Nombre de déboutés de l’asile, réalité des reconduites à la frontière, volume de visas délivrés chaque année… Le point en chiffres sur les données qui font débat. A la veille du débat sur l’immigration programmé le 30 septembre à l’Assemblée nationale, puis le 2 octobre au Sénat, L’Express répond aux questions qui reviennent le plus souvent. Objectif : raconter comment la France a traversé la crise migratoire de 2015 et redonner de l’ordre de grandeur aux phénomènes.

Asile : Syriens or not Syriens ?

Objet de toutes les attentions présidentielles, la demande d’asile a fortement augmenté en France depuis 2015. Une hausse qui s’est encore accélérée ces deux dernières années, alors que le rythme ralentissait dans les autres pays d’Europe. En 2018, 123 625 demandes ont été enregistrées à l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), en progression de 22,7 % par rapport à l’année précédente. Un flux toujours inférieur à celui de l’Allemagne, mais dont la progression inquiète les autorités, qui dénoncent un « dévoiement » de l’asile. De fait, alors que cette procédure est réservée aux personnes qui ont fui leur pays parce qu’elles y étaient en danger, elle est désormais utilisée par des profils très différents. Alors que le nombre de visas pour motif économique reste limité, des migrants y voient un moyen de s’installer en France pour y travailler.
Parmi eux, les Géorgiens ou les Albanais, qui ont constitué les premières nationalités de demandeurs d’asile ces derniers mois. L’arrivée des Albanais est aussi facilitée par la décision prise par l’Union européenne de les exempter de visa dans le cadre de la procédure d’adhésion de leur pays à l’UE. Mais aussi par les différences de traitement des demandes d’asile d’un pays à un autre : en France, une demande d’un Géorgien ou d’un Albanais n’a que peu de chances d’aboutir (respectivement 5 et 8 %), mais bien plus qu’en Allemagne (0,4 et 0,8 %), d’où leur choix de venir dans l’Hexagone. Cette absurdité du système européen est loin d’être unique. La récente hausse de l’asile en France s’explique notamment par un effet rebond lié aux accords de Dublin : des demandeurs, notamment afghans, qui ont été déboutés en Allemagne ou dans le nord de l’Europe viennent désormais tenter leur chance à Paris. Paradoxalement, les ressortissants des pays en guerre, comme l’Irak ou la Syrie, représentent un très faible volume de demandeurs. Moins de 15 000 Syriens sont devenus réfugiés en France de 2015 à 2018. Malgré un taux d’acceptation de 95 %, beaucoup ont préféré s’installer en Allemagne ou en Suède pour leurs marchés du travail jugés plus faciles à intégrer.

Mais, au fait, combien d’entrées chaque année ?

255 956. Voilà le nombre de visas de longs séjours délivrés en 2018 par la France, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur. En hausse de plus de 50 % par rapport à 2012, en raison d’une forte progression de titres étudiant et salarié. Car derrière la masse des visas se cachent beaucoup d’idées reçues. Ceux délivrés pour motif familial (90 074) en constituent certes le plus gros contingent, mais attention aux raccourcis : plus de la moitié d’entre eux, classés grossièrement sous l’intitulé « regroupement familial », n’en relèvent pas en réalité. 47 000 sont, en effet, attribués à des étrangers qui viennent rejoindre leur conjoint français et non à des étrangers venant rejoindre des parents eux aussi étrangers déjà en France. Deuxième gros groupe, les titres de séjour étudiant : 83 082. Viennent ensuite les visas délivrés pour raisons professionnelles (33 502), humanitaires (asile… : 33 981) et diverses (15 317, essentiellement à des visiteurs). « Arrêtons de dire que la France n’est pas accueillante, gronde Didier Leschi, directeur de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII). On l’oublie souvent, mais il y a encore une immigration de travail en France, et les procédures pour étrangers malades et de regroupement familial y sont plus souples
qu’ailleurs.
 » Faut-il pour autant les restreindre ? A intervalles réguliers, l’idée d’instaurer des quotas fait sa réapparition. Emmanuel Macron y a pensé, il semble y avoir renoncé. Car, compte tenu du nombre de personnes concernées (15 000 environ, par exemple, pour le « vrai » regroupement familial, que l’on pourrait encadrer en exigeant plus de ressources), la décision serait symbolique, mais aurait peu d’effet sur les flux migratoires. Souvent avancée, l’idée d’instaurer des quotas est tout aussi régulièrement écartée. Pas si simple.
Autre mythe tenace, le solde migratoire. On croit le connaître, mais ce n’est pas si simple. Car le chiffre (58 000 en 2018) fourni par l’Insee n’est pas un calcul réalisé en retranchant les sorties aux entrées, mais le résultat d’une opération complexe. Opération qui consiste à déduire le solde naturel fait de naissances et de décès de l’évolution totale de la population pour obtenir un solde lié aux migrations. Déjà pas simple à comprendre, cette évaluation est en outre régulièrement l’objet d’ajustements statistiques d’importance. Difficile dans ces conditions d’en tirer des enseignements. « L’honnêteté consiste à dire qu’on ne sait pas », résume le géographe Laurent Chalard. Et si l’on connaît, via les visas, le volume d’entrées annuel, il est quasi impossible de connaître précisément le nombre de sorties, faute d’outils adaptés. Résultat, lorsque certains avancent que les immigrés n’ont pas le même profil que les émigrés – comprendre : ils sont moins diplômés -, leur propos repose sur une impression. Pas forcément fausse, mais une impression quand même.

Asile : tous futurs clandestins ?

« L’asile est une machine à fabriquer des clandestins » : l’assertion est désormais un classique. Pas faux au regard du nombre de déboutés. En 2018, sur les 123 000 qui l’ont demandé, seules 33 330 personnes se sont vu octroyer le statut de réfugié. Les quelque 90 000 autres sont souvent tentées de rester en France. Elles le sont d’autant plus que la procédure est si longue qu’elles ont fini par s’installer et inscrire leurs enfants à l’école. Et même lorsqu’il est question de les renvoyer dans leur pays d’origine, la décision va rarement au bout. Ainsi, en 2018, un tiers seulement des obligations de quitter le territoire français (OQTF) prononcées à l’encontre des Albanais et des Géorgiens ont été suivies d’effet. « L’unique raison pour laquelle ils viennent en France, c’est parce qu’ils savent qu’ils ne seront pas reconduits », note un bon connaisseur du dossier. Un autre ajoute : « On en arrive à un système complètement absurde où, pendant cinq ans, on les oblige à vivre mal, à se cacher, et au bout du compte on leur dit : ‘Très bien, voilà vos papiers.' » Les déboutés ne sont pas la seule source d’immigration irrégulière, certaines personnes venues en visa de court séjour choisissant aussi de rester en France. Le total est difficilement mesurable. L’Aide médicale d’Etat, réservée aux clandestins, donne une indication : de 320 000 à 330 000 personnes en bénéficient. Autre indicateur : la régularisation par le travail prévue dans une circulaire dite Valls a permis à 33 257 personnes d’obtenir en 2018 « une admission exceptionnelle au séjour ». Un rythme annuel régulier depuis la création de la procédure, en 2012.

Le renvoi au pays, mythe ou réalité ?

Il n’est pas un ministre de l’Intérieur, pas un président de la République qui n’ait, à un moment ou un autre, décrété martialement que « maintenant, ça suffit, il faut reconduire ceux qui n’ont pas le droit d’être en France »… ajoutant souvent, « pour mieux intégrer ceux qui ont le droit d’y être ». Sauf qu’aucun d’eux n’y est jamais vraiment parvenu. Bien sûr, le gouvernement Philippe se vante d’avoir très fortement accru (de 13 %) le nombre de reconduites en 2018, mais ce pourcentage cache des chiffres en valeur absolue très faibles : 30 276 retours seulement, dont 15 677 forcés. Le centre de rétention administrative de Vincennes, où les migrants peuvent être retenus jusqu’à 90 jours. Ce gouvernement, comme les précédents, bute sur des obstacles techniques, notamment sur les fameux laissez-passer consulaires que les pays d’origine doivent délivrer pour permettre le renvoi d’un de leurs ressortissants. Les renvois forcés suscitent, en outre, très vite la polémique : « Lorsque les enfants vont à l’école, vous avez RESF [Réseau éducation sans frontière] sur le dos, le parlementaire du coin qui dit : ‘Ah, non, leur fils est premier de la classe’, et vous êtes coincé », résume un observateur. Du coup, les pouvoirs publics privilégient en toute discrétion les retours volontaires. Depuis 2015, 16 centres d’aide au retour ont été déployés, dont un en cours d’ouverture à Rennes. Moins bruyant, plus efficace… et moins cher : deux députés LREM et Modem ont, dans un récent rapport, établi qu’une reconduite forcée coûte six fois plus cher qu’un retour aidé.

Combien d’étrangers, combien d’immigrés ?

Les étrangers, qui n’ont donc pas la nationalité française et vivent en France, sont, selon les dernières données de l’Insee, 4,42 millions. Les immigrés, eux, toujours selon l’organisme officiel, sont au nombre de 6,17 millions , soit 9,2 % de la population. Les deux catégories se recoupent partiellement, puisqu’une partie des immigrés sont aussi étrangers, faute d’avoir demandé ou obtenu la nationalité française. Mais beaucoup estiment que ces deux chiffres ne suffisent pas à comprendre la société actuelle. « Ce à quoi les gens sont sensibles, ce ne sont pas aux chiffres d’étrangers, mais à leur perception de la minorité visible », analyse Laurent Chalard. Une approche qui suppose d’intégrer aussi les personnes nées en France, mais avec un ou deux parents immigrés, soit 7,3 millions de personnes (11 % de la population). Et leur profil change : « En 2017, plus de 17 % des jeunes de moins de 24 ans en France métropolitaine étaient d’origine extra-européenne, contre moins de 3 % en 1968 », affirme Didier Leschi, dans une note de la Fondation pour l’innovation politique, « Migrations : la France singulière ». Une évolution que pointent tant les défenseurs de l’intégration – pour en montrer l’urgente nécessité – que les partis extrémistes – pour alimenter leur idée d’un grand remplacement.