Tribune de Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique, Gilles Finchelstein, directeur général de la Fondation Jean-Jaurès et Simone Rodan-Benzaquen, directrice de l’American Jewish Committee Paris, parue dans Le Figaro du 23 octobre 2014.

Nouvel antisémitisme
Mort aux Juifs ! », ce cri glaçant a résonné, cet été, dans les rues de Paris. Il a fait écho aux attentats de Mohamed Merah en 2012 ou à ceux du Musée juif de Bruxelles. À travers la communauté juive, c’est la France qui est directement visée. Dix ans après le rapport de Jean-Christophe Rufin, la Fondation pour l’innovation politique, l’American Jewish Committee France et la Fondation Jean-Jaurès se sont associés, en partenariat avec Le Figaro et Libération, pour décrire les évolutions et proposer des solutions. Une vingtaine de personnalités ont débattu durant trois heures. Gilles Finchelstein, Dominique Reynié et Simone Rodan-Benzaquen exposent les causes de cette poussée antisémite. François Pupponi, maire de Sarcelles, et Camille Bedin, élue à Nanterre, font part de leur expérience de terrain.

Nos démocraties sont menacées

Il y a dix ans, le 19 octobre 2004, l’écrivain Jean-Christophe Rufin remettait au ministre de l’Intérieur, Dominique de Villepin, un « rapport sur la lutte contre le racisme et l’antisémitisme ». Dans un contexte déjà dominé par la résurgence d’un antisémitisme violent, l’auteur pointait une transformation combinant une diminution du rôle de l’extrême droite dans la responsabilité des violences antisémites et, en revanche, une augmentation de celui d’une frange de la jeunesse issue de l’immigration. Rufin y voyait l’une des conséquences dramatiques de ce qu’il nommait « l’esprit de Durban », en référence à la crise diplomatique provoquée par la « conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et les diverses formes d’intolérance ». Organisée sous l’égide de l’ONU en 2001, cette conférence avait déclenché une très vive polémique, en raison de tentatives de certains pays d’assimiler Israël à un État raciste. Absurde et grossier, ce retournement était cependant redoutable car il revenait à loger l’antisémitisme au cœur d’un discours prétendument antiraciste.

La conférence de Durban a révélé la mutation de l’idéologie antisémite. Depuis, la haine du Juif se présente souvent comme un « antisionisme », lequel est censé être un point de vue critique, voire moral, sur Israël et donc, à ce titre, recevable.

Dix ans après le rapport Rufin, les données collectées par le Centre Kantor montrent que, dans le monde démocratique, le nombre d’incidents antisémites violents a été trois fois plus élevé au cours de la période 2004-2013 qu’au cours de la décennie 1994-2004. La globalisation s’accompagne d’un déploiement de l’antisémitisme.

En France, où le nombre d’agressions est en forte augmentation, la décennie est impressionnante. Les agressions sont devenues mortelles : l’assassinat de Ilan Halimi par le gang de Youssouf Fofana, en 2006, celui de Jonathan Sandler et des enfants Gabriel Sandler, Arieh Sandler et Myriam Monsonego, en 2012 par Mohamed Merah, qui fut aussi le meurtrier des malheureux Imad Ibn Ziaten, Mohamed Legouad et Abel Chennouf.

Sur le Web, l’installation d’un antisémitisme déchaîné est désormais l’objet d’une activité lucrative, comme le montre le cas Dieudonné. De l’incitation à la haine à l’agression, il n’y a qu’un pas, vite franchi. Au cours de l’été 2014, lors des manifestations contre l’intervention israélienne dans la bande de Gaza, les « morts aux Juifs ! » ont retenti boulevard Barbès ou place de la République – sinistre symbole –, pour finir, comme cela s’est passé à Sarcelles, par la mise à sac de commerces, au motif qu’ils appartenaient à des Juifs, et l’attaque d’une synagogue.

Internet et « l’esprit de Durban » marquent l’entrée de l’antisémitisme dans l’âge de la globalisation. Nos démocraties sont menacées parce qu’elles ne sont pas adaptées pour lutter efficacement.
Le meilleur exemple est certainement constitué par le réseau des réseaux, le Web, où il est pour chacun plus facile que jamais d’émettre et de diffuser des messages de haine, tandis qu’il est devenu plus difficile que jamais de les sanctionner.

Internet et « l’esprit de Durban » marquent l’entrée de l’antisémitisme dans l’âge de la globalisation.

Les réseaux Twitter, Facebook ou les propagateurs de contenus, tels Google et sa chaîne de vidéos YouTube, offrent aux antisémites et aux racistes un statut d’extraterritorialité, et finalement une impunité de fait, qui ne permet plus aux États de droit ni d’assurer la défense des valeurs humanistes ni de punir ceux qui se rendent coupables de les transgresser. En revanche, des régimes autoritaires peuvent toujours imposer chez eux une censure totale tout en devenant plus capables que jamais de favoriser la diffusion à travers le monde des messages les plus dévastateurs.

En 2004, le rapport Rufin notait l’importance des moyens mis en œuvre dans un pays comme la France pour lutter contre le racisme et l’antisémitisme : la mobilisation de l’administration, l’Éducation nationale, un appareil législatif répressif consistant, des dispositifs de protection, de prévention, etc. Mais ces outils ont été pensés dans un monde et dans une société en voie de disparition. Le délitement des structures politiques, sociales et culturelles traditionnelles – classes, famille, nation, école, partis, syndicats, médias, livres, critiques – et, parallèlement, la montée en puissance de nouveaux modes d’appartenance – communautarisme identitaire, individualisme anomique, flux transnationaux d’opinion, Web, image, émotion – ruinent les modalités classiques de régulation en leur retirant presque toute efficacité.

Aujourd’hui, la question se pose de savoir comment les puissances publiques démocratiques pourront encore enseigner, promouvoir et défendre les valeurs qui les fondent, c’est-à-dire survivre. En ce sens, la lutte contre le racisme et l’antisémitisme n’obéit pas seulement à l’impératif de protéger les individus ou les groupes qui en sont victimes mais aussi à la nécessité absolue d’assurer l’existence de l’ordre démocratique dans le nouveau siècle.

Y a-t-il chantier plus nécessaire ?