Façon puzzle

Les économistes s’étripent, les partis se divisent, les intellectuels délirent, l’Eglise catholique s’empêtre, les syndicats esquivent. Des fractures qui seront difficiles à réduire.

Mercredi soir, le débat entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron a incarné jusqu’à la caricature une France fragmentée, fracturée. Contrairement à 2002, aucun front républicain ne s’est dressé contre le « péril » du Front national. Preuve que le pays est au bord de la crise de nerfs.

Jean-Jérôme Bertolus et Irène Inchauspé

GRÂCE À LA GRAND-MÈRE de Martine Aubry, tout le monde connaît la formule « quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup ». Aujourd’hui, on en créer une autre : « A force de crier au loup, il n’y a plus de front. » Plus de front républicain. Après l’éviction de deux partis de gouvernement au soir du 1er tour, il s’est effondré dans l’entre- deux tours. L’abstention, le vote blanc et le vote Macron mais avec des pincettes sont au cœur du débat. Parfois très vif, où la parole s’est libérée. Plus question de « faire barrage » au Front national d’une manière aveugle. Exit la formule forgée par Jean-Jacques Servan-Schreiber, fondateur de l’Express pour qualifier en 1955, l’alliance entre les socialistes et les gaullistes contre le danger poujadiste.

Autorité morale. « Le front républicain se meurt par sa répétition même, juge Dominique Reynié, directeur général de la Fondapol. En 2002, c’était la surprise, suivie de la mobilisation générale contre Jean-Marie Le Pen. Depuis, on nous a resservi le même discours aux législatives partielles, aux législatives générales et aux régionales. » On ne peut que taire le constat d’une certaine forme d’impuissance portée par la droite et la gauche sur des questions essentielles, comme l’emploi. « II y a autre chose à faire pour les hommes politiques qu’à faire porter régulièrement la responsabilité sur les électeurs », ajoute Nicolas Matyjasik, un politologue soutien de Benoît Hamon. La banalisation du FN a aussi fait son effet. « C’est François Hollande qui a fait entrer Marine Le Pen à l’Elysée, il l’a reçue cinq fois, installant ainsi l’idée que son parti était comme n’importe quel autre, rappelle Dominique Reynié. Et aujourd’hui, il n’y a aucune autorité morale politique forte pour appeler au front républicain. »

Un tabou a donc disparu. Intellectuels, partis politiques, catholiques, économistes, syndicats… tous s’entredéchirent. L’Opinion passe en revue ces fractures. « Le mal est profond et il va bien falloir trouver autre chose que la haine et les politiques de rupture pour réconcilier une France fragmentée en proie à toutes sortes de radicalisations », estime le sociologue Michel Wieviorka. Les débats de la campagne présidentielle ont été à des années-lumière de ce sujet pourtant crucial.

Le village gaulois est en proie à la zizanie. La potion magique du barrage au Front national n’agit plus contre le Front national. Et le corps social se déchire de toutes parts.

La fin du front républicain révèle les multiples fractures françaises

EGLISE CATHOLIQUE : UN « DÉCHIREMENT INCONTESTABLE »

« L’époque est très éprouvante pour l’Eglise », constate Jean-Louis Schlegel, sociologue des religions et directeur de la rédaction de la revue Esprit. A la veille du second tour, les catholiques pratiquants se retrouvent en effet orphelins de leur candidat de cœur, François Fillon. Selon un sondage Harris pour La Croix, 44 % des pratiquants réguliers ont voté pour lui le 23 avril, soit plus du double de la moyenne nationale (20%). Même chez les électeurs qui se reconnaissent simplement comme « catholiques », Fillon est arrivé en tête avec 26% des suffrages. Sur qui vont-ils se reporter au second tour ? « Le déchirement est incontestable », note Jean-Louis Schlegel. Contrairement à 2002, la Conférence des évêques de France (CEP) s’est ainsi refusé à appeler au vote contre le Front national. Rappelant les « fondamentaux pour aider au discernement », l’Eglise de France n’exprime ses préférences, contrairement aux autres cultes (judaïsme, protestantisme et islam).

Cette position « plus politicienne que politique », selon Jean-Louis Schlegel, traduit les profondes divisions entre les évêques français, certains s’engageant contre le FN alors que d’autres, comme Mgr Rey à Toulon, flirtent avec les milieux et les idées d’extrême droite. L’Eglise de France est aussi en panne d’une personnalité forte qui l’incarnerait, comme Mgr Lustiger en son temps. Même le pape François, qui ne craint pas d’exprimer des positions progressistes, a refusé de s’exprimer au prétexte qu’il ne comprendrait pas la politique française. Jean-Louis Schlegel y voit une « boulette ».

Reste qu’un « catholicisme identitaire un peu maurrassien » s’exprime désormais avec force dans la société française, note le socio logue. Ce courant, qui a émergé avec la Manit pour tous a trouvé sa traduction politique avec Sens commun, qui refuse l’appel de nombreux Républicains à voter Macron. « Ils refusent la société moderne et la sécularisation. C’est en cela qu’ils contestent ce que j’appelle les « lois qui permettent » (l’avortement, le mariage gay, etc.) sans rien obliger. Ils souhaitent des lois catholiques », assure le sociologue. Au premier tour, si 22% des « cathos » ont voté Le Pen, 16% des « pratiquants réguliers » l’ont fait, c’est-à-dire moins que la moyenne nationale. Mais ils avaient alors « leur » candidat.

GAUCHE : LA RUPTURE CONSOMMÉE

Si Yanis Varoufakis, l’ancien ministre grec des Finances, apporte clairement son soutien à Emmanuel Macron, pour la gauche française le vote anti-FN n’a plus rien d’automatique. « II est clair que les effets du libéralisme économique sont pour beaucoup dans la montée du Front national », expliquait mercredi Laurent Joffrin dans son édito de Libération, tout en appelant à voter Macron. Dans une tribune dans Le Monde, Benoît Hamon explique pourquoi il va voter Emmanuel Macron : « L’acte sera difficile, mais le choix évident », en raison du « projet » de Marine Le Pen « de la désagrégation de la nation au profit d’un pouvoir autoritaire ». Reste que tout au long de sa campagne, le candidat socialiste n’avait cessé de s’en prendre au candidat d’En Marche !, estimant que voter pour lui, faisait à terme le lit du Front national. Mardi, Bernard Cazeneuve et une demi-douzaine de ministres ont néanmoins tenté de donner de la voix, face à 500 personnes dans une petite salle des fêtes de Dijon. «Je ne veux pas que l’on élise une personnalité qui crée de la division, qui suscite l’abaissement de la République. Il faut voter Macron », souligne le Premier ministre.

Du côté de La France insoumise en revanche, la défiance envers Emmanuel Macron est de mise. Le second tour entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen « interdit toute stabilité, a affirmé Jean-Luc Mélenchon dans une vidéo publiée vendredi dernier sur sa chaîne YouTube. L’un parce que c’est l’extrême finance, l’autre parce que c’est l’extrême droite ». Les résultats de la consultation à laquelle environ 240 DOO personnes ont participé, montrent que le refus du front républicain est vif dans les rangs « insoumis ». Près des deux tiers des votants ont indiqué qu’ils voteraient blanc, nul ou s’abstiendraient. Le barrage contre le FN consiste à « donner des brevets de pompier à des pyromanes », s’est justifié Jean-Luc Mélenchon sur TFI, précisant que si en 2002 l’accession de Jean-Marie Le Pen au 2e tour était « un accident », le front républicain était désormais à ses yeux une manière de tordre le bras aux électeurs « à toutes élections ».

DROITE : UN VISAGE POLYMORPHE

« Si on n’est pas au second tour, on explosera le dimanche 23 avril à 20 h01 », pronostiquait avant le premier tour un responsable LR. La droite n’a pas encore explosé. Mais la fracture au sein des Républicains s’est bel et bien installée. Au lendemain du 1er tour, le bureau politique n’était pas parvenu à se mettre d’accord sur la bonne formule. Il y a ceux qui d’un côté assument le vote pro-Macron (Valérie Pécresse, Xavier Bertrand, Jean-François Copé, Luc Chatel, Nathalie Kosciusko-Morizet) et de l’autre ceux qui préfèrent parler d’un vote contre Le Pen (Laurent Wauquiez, François Baroin, Bruno Retailleau et Eric Ciotti). Des personnalités de droite, comme Henri Guaino, ne cessent de pilonner Emmanuel Macron sans explicitement appeler à voter pour Marine Le Pen. Quant au souverainiste Nicolas Dupont-Aignan, il a fait alliance avec la candidate FN, faisant ainsi pour la première fois sortir le FN de son isolement.

INTELLECTUELS : À FRONT RENVERSÉ

On les voyait en tête du front républicain, du front « antifasciste ». Ce n’est désormais plus le cas. Les intellectuels sont aujourd’hui divisés, antagonistes, plongés dans la mêlée de l’entre-deux tours avec une parole d’une rare violence. « On a dramatisé le deuxième tour, constate Elisabeth Levy, la fondatrice de Causeur. Les nuances ne sont plus audibles. » Sa dernière émission, « L’Esprit d’Escalier », sur RCJ, avec le philosophe Alain Finkielkraut, a suscité de nombreux remous sur les réseaux sociaux. « Pour ma part, je voterai Macron au deuxième tour mais je ne suis pas un barragiste forcené », expliquait-il, estimant à la fin de l’émission que l’on aurait « plus à craindre de la fanatisation de la bien-pensance que de la résurgence du fascisme ». Pour le géographe Christophe Guilluy, « on se rend compte que l’antifascisme et la diabolisation du FN ont abouti à une caricature des malaises exprimés par les catégories populaires. La France d’en haut s’est enfermée dans une dénégation du réel. Les catégories modestes ne se réveillent pas le matin en se disant, « je suis contre la mondialisation… » ».

Une partie des intellectuels de gauche est désormais à front renversé. Dans l’Express, Régis Debray explique que « le clivage gauche droite est peut-être dépassé mais le clivage de classes aura rarement été aussi net. Le Pen : petites villes désindustrialisées et zones rurales, les paumés […]. Macron: le haut de gamme aisé, diplôme et heureux. Prendre la cause d’un mal pour son remède n’est pas d’une astuce folle ». « Les intellectuels au sens large, avec les universitaires, ont été sensibles aux arguments.