérience intérieure, revécue dans l’exercice de l’écriture jusqu’à son extrême limite, éclatante. Pour Théo, double de l’écrivain, le soin, la bonté et le don, la quête des images justes, de la beauté et du sacré, la ferveur littéraire et la mémoire des origines, le lien maintenu vivant avec père et mère sont la substance même du destin à composer – ils forment l’inextinguible condition de toute intime reconstruction.

Des jours d’une stupéfiante clarté (Yamim Shel Behirout Madhima), d’Aharon Appelfeld, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, L’Olivier, 2018 (Points, 288 p., 7,40 €, numérique 8 €).

JEAN CLAUDE AMEISEN, BIOLOGISTE

Je et tu Martin Buber

Quand je rêve au monde qui vient, je pense souvent à ce livre. Je ne peux pas le relire durant cette période de confinement. Il n’est pas chez moi. Mais il ne cesse de me revenir.

« Toute vie véritable est rencontre, écrit Martin Buber. Au commencement est la relation. La personne humaine apparaît quand elle entre en relation avec une autre personne. » Quand, pour la toute première fois, à notre naissance, d’autres nous prennent dans les bras, nous sourient, nous parlent. Et nous renaissons et nous réinventons sans cesse à partir de ce creuset ancien de toute relation à venir.

Il y a, dans Je et tu, un très beau passage qui commence ainsi : « Je contemple un arbre. Je peux le percevoir en tant qu’image : pilier rigide sous l’assaut de la lumière, ou verdure jaillissante inondée de douceur. Je peux le sentir comme un mouvement… échange sans fin de la terre et du ciel – et cette obscure croissance elle-même. Je peux voir en lui l’exemplaire d’une espèce… ou l’expression d’une loi… ou un simple nombre… L’arbre n’a pas cessé d’être. La puissance de ce qu’il a d’unique m’a saisi. »

Aucune grille de lecture n’est suffisante, à elle seule, pour appréhender la richesse et la splendeur de ce que nous appelons la réalité.

Et quand il ne s’agit pas d’un arbre, mais de nous… Nous nous vivons, dit Buber, comme un je qui dit tu, et qui attend qu’on lui dise tu pour construire ensemble un nous.

Les sciences nous donnent sans cesse de nouvelles connaissances sur le monde et sur nous-mêmes mais, quand elles parlent de nous, c’est comme d’ils ou d’elles vus de l’extérieur. Et, pour Buber, une question éthique essentielle est : comment remettre ce que les sciences nous apprennent sur nous et les autres en tant que ils ou elles au service de la relation entre jetu, et nous ?

Je et tu est une profonde réflexion sur l’ouverture à l’autre et au monde, un chant d’espoir en l’humanité.

Je et tu (Ich und du), de Martin Buber, 1923 (traduit de l’allemand par Geneviève Bianquis, Aubier, 160 p., 16 €).

MARC CRÉPON, PHILOSOPHE

Voyages en Italie Stendhal

Est-ce parce que l’Italie fut le premier pays d’Europe touché par la pandémie et parce que le confinement qui fut mis en place préfigurait le nôtre ? On se murmure que du jour où nous pourrons à nouveau traverser les Alpes, à l’invitation de Stendhal, nous retrouverons un peu de l’insouciance qui nous aura fait défaut si cruellement, ces dernières semaines, nous nous émerveillerons à nouveau du bonheur de nous perdre dans les rues, de nous attarder sur les terrasses, arrêtant des passants et des passantes auxquels nous ne craindrons pas de demander notre chemin. Les Voyages en Italie de Stendhal accompagnent ce rêve d’une Italie sortie de son cauchemar, si durement touchée, souriante pourtant, accueillante aux séjours amoureux et aux partages de l’amitié.

Voyages en Italie, de Stendhal, 1817 (Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1 874 p., 60 €).

CATHERINE MEURISSE, ILLUSTRATRICE

Désert solitaire Edward Abbey

Désert solitaire paraît en 1968. Quand les pavés pleuvaient sur le Boul’miche, Abbey, au fin fond de l’Utah, comparait son livre à « une élégie, un tombeau, une fichue dalle de roc. Lancez-la contre quelque chose de grand, fait de verre et d’acier ». Ces mots ouvrent le récit de son expérience de ranger dans les canyons. Enragé, drôle, Désert solitaire, qui fera d’Abbey le chantre de la défense radicale de la nature sauvage, n’a pas pris une ride – heureusement pour la littérature, malheureusement pour la nature. Le progrès, dévastateur, ne sait pas lire. Abbey a vu venir la catastrophe : les touristes qui veulent tout voir, les bulldozers bâtisseurs de barrages. Cinquante ans après, nous nageons dans une mer de béton.

Abbey se place au niveau de ce qu’il observe, ce qu’on ne sait plus faire, nous les rois de l’anthropocène. Pour admirer des crotales, il est à quatre pattes, « à hauteur d’œil de serpent ». Puis s’éloigne : « Bon sang, laisse-les aller en paix. Souhaite-leur bonne chance. » Deux tourterelles chantent. « Deux âmes séparées pour recouvrer une communion perdue ? » Analogie naïve, songe l’Homo sapiens, qui scalpe aussitôt son lyrisme. « Comment puis-je tomber dans un tel anthropomorphisme ? Je n’attribue pas de motivations humaines à mes amis serpents ou oiseaux. Je considère cependant idiot le rationalisme qui dénie toute forme d’émotion aux animaux autres que l’homme et son chien. » Débouchons nos oreilles : « Nous sommes dans l’obligation de répandre la nouvelle : toutes les choses vivantes de notre planète sont du même sang. »

Votre sang, justement, il bout, et vous jugez Désert solitaire trop contemplatif ? Lisez la suite, Le Gang de la clef à molette, qui, sous ses airs de fiction humoristique, est le plus fracassant des tutos écologiques. Retirons les clés des bulldozers, éteignons les tronçonneuses, brisons les rampes d’irrigation. Foutons la paix au monde sauvage et souhaitons-lui, souhaitons-nous, bonne chance.

Désert solitaire (A Season in the Wilderness), d’Edward Abbey, 1968, traduit de l’anglais par Jacques Mailhos, Gallmeister, 2010 (« Totem », 352 p., 10 €, numérique 17 €).

KATIA DUBREUIL, MAGISTRATE

Lettre à D. André Gorz

L’entreprise amoureuse est, singulièrement, source d’aspiration politique. Dans sa Lettre à D., André Gorz adresse à son épouse Dorine, au terme d’une vie commune qui aura duré près de soixante ans, une fiévreuse déclaration en même temps qu’il dévoile les soubassements intimes de son œuvre. Dans nos traversées confinées, cette lettre devient un précieux guide de l’après.

Avec Dorine, Gorz, grand précurseur de l’écologie politique, a pensé l’avenir, la désaliénation, l’émancipation. Ses mots résonnent aujourd’hui avec le point d’essoufflement où sont arrivés nos modes de vie, notamment lorsqu’il évoque le « pouvoir que les dispositifs techniques prennent jusque sur le rapport intime de chacun à soi-même ». Il est permis d’ajouter : « et aux autres ». Comment atteindrons-nous un idéal collectif tant les individus, atomisés, paraissent impuissants à infléchir un modèle culturel et économique aujourd’hui planétaire ? L’horizon s’obscurcit encore quand la peur ouvre les vannes de surveillances mortifères sans cesse accrues, étouffant les révoltes logiques, et quand l’accoutumance au pire scande le nouveau tempo de nos âmes.

Pourtant, d’un amour transcendé, d’une relation puissante et apparemment solipsiste, éclôt le principal : la primauté du lien. « En fin de compte, une seule chose m’était essentielle : être avec toi », écrit ainsi Gorz au soir de son existence. Ces mots sont ceux d’un homme dont le mode de vie fait corps avec son « exigence d’une autre civilisation » fondée sur la décroissance, et pour qui la relation à l’autre est le terreau et la finalité même de la pensée.

Le souffle de cette lettre, le sens politique qu’elle confère à nos liens, dessinent un horizon pour la société d’après, un horizon qui se construit sur des solidarités déjà à l’œuvre, portées par des citoyens qui s’engagent collectivement, inventent de nouveaux modes de vie, exigent que les droits humains soient placés au cœur de l’organisation de la cité et savent aimer, passionnément.

Lettre à D., d’André Gorz, Galilée, 2006 (Folio, 96 p., 5,70 €).

ZABOU BREITMAN, COMÉDIENNE, RÉALISATRICE, METTEUSE EN SCÈNE

Le Cantique de l’apocalypse joyeuse Arto Paasilinna

Cette histoire de village qui va être le seul à rester debout, alors que, tout autour, la troisième guerre mondiale éclate, est une lecture extrêmement réjouissante. C’est une métaphore de la construction d’un monde nouveau. Cela me fait penser à l’histoire de la luciole. La luciole, c’est l’esprit capable d’inventer quelque chose qui n’existe pas. Arto Paasilinna écrit toujours sur la mort mais de manière détournée, élégante. En réalité, son livre est un pied de nez à la mort. Il y a des scènes où j’ai tellement ri ! Pour supporter l’insupportable, il faut parvenir à se désaxer, à mettre la chaise de côté. Et là, tout devient possible. Quand on est triste, ce n’est pas forcément une bonne idée de regarder une comédie. Un drame aide à se sentir moins seule. En ce moment, il est important de lire des romans qui traitent d’apocalypse.

Le Cantique de l’apocalypse joyeuse (Maailman paras kylä), d’Arto Paasilinna, traduit du finnois par Anne Colin du Terrail, Denoël, 2009 (Folio, 400 p., 9,10 €).

JEAN-CLAUDE MILNER, LINGUISTE ET PHILOSOPHE

Les Grandes Espérances Charles Dickens

Je fais partie de ceux à qui rien n’est arrivé. Point en moi pourtant l’étrange sensation qu’un dénouement approche. Entraîné par le souvenir de mes lectures, je songe à ces scansions finales où elles s’accomplissaient. Or, je mesure aussitôt que, la plupart du temps, elles me laissaient insatisfait. On devine d’ailleurs que les auteurs s’y embarrassent. Fins heureuses, où les bons accumulent les récompenses (au prix, bien souvent, de n’avoir rien obtenu de ce qu’ils désiraient) ; fins artistement grisâtres de la résignation au rien ; clôtures grandioses où le sujet entre dans l’éternité ; couperets de la catastrophe nihiliste – je ne vois qu’artifices. Le roman ou la pièce veulent faire croire qu’avec eux, quelque chose s’achève. Leur dénouement doit accomplir, chez le lecteur, une conversion, aussi profonde que Paul de Tarse la connut sur le chemin de Damas, aussi radicale que Moïse au buisson ardent ou Eve écoutant la voix du tentateur. Mais la conversion est aussi un commencement ; de cela, les œuvres dites littéraires ne disent rien qui vaille.

Comment le leur reprocher ? L’authentiquement nouveau ne se laisse pas imaginer. Reste qu’elles pourraient au moins ne pas faire semblant. Mallarmé, plus loyal, proclamait la grève – entendons la grève des commencements. Il le paya, il est vrai, de l’obscurité et de l’aphasie. Quand la récompense ultime se distingue si peu d’un châtiment, on est en droit d’hésiter. Mieux vaut savoir finir, sans nier l’après-coup, mais sans le feindre. Aussi, de toutes les dernières phrases, une seule m’est demeurée chère.

On la lit dans Les Grandes Espérances, de Charles Dickens. Quand tout s’est accompli, quand le héros a compris qu’il s’était toujours trompé, qu’il ne lui restait plus qu’à revenir sur ses pas, il rencontre, au hasard de sa marche, celle que, depuis l’enfance, il aimait d’un amour impossible. Plutôt qu’une montée orchestrale de la passion, Dickens propose une mélodie de quelques notes : « Les brumes du soir se levaient à cet instant et dans toute la vaste étendue de paisible lumière qu’elles laissaient paraître à mes yeux, je ne vis pas l’ombre d’une nouvelle séparation. »

Les Grandes Espérances (Great Expectations), de Charles Dickens, 1861 (traduit de l’anglais Charles Bernard-Derosne, Pocket, 2019, 768 p., 7,60 €).

ALE + ALE

AURÉLIE FILIPPETTI, FEMME POLITIQUE ET ROMANCIÈRE

Les Yeux d’Elsa Louis Aragon

« Il advint qu’un beau soir l’univers se brisa » : face à ce qui nous arrive, quel livre, quel texte, quel imaginaire autre que celui des poètes ?

Plus que jamais, c’est de poésie dont nous avons besoin.

J’ai choisi Les Yeux d’Elsa, d’Aragon. Hymne à sa muse, à celle qui lui donnait « tous les pouvoirs », dont celui de résister. Car, on l’oublie souvent, le recueil paraît en 1942, au pire moment de la guerre, et c’est pour Aragon, qui a combattu courageusement dans l’armée française en 1940 et participé à la Résistance, une autre manière de se battre.

L’amour y est intimement lié à l’engagement. La politique et la passion pour la femme aimée, Elsa, sont indissociables, tissés dans une flamme plus grande, débordante, pour la patrie menacée. « Celui qui croyait au Ciel/Celui qui n’y croyait pas/Tous deux adoraient la belle/Prisonnière des soldats » : la belle, c’est la France. Le pays que nous devrons reconstruire, où creuser des voies nouvelles, pour traverser la tragédie et la dépression économique qui guette. Pour apprendre à surmonter la terreur de la mort et la crainte que toutes nos relations à autrui soient désormais suspectes, synonymes de danger.

C’est aimer qu’il faudra réapprendre. Aimer son pays, aimer la planète, mieux la traiter, s’inventer un avenir ensemble. Mais simplement aimer autrui sans lui nuire, sans avoir peur, après ces semaines de contacts interdits, où nous avons désappris à vivre ensemble.

Seule la poésie peut nous y aider, en traçant des ponts, des correspondances. C’est dans la beauté des vers que l’on peut se dire que « Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs ».

Les Yeux d’Elsa, de Louis Aragon, 1942 (Seghers, « Poésie d’abord », 168 p., 16 €).

YANNICK AGNEL, NAGEUR

Les Nourritures terrestres André Gide

L’après-confinement sera André Gide, tout André Gide, rien qu’André Gide. Son œuvre entière, et plus particulièrement Les Nourritures terrestres. La vie de l’écrivain fut émaillée de poésie, de camaraderie, de notoriété, d’engagements et même de militantisme, de provocations, de polémiques et, par-dessus tout, elle fut résolument empreinte de modernité. Lire Les Nourritures terrestres, c’est réapprendre la langueur.

Dans une subtile infusion de sagesse et de sens, ce livre peut être une réflexion, voire une béquille pour tous ceux qui appréhendent le retour aux affres du quotidien et à son rythme avilissant. Lire pour s’évader, pour prendre du recul et repenser notre existence en des termes plus doux, plus humains. A travers la figure de son héros, Nathanaël, cette œuvre fait espérer un monde plus proche des réalités et des aspirations de chacun. Avec une prose solaire, Gide pousse à explorer notre for intérieur et nous appelle aussi à discerner l’ego de l’égoïsme. Se libérer des carcans de la société, oui, mais de quelle façon, et à quel prix ?

Les Nourritures terrestres, d’André Gide, 1897, Mercure de France, 1897 (Folio, 256 p., 6,90 €, numérique 6,50 €).

NICOLAS MATHIEU, ÉCRIVAIN

La Constellation du chien Peter Heller

Dans ce roman, Peter Heller décrit un monde d’après la chute, la vraie, une planète ravagée par une épidémie qui ferait passer le Covid-19 pour un aimable rhume des foins. Quand l’histoire débute, il ne reste rien de ce que furent la civilisation, la société, la famille, les villes. Neuf ans après la fin de tout, Hig survole le désastre à bord d’un vieux coucou, avec son chien et un fusil. A part ça, il partage sa vie et l’aéroport d’où il décolle avec un dur-à-cuire qui crache par terre et ne dit pas grand-chose. Pas facile d’avoir pour ultime compagnon the strong silent type en personne, Gary Cooper en plus petit et plus inquiétant. Sinon, de tristes hordes dépenaillées cherchent à leur faire la peau de temps en temps, ça occupe et ça donne lieu à des pages d’une brutalité verticale. Pour le reste, l’attente, la beauté du ciel, un élan, une truite arc-en-ciel. Ça pourrait être désespérant, sauf que c’est le contraire. La Constellation du chien est un chant pastoral, une élégie sur l’apocalypse qui se déroule dans un Colorado évidemment « bigger than life ». Surtout, ce livre nous apprend qu’à la fin rien ne s’achève. C’est le roman terminal et solaire de la vie malgré tout, de l’amour quand même, de l’amitié quoi qu’il en coûte.

La Constellation du chien (The Dog Stars), de Peter Heller, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy, Actes Sud, 2013 (Babel, 416 p., 9,70 €, numérique 9,50 €).

FRANÇOIS MOREL, COMÉDIEN, AUTEUR

David Copperfield Charles Dickens

Il y a quelques semaines, pour rire (car je ne suis pas ennemi de la rigolade), j’avais tweeté (car figurez-vous, je tweete) ceci : « J’ai eu le projet de profiter du confinement pour lire Proust. En fait, je crois que je vais relire Astérix. »

En réalité, pendant cette période, j’ai lu Pierre Lemaitre, Eric Fottorino, Sylvain Prudhomme, Laurent Gaudé, Didier Tronchet et Charles Dickens. (Je m’aperçois, et le regrette, et m’en excuse, que mes lectures ont été uniquement masculines.)

Je suis ainsi resté un bon moment à accompagner les malheurs, les erreurs de jugement et les grandes espérances de David Copperfield (un interlocuteur au téléphone, à qui je faisais part de ma lecture, s’est étonné « Ah ! Je ne savais pas que tu t’intéressais à la magie… »)

Dickens mélange tout, ses préoccupations extrêmement personnelles avec un sens de l’invention souvent comique.

Pour le monde d’après, dont on peut quand même craindre qu’il ne ressemble au monde d’avant en pire, j’ai toujours le même projet, celui d’aller à la rencontre de ceux qui m’amusent et me dépaysent, et me font rêver, et même réfléchir quelquefois.

Notamment Goscinny, Proust et Uderzo.

David Copperfield, de Charles Dickens, 1850 (traduit de l’anglais par Paul Lorrain, Le Livre de poche « Classiques », 2001, 1 024 p., 9,90 €, numérique : 8 €).

CLAIRE NOUVIAN, MILITANTE ÉCOLOGISTE

La Communication non violente Nathalie Achard

Sans hésitation, une lecture essentielle et formidable qui réautorise le « rêve » d’une société meilleure et livre même les clés de sa construction : La communication non violente à l’usage de ceux qui veulent changer le monde. Après vingt ans d’engagement, nos rares victoires ne suffisent plus à masquer notre échec systémique à transformer un monde irrationnellement inscrit dans l’autodestruction. Et c’est juste là, au bord du précipice du désespoir et de l’impuissance, au moment où la colère saine se transforme en rage amère et en poison, que nous cueille Nathalie Achard pour nous montrer que le chemin de transformation du monde est sous nos yeux, qu’il suffit d’y faire le premier pas.

L’auteure intègre et dépasse les leçons de la communication non violente pour forger une synthèse indispensable, sans aucun dogmatisme, permettant de comprendre comment agir pour façonner un monde à l’image de nos besoins fondamentaux de liens, de sens, de beauté et de pérennité. Un vaste programme qui commence en nous, si tant est que quelqu’un – et c’est chose faite – nous livre les clés pragmatiques de la façon de tout changer, sans avoir à tout bouleverser. C’est une révolution de douceur, d’intelligence et de générosité, exactement celle qu’il fallait au monde et à l’humanité, non seulement pour éviter le piège de la barbarie qui est en train de se refermer sur nous, mais pour poser, enfin, les jalons d’un monde « d’après », enviable et à portée de cœur.

La Communication non violente, de Nathalie Achard, Marabout, 2020 (208 p., 17,90 €).

ROLAND CASTRO, ARCHITECTE-URBANISTE

Candide ou l’Optimisme Voltaire

Tous Candide. Le tremblement de terre de Lisbonne et le tsunami qui s’ensuivit permit à Voltaire de s’arracher à la pensée leibnitzienne qui trouvait le monde « le meilleur des mondes possible ». A travers l’incroyable histoire mondiale de Candide et sa cascade de malheurs, et malgré la découverte de l’Eldorado, il revient s’installer dans une métairie, y trouve le bonheur en disant : « Il faut cultiver notre jardin. »

Car, il y a à inventer le près de chez soi, le pas loin de chez soi, l’ailleurs sera toujours possible. Advienne après la peste, le temps de la bonne ville, de la belle ville, de la ville moyenne arrachée à l’isolement. Mon intuition se confirme : la bonne métropole, ce sont des milliers de villages. Les jardins ne sont pas forcément au sol, l’agriculture peut prospérer en ville, la nouvelle industrie éclatée en petites unités peut être près de chez soi.

On va recommencer à se parler, sans masque. Il serait alors judicieux de méditer la leçon de Voltaire, en commun, dans les métropoles, dans les villes moyennes et à la campagne. Imaginer tout un peuple en train de réfléchir à la découverte de Voltaire. Que l’objectif d’après la peste ne soit pas la puissance, mais la vie en partie autarcique produite par chacun dans ce qu’il sait faire. La ville a l’immense avantage de se donner comme objectif que chacun dispose de son jardin, de son petit coin, où il voit le temps passer alors que l’on vient de lui vendre le temps mangé, le temps dit réel, immédiat. Il faudrait que l’après-peste, mondiale, soit la découverte étrange autour du travail, que l’étonnante bonne surprise soit soi-même avec les autres, sans l’usine du monde, si loin avec ses supertankers.

Sans l’obsession de la fuite, on a beau changer d’air, on ne peut pas se fuir à soi-même. Certes aujourd’hui, il y a une division du travail, mais on peut dans ce cadre-là trouver et cultiver son coin, son habileté, son art.

Viennent des temps nouveaux où certaines formes de confinement deviennent un désir, le désir de l’épanouissement personnel. Qu’à partir de cet éveil à soi-même se refabrique une politique, le rapport à l’autre qui se voit et se sent dans la ville qu’il faut renouveler, avec la douceur des transports, de la marche et du vélo, avec des balcons qui fleurissent, des toits qui se cultivent, avec certaines rues qui deviennent des potagers et des jardins. A partir de cette maxime voltairienne, il faut faire une ville à la fois intense et agreste.

Candide ou l’Optimisme, de Voltaire, 1759 (Folio classique, 272 p., 2,50 €).

CHRISTINE MONTALBETTI, ÉCRIVAINE

Je ne reverrai plus le monde Ahmet Altan

Je ne sais pas à quoi ressemblera l’« après », forcément meurtri par les deuils, à quel point il sera changé par ce que nous aurons vécu, s’il sera repensé collectivement, si ce sera dans l’écoute ou dans l’affrontement, ou s’il est possible que tout ou presque redevienne comme avant, dans une sorte d’amnésie immédiate ; mais le livre qui me donne du courage en ce moment, c’est Je ne reverrai plus le monde, d’Ahmet Altan. Il y a, dans ces textes rédigés en prison, une telle confiance dans le geste d’écrire. Je suis saisie par cette force sans fanfare, inquiète et sûre à la fois, cette puissance incroyable que l’écriture lui donne. Regarder attentivement pour écrire ensuite, imaginer, avoir de l’humour sont des manières de se transformer en passe-muraille. La liberté est d’abord intérieure, pense-t-il, et il la ravive et la vit à chaque mot qu’il pose. Cette nécessité de créer encore, jusque dans les situations les plus anxiogènes, me bouleverse. Le bonheur que l’écriture peut donner, à celui ou à celle qui crée, comme à ceux et à celles qui lisent, qui reçoivent – et qui à leur tour se représentent, imaginent. Je ne reverrai plus le monde.

Je ne reverrai plus le monde. Textes de prison (Dunyayi bir daha Görmeyecegim), d’Ahmet Altan, traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, Actes Sud, 2019, 224 p., 18,50 €, numérique 14 €.

DENIS LAVANT, COMÉDIEN

Les Saisons Maurice Pons

L’un des plus beaux livres que j’ai jamais lus, des plus aimables, des plus chaleureux, des plus prophétiques et désespérés aussi dans sa transposition de la réalité, est Les Saisons de Maurice Pons (1925-2016), vieil ami qui nous a quittés depuis quelques années déjà. S’il avait vécu notre printemps de pandémie, il aurait été capable de se lier d’amitié avec le Covid-19 par simple humanité, instinct fraternel, poussé par sa profonde bienveillance à accueillir toute étrangeté qui venait à sa rencontre.

Il nous raconte, au long des pages de ce roman lumineux, malgré toute l’âpreté de son contexte, les pérégrinations d’un homme qui ressemblerait à l’auteur, un écrivain ou qui se croirait tel, ou qui voudrait l’être. Il a laissé derrière lui un monde humain que l’on devine perdu dans les méandres infernaux d’un état de guerre et d’oppression dont il voudrait témoigner du traumatisme dans ses futurs écrits ; et il se retire dans les montagnes où il va trouver refuge. Un village en altitude où on ne peut pas dire qu’il soit bien accueilli par la population locale, fruste et pittoresque, survivant en état d’autarcie extrême : la lentille étant la seule denrée ici comestible, accommodée à toutes les sauces et de toutes les façons – en soupe, en tarte, et même en petits verres d’alcool.

Les mœurs et les coutumes des villageois d’un archaïsme grotesque et parfois consternant ne laissent pas d’étonner notre héros-poète Siméon, qui va faire montre d’un allant et d’une constance à toute épreuve dans son désir de s’acclimater à la vie de cette petite communauté qui le traite pire qu’en étranger et finira par tolérer sa présence, marginale parmi les marginaux, avec une sorte de mépris agressif et moqueur.

Ce personnage de Siméon tient lui-même un journal sur lequel il essaye de faire part de son bonheur d’avoir atteint ce havre de paix, avec une candeur un peu velléitaire étant donné les circonstances, en un contrepoint dérisoire et émouvant face à la rudesse de ses hôtes, dans ce pays confit hors des tourments de la société des humains, où le climat extrêmement rude se décline en deux saisons alternées d’une durée imprévisible : la première dite « saison des pluies », où des averses continuelles transforment ce village en un lac de boue, et la seconde, non moins redoutable, « saison du gel bleu », qui peut durer trente à quarante mois, où un froid polaire vient d’un coup figer tous le pays dans la glace. A tel point que les rares volatiles, des choucas, « saisis par le froid en plein vol, s’abattent sur les toits comme des météorites ».

La parabole d’une société humaine où l’on trouve au sein du pire inconfort une manière de cohérence sociale et, dans des conditions extrêmes, au-delà des contrariétés et des vexations inacceptables, des anciennes douleurs et des plaies récentes, de la vie, toujours ; de la bêtise et de la grâce, et même l’illusion d’un amour partagé dans la prétention de ce visiteur à se vouloir plus humain que ses semblables.

Les Saisons, de Maurice Pons, Julliard, 1965 (Christian Bourgois, 214 p., 17 €, numérique : 13 €).

CATHERINE MILLET, ÉCRIVAINE

La France contre les robots Georges Bernanos

J’ai d’abord pensé à Histoire d’O, de Pauline Réage (1954), récit d’un confinement délicieusement consenti, symbole d’un temps où une femme pouvait parler de son désir de se soumettre au désir d’un homme parce que c’était là sa liberté. Comme je crains fort que, sitôt les masques jetés, on entendra à nouveau vociférer néo-féministes et identitaires de toute obédience pour réclamer la censure de tel film, telle exposition, je me vois dans l’avenir condamnée, hélas, à la nostalgie.

Sans illusion. A subir la loi prétendument d’exception, j’ai tellement l’impression que le « monde meilleur » est déjà là, sauf que c’est Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932). Pour m’aider, il me faut la colère du Bernanos de La France contre les robots, celui qui secoue les « imbéciles » que nous sommes, « informé[s] de tout et condamné[s] ainsi à ne rien comprendre », incapables « d’assimiler la moitié des notions contradictoires qui [nous] sont proposées en une semaine ». Bernanos, qui pensait que c’était perdre sa « dignité » que de se laisser prendre ses empreintes digitales, que dirait-il du traçage ? Lui qui prédisait que l’homme et la machine ne feraient plus qu’un, quelle protestation lancerait-il face à ces hommes et ces femmes statisticiens, modélisateurs, et autres experts en numérique, cerveaux-robots d’une « civilisation moderne qui est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure », et qui sont ceux qui nous gouvernent depuis deux mois ? Et à cause de qui, vous, moi, pauvres imbéciles, pour nous sortir de la crise qui vient, sommes les mains dans le cambouis.

La France contre les robots, de Georges Bernanos, Robert Laffont, 1947 (Le Castor astral, 262 p., 11,90 €).

IVAN JABLONKA, HISTORIEN

Don Quichotte Cervantès

J’ai eu envie de relire Don Quichotte, surtout ses épisodes hilarants : les moulins à vent, la nuit à l’auberge, les troupeaux de moutons, le plat à barbe, la chaîne des forçats. L’Espagne du XVIIe siècle a pris la place de mon quartier devenu désert, les grands chemins de La Manche m’ont fait un instant oublier les cafés et les cinémas. L’esprit troublé par ses romans de chevalerie, Don Quichotte regrette un âge d’or fantasmé, alors que le présent est devenu hostile, incompréhensible, troublant de nouveauté. J’ai été frappé par la bienveillance de ses voisins, qui imaginent toutes sortes d’expédients pour le ramener au village, c’est-à-dire à la réalité.

Nous aussi, pendant quelques années, nous serons des témoins errants, des fous qui croient évoluer dans le monde d’hier alors qu’il a disparu, et nous nous agripperons aux fantaisies du passé parce qu’elles nous rappelleront un certain âge d’insouciance. Mais Don Quichotte n’est pas seulement un inconsolable ; cet aventurier conteste un monde qui ne lui convient pas. En sortant de chez lui, il renonce à son petit confort pour aller au-devant des défis qui l’attendent et, finalement, inventer sa vie. Et c’est ainsi que le monde d’après – un âge de fer requérant de nouvelles solidarités – nous sera offert.

Don Quichotte (Don Quixote), de Miguel de Cervantès, 1605-1615 (traduit de l’espagnol par Jean-Raymond Fanlo, Livre de poche, « Classiques », 2 tomes, 704 p. et 738 p., 8,20 €, numérique 8 € chacun).

DOMINIQUE REYNIÉ, PROFESSEUR À SCIENCES PO

Une belle histoire de l’Homme sous la direction d’Evelyne Heyer

En nous offrant les clés essentielles à la connaissance de notre espèce, l’anthropologie éclaire notre devenir. L’homme n’est d’abord qu’une espèce de primate, parmi 300 autres, mais qui s’en distingue sous l’effet d’un affairement unique, le conduisant au-delà de sa condition animale. Sans ignorer ni le rôle de la biologie ni celui de la génétique, c’est la part prise par la culture qui marque notre avènement : nous fabriquons des outils depuis 3 millions d’années ; nous maîtrisons le feu depuis 450 000 ans, voire 1 million d’années ; nous parcourions la Terre, partant d’Afrique, il y a de 80 000 à 60 000 ans, pour aller vers l’Australie, l’Asie, l’Amérique. Humanisation et globalisation sont un seul et même processus. C’est en animaux-humains que nous peuplons le monde : en 200 000 ans, nous sommes 1 milliard (en 1800), et 8 milliards deux siècles plus tard. Nous avons presque tous abandonné la chasse, la cueillette et le nomadisme pour l’agriculture et l’élevage. D’une certaine manière, voilà 12 000 ans que nous sommes urbanisés, productivistes et globalisés.

La profondeur des processus dont notre position dans la nature est le résultat, leur vigueur extraordinaire et leur constante amplification nous disent qu’il n’y aura ni arrêt ni ralentissement désiré : l’anthropisation du monde est l’autre face de l’humanisation de l’homme. Notre nature ne tient pas dans un projet d’arrêt mais dans un mouvement d’émancipation. Nos inquiétudes trouvent leurs réponses dans les puissances de l’esprit, de la science, de la sagesse, dans tous les arts de la civilisation, dans cette marche qui est celle de la nature humaine.

Une belle histoire de l’Homme, sous la direction d’Evelyne Heyer, préface d’Yves Coppens, Flammarion/Musée de l’Homme, 2015 (« Champs sciences »/Musée de l’Homme, 316 p., 9 €).

Dominique Reynié est directeur général de la Fondation pour l’innovation politique.

MAYLIS DE KERANGAL, ÉCRIVAINE

Le Parti pris des choses Francis Ponge

Le livre de la situation, dans les jours qui viennent, pourrait bien être Le Parti pris des choses, de Francis Ponge (1899-1988). A priori rien de moins propice à rêver le futur que ce recueil de poèmes en prose qui entreprend de décrire ce qui est là, ce monde des choses, d’en exprimer la réalité matérielle, la banalité prosaïque, modeste et qui, à force de s’occuper du cageot ou de la bougie, pourrait bien nous rabattre sur un quotidien dont on a soupé, et que l’on aimerait à présent faire passer à l’arrière – l’horizon du dehors, donc, plutôt que le savon sur le rebord de l’évier. Or, outre sa beauté jaillie du plus insignifiant, outre la rigueur de sa forme, l’audace de son projet et sa drôlerie sans sarcasme, Le Parti pris des choses est d’abord un livre attentif, un livre qui porte attention à ce qui peuple le monde, s’intéresse aux objets, aux plantes, aux saisons, et envisage des situations aussi triviales que franchir une porte, observer un escargot ou fumer une cigarette. Portée par un geste descriptif d’une grande intensité, l’écriture de Ponge accorde à chaque scène, chaque objet, une même dignité poétique, et c’est précisément ce regard réinventé, ressourcé, à la fois concentré dans sa focale et d’une grande profondeur de champ, qui s’ajuste à ce que nous traversons. Dès lors, Le Parti pris des choses convertit ses motifs en capsules de sensations et d’émotions, capsules qui restituent et métamorphosent, qui captent ou font basculer dans l’étrange, qui révèlent des présences. De poème en poème, le recueil fabrique ainsi une cosmogonie insolite, déploie une capacité à faire monde qui enchevêtre humain et non humain, rassemble le mécanisme horloger de la pluie, un morceau de viande comme un pressoir à sang, la figure d’une jeune mère ou les soupirs nocturnes des végétaux — et c’est peut-être simplement le pistage du vivant qui ici est à l’œuvre.

Le Parti pris des choses, de Francis Ponge, Gallimard, 1942 (« Poésie/Gallimard », 224 p., 7,50 €).

WAJDI MOUAWAD, METTEUR EN SCÈNE, DRAMATURGE

Les Enfants Tanner Robert Walser

Et puisqu’il s’agit de retrouver le souffle, respirer consiste à voir autre chose que ce qui est prescrit – gestes barrières, distanciation et port du masque. Se dresser sur la pointe des pieds pour regarder au-delà du muret. Prendre un chemin de traverse et suivre son cœur, trouver le courage de donner suite à la phrase suivante : « S’il n’en tenait qu’à moi, je… » Je quoi ? Question obsédante à laquelle Les Enfants Tanner, de Robert Walser (1878-1956), me ramène. La fin du romantisme, dans ce livre qui en porte le deuil, ouvre une plaie pour qui, le lisant aujourd’hui, prend conscience de ce que notre monde refuse brutalement d’offrir à la jeunesse. Par cet impératif qu’est devenu le travail, nous la tuons dans les tranchées du labeur. Avec un doux chagrin, ce livre rappelle que le travail, contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, n’est pas une valeur. Le courage, le respect, la bienveillance en sont, le travail n’est qu’une fonction et, pour Simon Tanner, il n’est en aucun cas une notion identitaire. « Je ne suis pas ce que je fais, je suis ce que je ressens ! » Il existe d’autres manières de vivre. Il peut y avoir d’autres clairières, il peut y avoir plusieurs soleils. Pour qui a 20 ans aujourd’hui, il est crucial de savoir que le travail, comme sentence, n’est pas une fatalité.

Les Enfants Tanner (Geschwister Tanner), de Robert Walser, traduit de l’allemand (Suisse) par Jean Launay, Gallimard, 1985 (Folio, 352 p., 9,70 €).

JEAN JOUZEL, CLIMATOLOGUE

Une monnaie écologique Alain Grandjean et Nicolas Dufrêne

Le modèle économique qui a prévalu au cours des dernières décennies a manifestement été incapable de prendre la mesure d’un réchauffement climatique tout à fait prévisible et face auquel il y a urgence absolue à agir. Des voix de plus en plus nombreuses invitent à la mise en place d’approches qui, du point de vue de nombreux économistes, apparaissent comme non conventionnelles. Celle d’une « création monétaire libre et ciblée en faveur du développement durable » présentée dans cet ouvrage passionnant publié quelques semaines avant la crise sanitaire actuelle prend aujourd’hui tout son sens. Pour notre pays, le respect des objectifs de la loi énergie climat, synonyme de créations d’emploi et de dynamisme économique, implique des investissements annuels supplémentaires de l’ordre de 20 milliards d’euros au moins, de l’ordre de 300 milliards d’euros pour l’Europe. Ces montants ne représentent qu’une fraction de ceux qui seront nécessaires pour faire face à la crise actuelle, mais les pérenniser bénéficierait amplement d’approches innovantes, comme cette « monnaie écologique », ou la création d’une banque européenne dédiée. Et, répétons-le, le coût de l’inaction serait, en particulier pour les jeunes, qui à l’avenir en souffriraient le plus, incalculable.

Une monnaie écologique, Alain Grandjean et Nicolas Dufrêne, préface de Nicolas Hulot, Odile Jacob, 2020 (288 p., 22,90 €, numérique 18 €).

Jean Jouzel a reçu le prix Vetlesen (sciences de la Terre et de l’Univers) et est membre de l’Académie des sciences.

VALÉRIE ZENATTI, ÉCRIVAINE

L’Irréversible et la Nostalgie Vladimir Jankélévitch

La Terre n’a pas cessé de tourner, un printemps clair s’est déployé, pourtant, sonnés par la surprise et l’amplitude de l’événement, nous avons eu le sentiment que le temps s’était suspendu, et déjà fourmillaient les questions sur « le jour d’après », sur ce qui ne sera plus jamais comme avant, pour le meilleur et pour le pire. Pour traverser cet épisode de la vie des humains sur terre, nous allons avoir besoin des sciences humaines précisément, et c’est vers ce livre que j’ai envie de me tourner, un livre qui m’intimide autant qu’il me nourrit. L’approche de Jankélévitch se relie pour moi à la grammaire biblique évoquant ni passé ni futur mais accompli et inaccompli. Dans cet état d’accomplissement permanent qui est le nôtre, nous perdons et gagnons à chaque instant, payant le prix de la douleur, mais capables d’accéder à la liberté, à la création de nos vies, jusqu’à l’amour désintéressé. Le joyeux consentement à l’irréversible vers lequel Jankélévitch nous oriente offre, il me semble, une formidable matière à rêver, pour continuer à défricher nos chemins individuels et collectifs.

L’Irréversible et la Nostalgie, de Vladimir Jankélévitch, Flammarion, 1974 (« Champs essais », 400 p., 11 €).

CATHERINE MALABOU, PHILOSOPHE

Le Courage de la vérité Michel Foucault

Dans Le Courage de la vérité, son dernier séminaire, Foucault analyse la devise des Cyniques : « changer la valeur de la monnaie ». La pièce de monnaie, chez les Grecs, représente généralement la valeur morale de la vie. Le métal symbolise l’ensemble des « principes de la vie véritable ». L’effigie, quant à elle, symbolise l’âme, comme le sceau apposé sur un socle solide, substantiel.

Par « changer la valeur de la monnaie », les Cyniques déclarent la nécessité de changer non pas le métal de la pièce, mais son effigie. A la place de l’âme sur la pièce, ils suggèrent qu’apparaisse un chien. Ce changement d’effigie « pousse ces principes à leur extrême limite », provoque leur « continuité carnavalesque ». Il manifeste la disproportion qui existe entre les principes et la réalité, entre la vie idéale et la vie terrestre, menée le plus souvent par les philosophes d’une façon contraire aux principes. Une vie qui n’est que de la « fausse monnaie ».

Le sens de cette devise est politique, c’est non seulement aux philosophes, mais aussi à la face du roi, que Diogène la lance. « Cette devise met en lumière la connexion immédiate qui existe entre la monnaie (numismos) et la loi (nomos). Changer la valeur de la monnaie signifie adopter un certain point de vue vis-à-vis de la convention, de la règle ou de la loi. » Lorsque le Cynique dit au roi que c’est lui, le Cynique, qui est le roi véritable, il n’entend pas lui désobéir, mais aboyer la différence entre la monarchie idéale et sa caricature réelle. Sa « grimace ». Le chien dit la vérité sans savoir ce qu’est un principe. Il se contente de vivre sa vie, sans mentir. Parce que son âme, c’est son corps. Tout simplement.

Alors voilà, ce dernier séminaire de Foucault me fait rêver d’un monde où l’on changerait la monnaie. Où ne régneraient plus les philosophes officiels ni les rois aux têtes d’or. Où les principes se fondraient enfin avec la vie elle-même.

Le Courage de la vérité, cours au Collège de France 1983-1984, de Michel Foucault, EHESS/Gallimard/Seuil, « Hautes études », 2009 (PUF, « Débats », 168 p., 12,50 €).

DOMINIQUE BLANC, COMÉDIENNE

Alexandra David-Néel. Vie et voyages Joëlle Désiré-Marchand

Ce qui me manque le plus, aujourd’hui, c’est de voyager – d’avoir une idée du moment où cela redeviendra possible. Pour rêver au monde de demain où les frontières pourront de nouveau se franchir, je me plonge dans cette biographie d’Alexandra David-Néel (1868-1969). Dans l’édition grand format, on trouve de nombreuses cartes extrêmement précises des pays d’Asie qu’a arpentés cette grande aventurière, la première femme occidentale entrée à Lhassa, qui était alors interdite aux étrangers. Elle a été cantatrice, écrivaine, journaliste, exploratrice, a passé les deux guerres mondiales en Asie, épousé un homme qui vivait en Tunisie, et lui envoyait de l’argent quand elle en avait besoin… Elle est morte à 100 ans, alors qu’elle venait de demander le renouvellement de son passeport pour partir à nouveau en Inde. J’aimerais tant pouvoir, moi aussi, être une femme aux semelles de vent.

Alexandra David-Néel. Vie et voyages. Itinéraires géographiques et spirituels, de Joëlle Désiré-Marchand, Arthaud, 2009 (704 p., 32 €, numérique : 20 €).

ALE + ALE

ANTOINE COMPAGNON, PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE

Les Ames mortes Nicolas Gogol

Comme tout le monde, j’ai des tas de livres que je n’ai pas lus, et beaucoup dont je n’ose pas le dire, car ce sont des classiques. J’ai profité du confinement pour rapiécer ma culture. Ainsi, j’ai lu Les Ames mortes, de Gogol. J’en avais trois traductions différentes. J’ai donc lu en changeant de traduction à chaque chapitre. Drôle d’expérience, surtout quand la transcription des noms propres varie et qu’on ne reconnaît plus les personnages.

Ma procrastination venait sans doute du contresens que je faisais sur le titre. Ces « âmes mortes », je pensais qu’elles emportaient quelque religiosité, comme chez le Tolstoï de Résurrection. J’ignorais bêtement que ce sont les paysans décédés entre deux recensements et pour lesquels le propriétaire continue de payer des impôts. Je ne savais pas que je rirais beaucoup en battant la campagne avec Tchitchikov, trafiquant en âmes mortes après une épidémie. Il cherche à les racheter pour un rien afin de les mettre en gage et d’obtenir un emprunt.

C’est une suite de portraits satiriques de la Russie tsariste, ou de la nature humaine. La visite à Sobakévitch est impayable : cet homme a les pieds sur terre, parle des morts comme des vivants, et les vend cher à l’escroc. Que valent des âmes mortes ? Tous les soirs, aux nouvelles de vingt heures, les experts lançaient des chiffres de décès, de contagion, de guérisons. Et moi, je replongeais dans mes Ames mortes, j’attendais le déconfinement pour pouvoir leur rendre visite et me recueillir sur leurs tombes. Vivement la réouverture des cimetières parisiens !

Les Ames mortes, de Nicolas Gogol, 1842 (traduit du russe par Henri Mongault, Folio, « Classique », 512 p., 8 €).

ISABELLE ARNULF, NEUROLOGUE

Marie Curie Janine Trotereau

Marie Curie n’a écrit que des articles scientifiques, mais le récit de sa vie – qu’elle soit encensée par sa fille dans la « Bibliothèque verte » (Madame Curie, par Eve Curie, réédition Folio, 1981), plus classique dans Marie Curie, par Janine Trotereau (Folio, 2011), ou que l’on découvre ses amours cachées dans Marie Curie prend un amant, d’Irène Frain (Seuil, 2015) − est un récit de courage. Courage de résister aux Russes en Pologne, de décider de sa vie avec sa sœur, de travailler, de combattre le machisme, de croire qu’éducation et science apporteront forcément, fatalement le bonheur à l’humanité. Tout en faisant du vélo avec son Pierre de mari, en nageant en Bretagne et en élevant ses filles. J’aime bien ce courage. Il m’en donne, pour le « monde d’après ».

Marie Curie, de Janine Trotereau, Folio, « biographies », 2011 (366 p., 9,70€, numérique 9,50 €).

Isabelle Arnulf est directrice de l’unité des pathologies du sommeil de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière.

MARIE DE HENNEZEL, PSYCHOLOGUE

Un hosanna sans fin Jean d’Ormesson

Il m’avait appelée au moment de la publication de mon livre Croire aux forces de l’esprit (Fayard, 2016), dans lequel je relatais mes conversations avec François Mitterrand depuis novembre 1984.

Nous avions échangé à propos de cette phrase du théologien Maurice Zundel que l’ancien président aimait tant : « Quel immense mystère que la mort !… Quel immense mystère est la vie ! Car nous savons aussi peu de l’une que de l’autre et c’est précisément parce que la vie est inconnue que la mort est pour nous un abîme. »

Jean d’Ormesson (1925-2017) m’avait confirmé alors qu’il avait en commun avec François Mitterrand cette méditation permanente sur la finitude humaine.

En cette période de confinement, qui a ramené chacun à lui-même, à son intériorité certes, mais aussi à ses angoisses, dans un monde où nous avons oublié que nous étions mortels, j’ai relu plusieurs fois le dernier livre de Jean d’Ormesson : Un hosanna sans fin. Un petit livre que l’on peut saisir à tout moment de la journée, ouvrir à n’importe quelle page, en lire une phrase, un paragraphe, et le refermer. Puis les yeux clos laisser sa propre pensée vagabonder sur cette réalité si mystérieuse qui est notre destin à tous.

Comme beaucoup de Français, j’ai été impressionnée par la dernière phrase que d’Ormesson a écrite avant de mourir : « Et la mort elle-même ne peut rien contre moi. » Quelle force dans cette affirmation !

Le monde de demain ne devra pas plonger à nouveau dans les obscurités du déni de la mort, dans l’illusion de la toute-puissance techno-scientifique, au service des valeurs d’effectivité et de rentabilité. Car le déni de la mort se venge en déniant la vie. Il appauvrit nos vies. Le monde de demain ne sera vivable que si nous apprenons à vivre avec la pensée de notre mortalité. Si nous restons créatifs et solidaires, si, conscients de notre précarité, nous savons nous émerveiller de ce qui est, si nous savons aller droit à l’essentiel et nous poser les vraies questions : « Qu’est-ce que le monde fait là ? et plus simple encore : que faisons-nous dans ce monde ? »

Comme le dit si bien Jean d’Ormesson : « Toute-puissante et triomphante dans tous les autres domaines, la science (…) reste muette sur l’au-delà de la mort et impuissante sur nos lointaines origines. » Il nous faudra donc plonger au fond de nous-mêmes pour questionner le sens de nos vies, vivre aussi pleinement que possible, accomplir ce que les bouddhistes appellent « notre mandat céleste » et rêver autour de ce mystère de la vie et de la mort.

Un hosanna sans fin, de Jean d’Ormesson, Héloïse d’Ormesson, 2018 (128 p., 14 €, numérique 11 €).

DANIEL MESGUICH, COMÉDIEN ET METTEUR EN SCÈNE

De quoi demain… Jacques Derrida et Elisabeth Roudinesco

Ce n’est certes pas seulement en jouant sur la littéralité des mots qui composent son titre que je tiens qu’il faut, pour tenter de penser les lendemains de la crise que nous traversons et, mutante, continuerons de traverser, lire ou relire sans plus attendre De quoi demain… (…sera-t-il fait ?).

Ce dialogue entre Elisabeth Roudinesco, l’historienne de la psychanalyse, et Jacques Derrida, le philosophe, date de vingt ans déjà, et ceux-là ignoraient tout, à l’époque, de quelque glaciation mondiale à venir, mais tout y est ; tout ce qui devrait (devra) être repensé : les frontières, l’hospitalité, la famille, le deuil, l’imprévisibilité, la question de l’animal, la souveraineté, la nation, l’institution, l’économie, l’auto-immunité et même l’antisémitisme ou la révolution, etc.

C’est que, une fois de plus (et ici très simplement, en troquant une écriture flamboyante d’exigence pour une parole humble, directe), Derrida, comme en passant, ouvre un radical « et après ? ». Ce sage, au lieu de deviner, analyse. Nous n’avions plus l’habitude.

Car plus que jamais aujourd’hui surgit la nécessité, non pas d’« inventer », de « réinventer », comme dit l’autre, quelque « autre » monde, inéluctablement coloré comme ci ou comme ça, c’est-à-dire de telle opinion d’« expert » ou de telle idéologie de journaliste, mais de déconstruire et déconstruire encore, pour mieux le déplacer et le déplacer au mieux, le fond impensé de notre monde. Le seul qui existe.

Et je tiens que, si nous manquons cette rigueur, tout ce qui sera tenté pour reprendre vie et éviter le pire échouera.

Un livre de coin du feu, qui est en vérité comme un sésame pour l’avenir. Vite. Vite.

De quoi demain…, de Jacques Derrida et Elisabeth Roudinesco, Fayard/Galilée, 2001 (Flammarion, coll. « Champs », 320 p., 10,20 €).

FRANÇOIS SUREAU, AVOCAT ET ÉCRIVAIN

Le Cycle du Graal Jean Markale

J’aimerais recommander le livre que je me suis recommandé à moi-même, et auquel je vais revenir dans l’espoir d’une découverte profonde, d’un encouragement. C’est le Cycle du Graal, qu’on appelle aussi du nom poétique de Matière de Bretagne [Jean Markale a réécrit en style contemporain des épisodes de la légende ­arthurienne]. C’est la source jaillissante de notre inventivité romanesque, et peut-être aussi de cette inventivité politique dont nous avons tant besoin. Il y a d’abord ce Salut qui se dérobe, sous la forme de cette coupe entrevue qui passe et repasse derrière les convives d’un dîner et à propos de laquelle Perceval n’ose interroger personne. On s’aperçoit, après un temps, que ce Salut est moins religieux qu’on croit, et a trait d’abord à la quête, à son chemin, aux épreuves qu’elle comporte, loin de la superstition d’un monde parfait atteint comme par magie. C’est aussi une aventure de l’amitié, traversée par les passions et les fautes. C’est une aventure qui reste en deçà du bien et du mal, et ne se porte pas au-delà, ce que nous pourrions méditer. C’est une aventure où la nature parle à travers les signes et nous adresse l’appel muet d’une sorte de réconciliation.

On y trouve aussi une manière de régler le temps, notre temps intérieur. Ce n’est pas rien, alors qu’il a été suspendu par le confinement. C’est parce qu’il est le fruit du viol d’une mortelle par le diable que Merlin connaît le passé, qui est du domaine du diable. Et c’est pour que la connaissance du passé ne le rende pas fou que Dieu lui donne le don de prévoir l’avenir. Nous n’allons évidemment pas revendiquer le don de prophétie. Mais il y a quelque chose à retenir de cette balance égale entre le souvenir du passé et le goût de l’avenir, qui est ce dont Apollinaire parlait à la fin de Vitam impendere amori, au milieu de cette épidémie de grippe espagnole qui allait l’emporter.

Le Cycle du Graal, I et II, de Jean Markale, Pygmalion, 1992 et 1999 (1 148 p. et 1 140 p., 26,90 € et 26,90 €.

NORIN CHAI, VÉTÉRINAIRE ET ESSAYISTE

Eloge de l’insécurité Alan W. Watts

Le monde d’après sera fait de doutes et d’insécurité, où la mort ne sera plus un simple concept mais une réalité, où la vie humaine semblera précaire et aléatoire, où chacun aura peur de l’Autre. Aujourd’hui, nous sommes prêts à sacrifier la liberté contre la sécurité. Nous avons laissé un fardeau pour en prendre un autre. Nous n’avons jamais été pleinement libres et demain, nous le serons encore moins. La recherche effrénée de sécurité et de certitudes spirituelles et/ou intellectuelles nous fera nous sentir encore plus en insécurité et nous éloignera de l’essentiel. A cette problématique d’aujourd’hui, une réponse a été donnée il y a soixante-dix ans. Eloge de l’insécurité, d’Alan W. Watts, publié en 1951, répond à cette moderne humanité angoissée. Il explore la loi de l’effort inverse. « Quand vous essayez de rester à la surface de l’eau, vous coulez ; mais quand vous essayez de couler, vous flottez. » Watts récuse l’objectivité et la tyrannie des concepts anxiogènes. A la place, il parle de l’abandon, en conscience, à l’instant présent, à Soi, à la Vie.

Eloge de l’insécurité (The Wisdom of Insecurity), d’Alan W. Watts, Stock, 1951 (traduit de l’anglais par Benjamin Guerif, Payot, « Petite Bibliothèque spiritualités », 168 p., 7,65 €).

JACQUES WEBER, ACTEUR

Architecture Pascal Rambert

« Je n’ai pas très bien compris tout à l’heure, vous avez dit qu’il fallait s’attendre à des choses auxquelles on n’avait pas songé. » C’est une petite fille qui, bien droite derrière un micro, conclut le long voyage d’Architecture, un grand texte dramatique de Pascal Rambert. Ce texte, je l’ai bien lu et relu puisque je l’ai joué et rejoué. Tout près, donc, de sa substance intime. Dans cette grande famille – hommes et femmes brillants, artiste, intellectuel, même militaire –, la mère n’est plus, le père – un (« le ») grand architecte – amène ses enfants pour un voyage à travers l’Europe dont les « anciens parapets » cèdent au fascisme galopant. La famille se désagrège. Rien n’a pu prévoir ou empêcher la contagion nazie de toute l’Europe. Le langage le plus élaboré se disloque, apparaissent les sédiments sauvages, le tumulte organique de l’être humain. Comme notre monde, tout cède, tout flanche, l’Europe brûle et découvre l’extermination industrielle.

Bien sûr, diront certains, ce sujet est éculé ; d’autres parleront de poncif, certains jugeront cela hors sujet. Quelle horrible surdité. Je suis « un homme comme les autres et vous aussi », et ce choix s’est imposé à moi comme seule la poésie, par-dessus les essais et les analyses si brillants soient-ils, peut le faire. Un coup de poing au cœur qui ébranle les neurones.

Le virus, comme toutes choses, n’est pas seul : un monde accablé d’injustice, assoiffé, affamé, l’a accueilli. Attaquer le terrain sans cesse, en traquer la beauté pour mieux la protéger, dénoncer la plus ancienne vanité des hommes, n’éradiqueront pas le virus, vieille connaissance de l’humanité, mais nous permettront de vivre avec, comme notre corps sait le faire depuis notre naissance. Le poète, peintre, auteur, musicien, acteur, est le premier toubib du monde.

Pascal est papa depuis quelques jours et Victor Hugo est mort il y a plus d’un siècle ; l’un construit toujours de l’éphémère et la vie de demain ; l’autre, le patriarche, « le patron », est servi à toutes les sauces. Malgré tout, il résiste car son combat est, sans faillir, celui de l’homme du peuple, Ruy Blas, Valjean, Claude Gueux, tant et tant, et du poète colérique et émerveillé. Dans Choses vues, Hugo s’attarde près de la marguerite esseulée sur les ruines d’un théâtre calciné : « Ce petit soleil aux rayons blancs »… Oui, comme il le dit : « Cette fleur des champs voisine des pavés m’a plongé dans un abîme de rêverie. » Plus tard, il chante la liberté de l’exil : « Vous pouvez arracher un arbre de ses racines, vous n’arracherez pas le jour du ciel. » Voir le monde, c’est s’attarder sur le vol d’une mouche autour des coquelicots sans oublier le combat, les barricades que peuvent dresser les mots. Voilà, avec Choses vues dans une poche et Architecture dans l’autre, j’espère mieux et vois plus juste.

Architecture, de Pascal Rambert, Les Solitaires intempestifs, 2019 (128 p., 5 €).

FRANÇOIS HARTOG, HISTORIEN

Les Essais Michel de Montaigne

Les Essais de Montaigne sont restés sur mon bureau ces dernières semaines. Alors qu’ont été beaucoup invoquées les « leçons » des épidémies passées, je souhaitais relire ce qu’il écrit sur le bon usage des exemples. « Tout exemple cloche », conclut-il, alors même qu’il vient d’en farcir son livre. Le volume était à portée de main, j’ai continué à lire : « A sauts et à gambades » désormais, accueillant à la surprise de tous ces chapitres dont le contenu n’a rien à voir avec le titre. Pour le plaisir et l’instruction du lecteur, les digressions se suivent et ne se ressemblent pas, mais toutes ramènent vers l’interrogation sur la condition humaine. Avant de se retirer dans la compagnie des Anciens, Montaigne a connu le monde et l’a pratiqué. Il a même traversé une épidémie de peste et enduré les souffrances de la gravelle. Mais à travers chaque page, même la plus sombre, il nous murmure que « vivre à propos » est notre grande affaire, avant de conclure sereinement « pour moi, donc, j’aime la vie ».

Les Essais, de Montaigne, 1580-1588 (traduit en français moderne par André Lanly, Gallimard, « Quarto », 1 376 p., 32 €, numérique Gallica gratuit).

VINCENT DEDIENNE, COMÉDIEN

A l’ombre de moi-même Catherine Deneuve

Ces carnets de tournage de Catherine Deneuve, publiés en 2004, sont géniaux. Ils donnent une envie folle de retrouver les acteurs, les actrices, la fiction, les salles de cinéma… Leur lecture fait un bien fou en cette période d’inquiétude pour l’avenir du spectacle vivant et des salles obscures. Ces journaux intimes, très différents de tout ce qu’on peut lire dans les entretiens ou les reportages consacrés à cette comédienne, donnent aussi l’appétit pour le voyage, la découverte d’autres cultures, pour le goût des gens. Au moment où nous allons avoir peur les uns des autres, ils incitent, au contraire, à se rapprocher.

Catherine Deneuve n’écrit pas pour des cinéphiles. Dans ce livre, il est question de mille autres choses que le cinéma : elle parle de découvertes, de paysages, c’est une forme de contemplation sur le monde qui nous entoure. De Tristana, de Luis Buñuel, à Dancer in the Dark, de Lars von Trier, de The April Fools, de Stuart Rosenberg, à Indochine, de Régis Wargnier, elle incite au voyage, elle partage ses passions mais aussi ses doutes et ses moments de cafard dans les chambres d’hôtel. Et puis il y a les lettres de Truffaut, Carax… Après cette lecture, j’ai regardé tous les films dont elle parle. Quand nous retrouverons-nous les uns à côté des autres dans une salle de spectacle ou de cinéma ? Cela me semble impossible d’imaginer qu’on laisse des sièges vides entre les gens, car l’émotion ne circulera plus de la même manière.

A l’ombre de moi-même, de Catherine Deneuve, Stock, 2004 (250 p., 24 €).

PASCAL ORY, HISTORIEN

De la démocratie en Amérique Alexis de Tocqueville

Une lecture (ou relecture) indispensable. Pour trois bonnes raisons :

1. En histoire, il n’y a pas de causes, rien que des effets. Et le grand effet d’une crise sur une société, l’effet durable et structurant, est l’effet politique. Le grand effet de la crise de 1929, ce ne fut pas le chômage, mais l’arrivée au pouvoir d’Hitler.

2. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le monde a traversé trois périodes historiques. Après une ère progressiste et une ère libérale, nous sommes engagés – clairement depuis le vote du Brexit – dans une ère populiste. Sur le court terme, la crise du Covid-19 ne compromet pas cette dernière tendance : elle mobilise l’émotionnel ; elle justifie des postures d’autorité ; elle continue à être gérée nationalement, en vertu du constat (contre-intuitif) : la mondialisation ne produit pas de mondialisme.

3. La seule date politique programmable en 2020 est le 3 novembre. Si Donald Trump est réélu, cette orientation sera confirmée pour longtemps. S’il est battu, tout redevient ouvert. Tocqueville, aristocrate très conscient des évolutions inéluctables mais sans illusion sur la « démocratie », analysait les ressorts non seulement de la vie politique des Etats-Unis mais, au fond, de toutes les démocraties libérales du futur. Lisons-le, puisque l’avenir proche de la planète n’est pas entre les mains des dirigeants chinois, mais du peuple américain.

De la démocratie en Amérique, d’Alexis de Tocqueville, 1835, Robert Laffont, « Bouquins », 2012 (Poche Flammarion, 301 p., 5,50 €).

MATHIAS ENARD, ÉCRIVAIN

Mendiants et orgueilleux Albert Cossery

Il me semble que, pour ce qui est de la sexualité des hommes-troncs, Mendiants et orgueilleux d’Albert Cossery est le livre définitif. La description des cris de volupté que pousse la femme de l’homme-tronc pendant le déduit surprend les témoins de cette étrange embrassade. Tout comme la jalousie maladive de la femme de l’homme-tronc : surprenante jalousie de celle qui transporte elle-même le matin son mari infirme jusque dans une des rues du centre du Caire. L’amputé des bras et des jambes passe sa journée à mendier ; son épouse vient les récupérer, sa sébile et lui, au coucher du soleil, pour les ramener dans leur appartement et lui, l’homme-tronc, le poser comme une potiche. Puis sa femme le nourrit, l’astique, le couche.

Albert Cossery, l’Egyptien de Saint-Germain-des-Prés, n’a jamais quitté l’Egypte en esprit. Il vivait dans la chambre numéro 58 de l’hôtel La Louisiane, rue de Seine. Il n’a jamais travaillé. Il a élevé la paresse au niveau d’un art. « Je hais l’argent et l’ambition, ils sont la cause de tous les malheurs du monde », disait-il. Pensons à lui. Mendiant, mais orgueilleux.

Mendiants et orgueilleux, d’Albert Cossery, Gallimard, 1979 (Joëlle Losfeld, « Arcanes », 2013, 248 p., 16,50 €.)

ALE + ALE

LYDIA FLEM, ÉCRIVAINE ET PSYCHANALYSTE

De l’autre côté du miroir Lewis Carroll

L’histoire conte une partie d’échecs « à l’échelle du monde entier », où, sous les traits d’un Pion Blanc, Alice joue et gagne en onze coups. Se réveillant après ce parcours aussi cauchemardesque qu’initiatique, l’héroïne a des doutes : « Qui a rêvé cela ? » Absurde, effrayant, incompréhensible, ce songe ne peut être le sien. Elle en a été l’otage bien involontaire. Prisonnière, certes, mais néanmoins devenue reine après avoir relevé épreuves et défis, confronté l’imprévisible logique perverse de quelques personnages, et surtout rencontré sa propre peur.

Dans la Maison du miroir, la logique n’a plus cours. Les mots s’écrivent à l’envers, les choses perdent leurs noms, la mémoire elle-même s’exerce vers le passé et l’avenir, simultanément ; toutes choses qui ne rendent pas la réalité très fiable. Quant aux déplacements, ils sont devenus impossibles, on ne peut plus rejoindre l’ailleurs, même en courant, on ne fait que du sur-place.

Mais, dans le déséquilibre, Alice fait le pari des forces obliques et d’une sagesse malicieuse.

Alice au pays des merveilles. De l’autre côté du miroir (Through the Looking-Glass), de Lewis Caroll, 1871 (traduit de l’anglais par Henri Parisot, GF, 328 p., 4,10 €).

REBECCA ZLOTOWSKI, RÉALISATRICE

Manières de faire des mondes Nelson Goodman

Pour la beauté du titre d’abord, avec cette hallucination auditive les soirs d’inquiétude, manières de faire des mondes ou défaire des mondes ? La philosophie analytique de Nelson Goodman (1906-1998) m’apporte du réconfort quand elle croit fermement en l’idée que l’image, la métaphore, le lexique relient les scientifiques aux artistes en armant les uns avec les outils des autres. Le charme ou l’étrangeté comme concepts opérants. Quand on se sent démuni, que le topos de l’époque c’est dire « à quoi bon », « le temps est ruiné », et même si on ne peut décemment que lui donner raison, je me tourne aussi vers ceux qui renversent le sujet en s’étonnant : Pourquoi tout n’a-t-il pas déjà disparu ? après tout. Titre réconfortant d’un essai de Jean Baudrillard (L’Herne, 2007) qui vaut peut-être aussi le coup d’être lu en ce moment. Cette cure de silence imposée n’a pas de vertu, c’est vrai. Elle est spectatrice d’un pur événement. Mais ce qui rend un peu plus libre, un peu joyeux, c’est avoir la modestie d’arrêter de chercher un sens aux choses, pire, un rendement, pour se mettre en quête juste d’un mot, une forme, une image. Ils seront peut-être utiles.

Manières de faire des mondes(Ways of Worldmaking), de Nelson Goodman, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie-Dominique Popelard, Jacqueline Chambon, 1992 (Folio, « Essais », 240 p., 8,50 €).

MARIE DESPLECHIN, ÉCRIVAINE

La Vie devant soi Romain Gary

Pour moi, ce sera, en double exemplaire, La Vie devant soi, de Romain Gary, et Marie-Claire, de Marguerite Audoux. Confinée avec deux jeunes filles de 12 et 16 ans, qui ne lisent pas mais raffolent des histoires, j’ai lu le soir à haute voix (au moins le premier mois…), sur l’écran de mon ordinateur. J’ai eu autant de joie et d’émotion à retrouver ces deux textes qu’elles en ont eu à les découvrir. J’avais choisi à dessein deux traversées de l’enfance, assez éloignées de nous dans le temps. Choisi aussi des styles très différents, singuliers, reconnaissables et beaux, qui puissent être compris immédiatement par des enfants d’aujourd’hui et les emporter. Et puis j’étais contente de lire un homme pour la fiction – Romain pour Momo – et une femme pour le récit autobiographique – Marguerite pour Marie-Claire. Je sais que c’est une expérience dont nous garderons toutes les trois le souvenir (comme je me souviens des lectures que mes parents faisaient à leurs enfants). Le monde d’après, c’est elles. Leur faire la lecture, c’est les préparer. Leur donner des outils pour fabriquer leurs propres récits.

La Vie devant soi, de Romain Gary (Emile Ajar), Mercure de France, 1975 (Folio, 288 p., 8,10 €).

Marie-Claire, de Marguerite Audoux, 1910 (Talents hauts, 256 p., 7,90 €, numérique 6 €).

Retrouvez l’article du Monde, ici.