Après trois mois de crise sanitaire, décrite comme un «fait social total» par les sociologues, les Français restent imprégnés d’un profond sentiment de vulnérabilité. Voyage au coeur d’un pays qui se déconfine, entre impatience d’être en vacances et craintes pour l’avenir.

À regarder la scène, on pourrait croire que rien n’a changé. À Paris, au parc Montsouris, Mauricette est revenue nourrir les cygnes. La vieille dame, blazer et cheveux blancs coiffés en arrière, appelle «Julia» au milieu des promeneurs et des poussettes, sous un doux so leil de juin.

C’est l’attraction, ce samedi. Le volatile sort de l’eau, s’ap proche de la dame qui extirpe de son sac à main un sachet plein de pain. Elle glisse un morceau dans sa bouche que le cygne attrape d’un coup de bec agile. Des enfants s’approchent, tirant par la manche des parents amusés par la scène. La vieille dame est aux anges. Il fait bon vivre ce matin-là.

Pourtant, il suffit de tendre une oreille, d’écouter les conversa tions, pour que le voile se déchire. « Comment s’est passé le confinement chez vous… Et votre maman, comment ça va ? Les gens ne mettent pas de masques, regarde, c’est n’importe quoi… Les vacances ? Oh, je ne sais pas trop… ».

Trois mois de crise sanitaire sont passés par là. On sent bien une légèreté, une joie à retrouver les parcs et les terrasses de café. Mais le soleil, qui inonde la capitale en ce début d’été, ne réchauffe qu’à moitié nos âmes bousculées.

Ici, comme ailleurs, comment allonsnous, au fond? Des études se sont penchées sur les plus fragiles, mais qu’en est-il des autres, des Français «lambda», de cette majorité « sans problème » mais percutée elle aussi?

«L’inquiétude reste dans la tête de chacun, souligne Jérôme Fourquet, le directeur du département opinion à l’Ifop, qui vient de publier les résultats d’une « immersion» auprès de Français confinés (lire ci-contre). Au pic de la crise, 85% des Français se disaient inquiets de l’épidémie, le chiffre a baissé, mais ce sentiment concerne encore les deux tiers de la population.»

L’analyste parle de «fait social total» pour définir cette crise, tandis que Gilles Finchelstein, le directeur général de la Fondation Jean-Jaurès, note que «l’irruption de la peur a constitué un phénomène social massif. 62 % des Français ont reconnu avoir eu peur de mourir et 64 % avoir souffert de troubles du sommeil».

Les chiffres de l’assurance-maladie, début mai, en donnent une illustration, avec une hausse de la consommation d’hypnotiques (de près de 7% la première semaine du déconfinement) et d’anxiolytiques (+1,2%).

Une peur qui laisse des traces

Annie et Jean ne sont pas allés jusqu’à prendre des médicaments. Mais tous deux, âgés de 72 ans, se disent soucieux depuis l’apparition du Covid-19. «À notre âge, on est en première ligne», confie Annie, ancienne aide-soignante, qui se sent plus fragile qu’auparavant. « Ce virus est invisible, sournois», souffle la retraitée, d’autant plus inquiète qu’elle vient de quitter sa maison de Vendée pour passer quelques jours à Paris.

«On est venu voir mon beau-père de 96 ans. Mais je suis effarée du comportement des gens, ici. Les Parisiens semblent vivre comme s’il ne s’était rien passé!» Jean s’insurge contre les «attroupements, les passagers sans masques dans le bus»… Dans les rues de la capitale, le couple re double de prudence.

De fait, « l’irruption » de la peur laisse forcément des traces, estime le sociologue et consultant Alain Mergier – pas seulement chez les plus âgés. «Les entretiens qualitatifs que je mène auprès d’une trentaine de personnes montrent qu’un profond sentiment de vulnérabilité a gagné les Français. Même sans avoir été malades, nous avons été affectés très directement par la crise, contrairement aux attentats de 2015, par exemple.»

Une expérience du confinement vécue « dans la chair »

Cette fois, l’expérience est charnelle. Et d’autant plus violente que «notre société vit habituellement dans la dénégation de la mort, de la fragilité des corps. Mais là, nous avons été débordés. Et nous n’en sortons pas indemnes», rappelle Alain Mergier. Cette expérience, vécue «dans la chair», Anne Muxel l’analyse, elle, sous le prisme de l’intimité. Auteur d’une note pour la Fondation pour l’innovation politique, la directrice de recherches (CNRS-Sciences-Po) a voulu explorer la manière «dont la crise avait modifié, en profondeur, notre relation aux autres. L’inconnu dans la rue, mais aussi nos très proches». Pour elle, «les notions mêmes de ’’distanciation sociale » et de “gestes barrières” en disent long sur la reconfiguration des seuils et des frontières délimitant notre espace personnel de toute intrusion de l’autre, devenu potentiellement dangereux et contaminateur. »

Surtout, quelle empreinte lais sera une crise qui conduit « à se mé fier de son conjoint, de ses propres enfants»?, interroge-t-elle. Voilà trois mois qu’Annie n’a plus em brassé ses petites-filles, Manon et Gaëlle, par peur de la contagion… «Il y aura une mémoire de cela», indique la chercheuse, qui estime « le pari d’une distanciation sociale (…) à double tranchant». Il peut « nous amputer d’une partie de notre vi talité et de notre confiance affective, en obérant la prise de risque» qui en est un ressort ; ou bien, au contraire, nous pousser à nous réinventer.

Annie le raconte, en retrouvant une douceur dans la voix. Avec Gaëlle et Manon, il y a eu beaucoup d’appels, de SMS. Avec Gaston, son beau-père très âgé, du courrier. «Comme il aime la nature, on prenait des photos de notre jardin, des rosiers, des rhododendrons et on lui envoyait.» Gaston a répondu de sa main fragile et incertaine par une carte postale. Les liens n’ont jamais pas été rompus. Loin de la Vendée, Muriel, 54 ans, en parle elle aussi. Elle est esthéticienne dans un vil lage de l’Oise. «Ce qui a énormément compté, ce sont les appels de mes clientes pendant le confinement. Elles prenaient des nouvelles et me rassuraient en disant: ”Ne vous en faites pas, on reviendra dès l’ouverture du salon !”»

Muriel en avait besoin. Et elles sont revenues, ses clientes, depuis trois semaines. Du baume au coeur face aux mois douloureux qui s’annoncent. « Vous imaginez, du jour au lendemain, tout s’arrête… J’ai fermé sans trésorerie, la première semaine, c’était la panique, je ne savais pas comment j’allais m’en sortir. » Les 3 000 € versés par l’État lui ont permis de régler les traites, l’incompressible… Mais il fallait manger. «J’ai vendu des pro duits de beauté à distance, pour 500 €, qui m’ont permis de tenir en mars et avril… Et j’ai négocié un délai pour mon loyer. Heureusement que je n’ai pas d’enfants», confie l’esthéticienne, qui travaille de 8 à 20 heures pour remonter la pente.

Beaucoup de fatigue et moins d’argent. «Sur 12 heures, j’en passe trois à faire le ménage, pour tout désinfecter après chaque cliente, même une épilation de sourcils. Et pendant ce temps, il n’y a pas d’argent qui rentre… » Comme pour beaucoup de Français, l’angoisse économique est venue s’ajouter à l’angoisse sanitaire. L’Insee rappelle ainsi qu’«un tiers des personnes en emploi a subi une restriction d’activité susceptible de réduire le revenu du travail», tout en précisant que « les personnes en emploi aux revenus modestes ont été les plus touchées». Selon l’institut, «20 % des personnes disent que la situation financière de leur ménage s’est dégradée».

De quoi renforcer les fractures du pays. «La perception des inégalités a été renforcée par cette crise», précise Jérôme Fourquet, dont l’étude met ainsi à mal l’image d’une France qui aurait fait bloc face à l’épidémie. «Le clivage entre une France d’en bas et une France d’en haut (…) semble toujours à l’oeuvre», écrit-il, d’autant que «le sentiment de vulnérabilité sociale, beaucoup plus répandu chez les catégories modestes et populaires», a été avivé par l’épreuve du Covid. Tant en raison des conditions du confinement (fin avril, 75% des cadres disaient bien vivre cette expérience, contre 55% des ouvriers et employés) que de son impact économique.

L’analyste se dit ainsi frappé du contexte «électrique» qui caractérise ces premières semaines de déconfinement. «La confrontation sociale est repartie quasiment instantanément!» Pour la sauvegarde de l’hôpital, contre les violences policières… Ni trêve sociale, ni « union sacrée », mais une France «extrêmement clivée politiquement», constate l’auteur de L’Archipel français (Seuil, 2019). «La peur et la défiance induites par l’épidémie s’inscrivent dans un pays qui n’était déjà pas tranquille», observe de son côté, Anne Muxel.

Installé au volant de sa «BOM», sa benne à ordures ménagères, Éric pourrait faire partie de ceux qui demandent des comptes. Lui n’a jamais été confiné, debout chaque jour à 4 heures du matin pour ramasser les déchets du centre-ville de Besançon (Doubs), y compris les dimanches. Exposé au virus, quand tant d’autres pouvaient travailler de chez eux. «Fallait bien y aller, c’est mon boulot, lâche l’homme de 54 ans. Ce virus, faut faire avec. »

Fonctionnaire, certain de garder son emploi. Éric pense d’abord aux autres, «aux chômeurs, aux copains qui ont des commerces», «aux jeunes». Sa fille de 21 ans, qui espérait une embauche à l’automne, vient de perdre son emploi de formatrice en intérim. «On est quatre couples d’amis, avec chacun un enfant de cet âge-là. Les quatre sont au chômage, vous voyez», se désole le père de famille, qui voudrait que sa fille «puisse se projeter, construire sa vie»… «Quelleplace fait-on à nos enfants ?», lâche-t-il, comme lesté sous le poids de l’in certitude.

La crise mondiale est ainsi venue accentuer l’impression d’être «ballottés», «sansprise sur le monde», reprend Alain Mergier. «Dans nos entretiens, la mondialisation est décrite comme une machine folle, qui tourne sur elle-même.» Éric acquiesce. «On se sent à la merci de tout, on n’est rien», résume-t-il avec ses mots. Pas facile, dans ce contexte, de se relancer dans la vie, d’autant que le passage d’un confinement strict à la «vraie » vie peut se révéler très déstabilisant.

Les psychiatres en témoignent. «Après avoir été enfermé pendant deux mois, cela ne va pas forcément de soi de ressortir, confirme la docteure Catherine Boiteux, cheffe de pôle à l’hôpital Sainte-Anne, à Paris. Il est coûteux pour le psychisme humain de devoir s’adapter à un changement de vie quel qu’il soit», et certains « peuvent se retrouver désorientés.»

Sans surprise, le rapport à la «proximité» a donc tendance à se renforcer, remarque Alain Mergier, « un domaine où l’on a prise sur les choses». Le sociologue évoque aussi bien le regain des circuits courts que les gestes de solidarité.

De son côté, le Crédoc relève l’aspiration de beaucoup «à ralentir le rythme frénétique de nos vies contemporaines» (lire les repères). «Nous, maintenant, on se dit: un petit bonheur par jour», sourit Annie. Le dernier fut une longue marche sur la plage, à sentir la douceur du sable sous ses pieds. En s’imaginant déjà au coeur de l’été, avec Gaëlle et Manon à ses côtés.