INTERVIEW – L’historien explique que les dix pays les plus vertueux en matière de corruption, selon Transparency International, sont des pays à majorité protestante.

 

Historien spécialiste des Pays-Bas, Christophe de Voogd enseigne l’histoire des idées politiques à Sciences Po*. Il analyse les mœurs des pays protestants en matière de vie publique.

LE FIGARO. – Comment caractériser le modèle protestant de transparence?

Christophe DE VOOGD. – Il est difficile de parler d’un modèle protestant en la matière, ne serait-ce qu’au vu de l’extrême diversité du protestantisme. Il reste que l’idée de transparence publique est un concept lié à la Réforme, qui renvoie au culte de l’intégrité morale et au très fort contrôle social – ou au très fort civisme, comme on voudra – de ces sociétés. Un bon protestant n’a rien à cacher. Aspiration à la transparence qui anime l’œuvre d’un Rousseau, né dans la très calviniste Genève: l’inspiration profonde du Contrat social n’est-elle pas ce rêve de transparence maximale et mutuelle entre individus, société, et pouvoir? Les dix pays les plus vertueux en matière de corruption, selon Transparency International, sont des pays à majorité protestante (Danemark, Suède, Finlande) ou dont la culture politique a été historiquement forgée par le protestantisme (Canada, Pays-Bas, Suisse). Les pays à tradition orthodoxe ou catholique – dont la France – figurent en bas du classement des pays développés. De même qu’entre protestantisme et capitalisme moderne, comme l’a montré Max Weber, il y a une affinité très nette entre protestantisme et transparence de la vie publique. Transparence qui commence par la simplicité qui limite les tentations: point de palais ni de décorum (les monarques sont là pour ça) et des ministres à vélo. Peu ou point de cabinets ministériels, ni d’attachés parlementaires personnels, les groupes politiques assurant pour l’essentiel l’intendance des députés. De façon typiquement protestante cette exigence se traduit peu en lois spécifiques, mais bien plus en règles coutumières et en codes de bonne conduite. Le tribunal de l’opinion veille au bon comportement des élus à travers un puissant journalisme d’investigation.

Ce modèle n’a-t-il pas des inconvénients ou des risques ?

Ne l’idéalisons pas, en effet. Aux Pays-Bas, intérêts publics et privés font souvent bon ménage, notamment par l’absence de régulation des passages entre les deux secteurs, très fréquents dans tous les pays protestants. Les conflits d’intérêts menacent et des affaires éclatent régulièrement, avec des sanctions pénales souvent légères, sous la forme fréquente de travaux d’intérêt général: à délit public, rédemption publique, en parfaite éthique protestante. La responsabilité politique, en revanche, est immédiatement engagée, même pour des péchés véniels, et la démission quasi automatique: on ne compte plus les élus obligés de renoncer à leur poste pour usage privé de leur carte de crédit professionnelle ou conduite en état d’ivresse. La rétention d’information par les responsables publics est aussi un grief fréquent et fatal.

La France est-elle en train de passer de la nonchalance italienne au rigorisme suédois ?

En apparence, certes ; mais le contexte, les motivations, la forme et la nature de cette exigence de transparence sont, chez nous, très différents, culture politique oblige. Il faut faire la part, dans ce subit élan de vertu – demandée aux autres -, de «l’envie» démocratique diagnostiquée par Tocqueville et très puissante en France. Et ceux qui dénoncent les «privilèges des élites» sont les premiers à demander des passe-droits aux dites élites. Il suffit d’avoir travaillé dans un cabinet ministériel pour le savoir. D’autre part, la multiplication des lois en la matière est un travers français: cette inflation législative dit bien le caractère sans fin de la quête de transparence. Rappelons la mise en garde de Montesquieu: «Les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires.» Une autre différence fondamentale entre la France et les pays protestants est dans le rapport entre public et privé. Transparence, en France, veut dire haro sur le «méchant» secteur privé qui cherche à corrompre les «bons» agents publics. D’où notre conception des conflits d’intérêts, exclusivement compris comme l’empiétement des intérêts économiques sur «l’intérêt général». La sanctification de l’État en France fait que son instrumentalisation par ses dirigeants politiques et administratifs reste un point aveugle. Dans les pays protestants, l’argent public est perçu comme l’argent des contribuables, non de l’État. Surtout, l’indépendance du parquet et l’impartialité de la justice, qui sont de règle dans les pays de culture protestante, y donnent à l’action judiciaire en matière de transparence une… transparence, elle-même indispensable à la confiance des citoyens dans ce processus.

* Dernier ouvrage paru: «Réformer: quel discours pour convaincre?» (Fondapol)