Bataille entre les Etats-Unis et la Chine, démocraties en danger, avenir de l’Union européenne… Victor Delage, responsable des études au sein de la Fondation pour l’innovation politique et originaire de Clermont-Ferrand, parle de l’étude « Covid-19 – États-Unis, Chine, Russie : les grandes puissances inquiètent l’opinion ».

Comment peut-on expliquer que les États-Unis suscitent selon cette enquête davantage d’inquiétudes que les autoritaires Chine et Russie ?

Notre étude prend le pouls de l’opinion publique de sept démocraties (Allemagne, Autriche, France, Italie, Nouvelle-Zélande, Royaume-Uni, Suède) vis-à-vis de l’inquiétude que suscitent ces grandes puissances mais aussi de l’influence qu’elles exercent. Les résultats montrent d’abord que les États-Unis continuent à être considérés comme la super-puissance mondiale, loin devant la Chine et une Russie qui paraît marginalisée.
Si on croise cette enquête avec notre précédente, « Démocraties sous tension », réalisée dans 42 pays il y a deux ans, on constate toutefois que le jugement vis-à-vis des États-Unis en tant que puissance la plus influente dans le monde s’étiole, passant de 68 % à 60 %, au sein des opinions interrogées. Quant à la trajectoire de la Chine, c’est l’inverse !
De plus en plus de citoyens partagent l’idée d’une domination de l’Empire du Milieu sur la scène internationale.
La crainte à l’égard de la puissance américaine est un autre enseignement clé. Sur les 9.000 répondants, 70 % des individus se disent effectivement inquiets de l’attitude des États-Unis, un niveau supérieur à celui que suscitent les régimes autoritaires chinois et russe. Ce résultat peut paraître d’autant plus paradoxal que les personnes interrogées vivent dans des démocraties.

On sait l’expliquer ?

Il existe un désir de démocratie dans beaucoup de pays au sein desquels elle n’existe pas, mais là où elle est installée, elle est en crise.
On observe notamment chez les jeunes générations un réel détachement à l’égard de certains principes et valeurs de la démocratie. Les puissances autoritaires inquiètent d’autant moins que les répondants sont plus jeunes.
Par ailleurs, les Occidentaux ont perdu le monopole de la puissance qu’ils exerçaient depuis plusieurs siècles. D’autres puissances émergent et viennent concurrencer l’offre occidentale, notamment à travers de vastes campagnes de propagande et de déstabilisation, comme on l’a vu pendant la pandémie.

Faut-il en déduire que nos démocraties seront de plus en plus confrontées à des demandes de régimes autoritaires ?

Depuis plusieurs années déjà, un glissement s’opère, avec une forte demande d’autoritarisme. Toute une partie de nos concitoyens ne se sentent plus considérés et se détachent progressivement de nos institutions démocratiques. Ils sont nombreux à être favorables à ce qu’un homme fort, qui n’aurait pas à se préoccuper du Parlement ni des élections, prenne les affaires en main. Les plus âgés, parce qu’ils n’ont pas le même vécu, parce qu’ils n’ont peut-être pas toujours vécu dans un pays en paix, apparaissent comme les plus attachés aux formes démocratiques.

On se trompe alors quand on pense pouvoir sauver la démocratie en la rendant plus participative ?

La crise de la culture démocratique est profonde en France. Je ne crois pas qu’un référendum d’initiative citoyenne ou qu’une convention citoyenne permettent de rattacher nos concitoyens aux grands principes qui fondent nos démocraties. D’autant plus que ceux qui participent à ces formes alternatives sont essentiellement issus des catégories socioprofessionnelles supérieures. Valoriser la décision de quelques-uns, sans légitimité politique, reviendrait à relativiser la participation du plus grand nombre.

La personnalité de Donald Trump peut-elle participer à l’inquiétude suscitée par les États-Unis ?

L’opinion européenne paraît de plus en plus critique à l’égard de la puissance américaine. Première hypothèse : les Européens feraient le reproche aux États-Unis de ne pas tenir leur position, faisant courir aux pays occidentaux le risque de voir la Chine communiste ravir la première place. De ce que deviendront les États-Unis dans les prochaines années, dépendra aussi notre sort.
Les Européens pensent, à tort et à raison, que les Américains ont pris congé des affaires du monde. Mais ce retrait relatif ne date pas de l’actuel locataire de la Maison-Blanche. Déjà, sous Obama, les États-Unis sont peu intervenus à l’international, aussi bien en Ukraine qu’en Syrie.

Deuxième hypothèse : la puissance américaine peut aussi être perçue par l’opinion comme un régime de moins en moins démocratique ou du moins en crise. Toute la question est de savoir si la présidence Trump est un interlude dans l’histoire américaine ou le signal d’aspirations appelées à durer. Si Trump venait à être défait aux élections de novembre prochain, serait-ce pour autant la fin du trumpisme et le retour d’une Amérique idéalisée ? Rien de moins sûr.

Faut-il s’attendre à une bataille de plus en plus frontale à l’avenir entre les États-Unis et la Chine ?

Notre époque est traversée par des crises simultanées. En atteste cette première partie de l’année, marquée par une série de chocs ayant impacté toutes les puissances du monde, à la différence des crises asymétriques que l’on a pu connaître par le passé. Très souvent, les crises accélèrent les mutations qui étaient déjà à l’œuvre. On ne sait pas encore qui se relèvera le plus solidement de la pandémie. Mais l’affrontement titanesque entre les États-Unis et la Chine, qui se profilait avant le Covid-19, apparaît aujourd’hui presque inéluctable. La stratégie du soft power chinois, qui a permis un temps au pays d’accroître son influence sans trop préoccuper, ne fonctionne plus du tout. Selon notre travail, dans les sept démocraties étudiées, l’inquiétude face à la Chine est même passée de 43% à 63% en deux ans.

Les difficultés des 27 à s’accorder sur un plan de relance sont-elles un mauvais présage pour l’avenir de l’Union européenne ?

L ’Union européenne n’est pas dotée de la souveraineté étatique. Mettre d’accord 27 démocraties nationales afin de concevoir des modalités d’action collective, cela nécessite du temps, des batailles de couloir et un certain nombre de compromis. Tout le monde défend ses intérêts et c’est normal, l’accord devant être quoi qu’il en soit ratifié par les parlements nationaux. Au final, quatre jours et autant de nuits de négociations auront été nécessaires pour que les dirigeants européens s’accordent sur un plan de relance à 750 milliards d’euros.

Cet accord historique permettra à la France de financer plus de 40 % de son plan national, puisque le pays devrait percevoir une subvention avoisinant les 40 milliards d’euros. Rappelons enfin que cette enveloppe faramineuse s’ajoute à d’autres mesures cruciales prises au niveau européen depuis le début de la pandémie, qu’il s’agisse des assouplissements budgétaires ou de la décision de la Banque centrale européenne d’injecter plus de 1.300 milliards d’euros de liquidités sur les marchés financiers. La crise sanitaire a exacerbé les rapports de force entre les puissances.
Dans un monde sous extrême tension, l’Europe montre qu’elle est capable de défendre ses intérêts et ceux de ses peuples et de réinstaurer les éléments constitutifs qui doivent faire sa puissance.
« Rien n’arrête une idée dont le temps est venu », prévenait le grand Européen qu’était Victor Hugo.