Pour le politologue Dominique Reynié (directeur de la Fondapol), Médiapart en fait beaucoup autour des révélations sur François de Rugy… Il appelle les journalistes et citoyens à garder leur esprit critique avant que de se joindre à cette cabale et dénonce l’excès de pouvoir du journal d’Edwy Plenel.

Martin Pimentel. Mediapart feuilletonne depuis cinq jours des révélations « pseudo-fracassantes » sur le Ministre de la Transition écologique. Dîners mondains passés, location nantaise et travaux dans son Ministère sont regardés de très près. Qu’est-ce que vous inspire cette affaire ?

Dominique Reynié. Quand les citoyens font confiance à la presse – du moins ceux qui la lisent – ils pensent que les sujets abordés ont de solides raisons de l’être. Si après coup, en creusant, il apparaît que les faits relatés sont exagérés, il en coûte une dégradation supplémentaire du jugement porté sur la presse… Il peut bien-sûr y avoir des erreurs sur des faits ou des désaccords sur leur interprétation, mais là nous avons assisté à autre chose. Une sorte de procès a surgi, à l’initiative d’institutions auxquelles le législateur n’a pas donné compétence en la matière. Les méthodes du procès de fait relèvent de la pire des justices, une justice à charge, où la condamnation de l’accusé est immédiate et sans appel, où il ne peut y avoir aucune innocence !

Voyez le procédé : François de Rugy subit une première attaque qui, naturellement le force à réagir; mais sa réaction ne sert qu’à le prendre en défaut en lui assénant une deuxième salve, préparée pour le coup d’après, comme des chasseurs à l’affût. C’est l’esprit du guet-apens. Cela ne correspond pas aux fonctions pour lesquelles la presse jouit du statut privilégié qui est le sien; cela ne correspond évidemment pas non plus au travail que ferait la justice si elle avait à étudier. S’il revient de fait à la presse de révéler au public des présomptions d’entrave au droit, à la règle, ce n’est pas son unique rôle ni même le principal. Mais si elle le fait, elle doit veiller à ne pas se tromper car la destruction d’une réputation n’est de nos jours plus réparable. La rémanence du web ne permet plus d’oublier. En ce sens, toute mise en cause, même sans aucun fondement, vaut pour condamnation à une peine perpétuelle. Cette presse est tombée dans une forme d’excès de pouvoir, un pouvoir à la fois tyrannique et privé. La question se pose de savoir quels sont les contre-pouvoirs qui limitent ce pouvoir et le mauvais usage qui peut en être fait. Où est la constitution qui protégera de tels abus? Ce type de campagne de presse est d’autant plus grave que si nous devons vérifier que nos élus et nos gouvernants respectent les règles et, s’il le faut, qu’ils rendent des comptes, jamais dans l’histoire démocratique ils n’ont été à ce point contrôlés et surveillés. En réalité, sur ce plan au moins, nous avons énormément progressé et d’ailleurs une part importante de ces progrès sont le fait de la presse.

Causeur. Les journaux et les chaînes info donnent l’impression d’être en boucle sur le sujet. Suite aux photos d’un dîner fastueux, tout le monde semble attendre la démission de François de Rugy. De son côté, le Ministre déclare que “tout un tas de gens se vengent” de lui… Avec une telle défense, le Ministre tomberait-il dans un complotisme de mauvais aloi digne des pires populistes ?

Dominique Reynié. Je ne vois pas pourquoi vous dites cela. Je ne connais pas Rugy et ne peux pas spéculer sur le fait de savoir s’il a ou non des ennemis personnels. Demandons-nous plutôt de quel droit Médiapart considère qu’il y a faute. Et pourquoi une large partie de la presse suit au point d’examiner publiquement les raisons pour lesquelles il devrait démissionner, sans avoir vérifié la réalité des faits. Sur quel code s’appuie Mediapart pour affirmer qu’il y a faute grave? Je ne le sais pas. Qui le sait ? Est-ce le dîner qui n’était pas réglementaire ? Le but de Médiapart est-il de servir la vérité des faits ou est-il d’obtenir un scalp pour faire la démonstration de sa capacité d’influence ?

Dans cette affaire, j’ai trouvé l’importance prise par les photos particulièrement malsaine. Ces photos diffusées par Médiapart, qui les a prises ? Les téléphones portables rendent les appareils photos omniprésents, intrusifs, installant un régime de surveillance constante et généralisée. Est-ce responsable d’encourager cela?

Cette avalanche de photos accompagnant l’article de Médiapart, c’est nouveau, non ? Les photos étaient censées venir en appui de la mise en cause. Cela me semble inédit, au moins si l’on considère les dossiers récents publiés par Mediapart, vous ne trouvez pas ? Or l’image, on le sait, frappe les sens, elle impressionne, elle éteint presque la réflexion et le raisonnement, l’image est proprement spectaculaire. De plus, parier sur « le choc des photos », assommer l’esprit critique, procède des techniques de propagande et de manipulation des esprits. On voit des homards, on voit des bouteilles de vin, la tête tourne et la colère monte. On songe “tant de gens ont tant de difficultés”, mais comment peut-on… etc. La rage vient au cœur, l’envie d’en découdre. J’ai trouvé cela irresponsable mais aussi révélateur de la faiblesse des accusations portées.

Causeur. Vue la composition des invités, ces dîners ne semblent pas être complètement privés. Soyons trivial, si le 4e personnage de l’Etat ne peut pas manger de homard, qui le peut? 

Dominique Reynié. On peut sûrement estimer cela maladroit. Et il y a bien sûr une différence entre ce qui est juste (vis à vis de la loi) et ce qui est socialement acceptable dans un contexte donné. Mais j’ai lu qu’en réalité les homards n’étaient pas si gros que la photo le donnait à penser, que c’est le choix de l’angle de la prise de vue qui induisait cette impression. Est-ce vrai ? Par ailleurs, que la Présidence de l’Assemblée nationale puisse disposer d’un service de table à l’image de la France, grand pays, le plus grand peut-être, de gastronomie, passionné par la table, quoi de plus normal? On ne découvre pas cela en 2019, quand même ? Laisser entendre qu’il est anormal qu’il y ait de beaux plats à la table de la présidence de l’Assemblée nationale, voilà ce qui me semble populiste !

Causeur. Tout le monde pense depuis ce weekend que Rugy a bénéficié d’un logement social en Bretagne…

Dominique Reynié. Or il n’en est rien, comme l’a démontré votre confrère de Ouest France. Les règles fiscales propres au logement sont peut-être discutables [loi Scellier NDLR], mais Rugy ne semble avoir entravé aucune règle. Dans l’article de Médiapart concernant cette location, le raisonnement est complètement à charge, les seules hypothèses retenues sont toutes au désavantage du ministre. L’article contient de plus une erreur, sur la signification réelle des « réductions d’impôts » associées aux dons. Les auteurs jouent sur les mots, donnant à penser qu’une stratégie de défiscalisation était à l’œuvre, reproche qui vient épaissir de quelques plombs la salve lancée contre le Ministre accusé d’avoir bénéficié d’un logement social de façon indue ! Faux, là encore.

Cette juridiction d’exception et ses décisions arbitraires devraient nous interroger si nous disposions d’un véritable sens de la justice. Je crois que Mediapart propose même un espace “sécurisé” sur son site pour que quiconque puisse déposer documents et images en toute sécurité… Dans un contexte comme le nôtre où le rythme effréné des chaines d’infos ne permet plus à la personne mise en cause de reprendre son souffle, noyée dans les tourbillons d’un récit déjà écrit, il est aisé d’engloutir quiconque. Les versions qui auraient pu être présentées de façon plus positive ou au moins plus équilibrée semblent écartées. L’ambiguïté est entretenue. Le journaliste fait le pari que le lecteur et les confrères seront paresseux et ne s’interrogeront pas. C’est regrettable. Quel code rédigé par les journalistes de Mediapart leur permet d’affirmer que pour son logement ou pour ses dîners, le comportement du Ministre trahissait l’intérêt général ? Je demande à le voir, ce code! Qui, du ministre ou de Médiapart, a le plus oublié les principes qui ordonnent la fonction qu’il exerce?

Et que dire des dépenses dans son appartement actuel ? 63000€ de rénovation, c’est beaucoup d’argent, certes et cela peut choquer en effet. Mais c’est un logement de fonction, dans un hôtel particulier appartenant à l’État et, j’imagine, classé. Si le ministre quitte son logement dans un mois, il n’emportera avec lui ni le plancher ni les plafonds. Je ne sais pas si la dépense était nécessaire, il faut peut-être vérifier ces travaux et leurs coûts, ou expliquer pourquoi il ne fallait pas engager ces dépenses. Mais supposons même cela, serait-ce une faute méritant une mise en cause d’une telle violence et aussi soigneusement préparée? Est-ce un cas d’enrichissement personnel ? Non.

Causeur. Ce sont assurément des affaires “médiatiques”, qui s’emballent, ce qui est gênant. On se rappelle aussi d’un Ministre qui va danser en boite de nuit – affaire privée – avec d’autres photos volées, comme dans le cas qui nous intéresse. Mais là, l’argent du contribuable entre en jeu, et Mediapart se justifie en affirmant ne s’acharner qu’à une chose : révéler des faits d’intérêt général !

Dominique Reynié. Ce qui m’a heurté, c’est que Mediapart ne prenne même pas la peine d’expliquer ce qu’on a lu ensuite et ailleurs, à savoir que les dépenses du Président de Rugy à l’assemblée nationale étaient plus faibles que celles de ses prédécesseurs. Et assez significativement. Cela aurait dû figurer dans l’article pour que l’enquête soit équilibrée. C’était cela le travail du journaliste.

Je ne vois dans ces “affaires” que de grands fagots jetés dans la chaudière incandescente des populistes… Même innocent, si la polémique perdure, les macronistes vont réclamer que l’on pousse dehors ce ministre alors qu’approchent les élections municipales. La vérité des faits aura peu compté, le sens des responsabilités pas davantage. Une proie facile pour Médiapart, petite entreprise rentable dans un pays qui ne va pas bien et qui a tellement besoin d’une presse raisonnable, capable d’accompagner les débats sur les questions cruciales et les défis immenses qui bouleversent le monde et agitent nos vies.

Le récit et l’indignation des médias sont en adéquation avec cette prétention dans laquelle nous nous complaisons de ne pas aimer « les puissants » ! Si tant est que les puissants aujourd’hui soient nos gouvernants… Le jour où Médiapart provoquera le trouble de Xi Jinping ou des Big Tech, là nous serons face aux puissances de ce monde. Pour le moment, on attrape quelques homards, 2 ou 3 bonnes bouteilles et une pauvre particule.