Prendre le temps des vacances pour se plonger dans l’histoire récente, et en mouvement, de notre pays. Les neuf essais qui suivent ont tous été publiés en 2019, à la petite exception pour Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson –dont c’est la réédition en poche qui est d’actualité. Les cinq premiers parlent de l’évolution de la société française: sa banlieue, sa campagne, sa population, ses paysages, son économie et deux d’entre eux abordent plus spécifiquement le mouvement des «gilets jaunes». Les deux derniers ouvrages sont consacrés à un penseur pour l’un (Jean-Claude Michéa), à un concept pour l’autre (la «Retrotopia», ou nostalgie d’un passé révolu).

1. De la banlieue au Grand Paris

Trente ans après l’ouvrage de François Maspero, Les Passagers du Roissy-Express, la sociologue Marie-Hélène Bacqué est partie en voyage d’exploration le long de la ligne du RER B, véritable coupe longitudinale de la société grand parisienne, de la Seine-Saint-Denis à Bourg-la-Reine.

La banlieue parisienne, donc: ses cités sensibles comme celle des 3000 à Aulnay-sous-Bois ou Les Ulis au sud, ses centres commerciaux comme Aéroville, ses quartiers d’entreprises et ses clusters d’ingénieurs (La Plaine Saint-Denis, le plateau de Saclay), ses programmes immobiliers du Grand Paris, son Stade de France, son aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle, ses villages du Pays de France, ses bars-tabac-PMU, ses kebabs, ses routes nationales destroy, sa pauvreté, ses tensions communautaires, ses églises et ses mosquées.

Au fil des arrêts de RER et au gré des rencontres avec des acteurs et actrices des villes visitées ou de simples passant·es, le duo traverse cette diversité de paysages, de constructions, de fonctions, de populations au point que la question majeure qui émerge immanquablement à la lecture de l’ouvrage est celle de la cohérence de l’ensemble.

En raison de sa richesse, le matériau récolté lors de ce voyage et de ces rencontres peut faire l’objet d’interprétations radicalement opposées sur l’échiquier politique. La mondialisation est belle et bien au coin de la rue, à la sortie de chaque station du RER.

2. La France archipelisée

«Naissance d’une nation multiple et divisée»: telle est, contenue dès son sous-titre, la thèse de cet essai, dont le grand succès tient à sa capacité à mettre des mots et des chiffres sur la vague impression assez répandue que nous entrons dans une nouvelle ère. Véritable André Siegfried de la France du Bon Coin, Jérôme Fourquet s’attarde sur l’évolution du tatouage, la géographie d’Aulnay-sous-Bois, le vote des néoruraux ou la distribution du prénom Kévin sur le territoire, transformant l’analyse électorale en discipline pédagogique et ludique.

Si le chiffre des 18% de prénoms de culture arobo-musulmane parmi les naissances a marqué la sortie de L’Archipel français, la manière dont l’immigration reconfigure la société n’est qu’une des clés d’entrée du directeur du département opinion de l’Ifop, qui a contribué à installer la thèse des clivages centre/périphérie ou gagnant/perdant qui structurent la nouvelle vie politique française.

L’archipelisation est un concept qui semble s’opposer à un état antérieur d’unité. Or, nous savons qu’il n’en fut rien, car les oppositions anciennes (religieuses, politiques, sociologiques) impliquaient de la confrontation entre les parties, et donc une forme de reconnaissance mutuelle entre cathos et laïcs, entre courants communistes et conservateurs, entre bourgeois·e·s et prolétaires…

Une fois le mode archipel activé, chacune des îles vit sa vie propre en toute autonomie, faisant courir un risque d’autisme social. Le caractère surjoué de quelques célébrations ou de vibrations collectives ne faisant que révéler l’état d’indifférence qui règne habituellement entre les îlots.

3. La France en réseau

Cet essai, dont le titre évoque les meilleurs rapports de feu de la Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale (DATAR), est une bonne introduction à l’œuvre de Pierre Veltz puisque toutes ses analyses y sont contenues. Si vous vous posez des questions comme: «L’industrie peut-elle revenir en France?; Quels secteurs économiques tirent leur épingle du jeu dans la concurrence internationale?; Tous les bobos qui partent en province vont-ils réduire la part de l’Île-de-France dans le PIB?; Quel avenir pour les banlieues des grands ensembles, les villages dévitalisés, les anciennes villes moyennes industrielles et la campagne qui n’a pas l’ensoleillement de la Californie?» … alors, ce livre est pour vous.

On retrouve dans ces lignes l’apport irremplaçable d’un auteur qui maîtrise à la fois l’économie régionale, la géographie humaine, la sociologie du travail et des modes de vie et réalise une veille complète des travaux américains dans toutes ces disciplines. Les livres de Pierre Veltz sont un heureux croisement de la culture de l’aménagement du territoire à la française et de la créativité d’un Richard Florida.

Contre le déclinisme ou la grille de lecture des deux France, la thèse optimiste de ce livre est que les territoires s’opposent moins qu’ils ne sont complémentaires par le jeu de l’interdépendance économique et des modes de vie et grâce aux infrastructures de transports et à la redistribution: dans cet archipel français (encore un) Paris est la tête de réseau irremplaçable plutôt que l’aspirateur de vitalité et de croissance. Pierre Veltz apporte des réponses pour chaque configuration territoriale, au-delà des seules métropoles TGV qui jouent à refaire Paris en petit.

4. Tintin dans l’hyper-ruralité

Le pitch: un soir de cuite, Sylvain Tesson escalade son chalet, tombe de huit mètres, part à l’hôpital et manque de mourir. Cassé, il décide s’il s’en sort de parcourir la France. Facétieux, Tesson s’est inspiré d’un rapport parlementaire sur l’hyper-ruralité pour construire son circuit dans la France morte.

L’originalité sociogéographique tient à ce tracé: une diagonale sud-est/nord-ouest, qui part des Alpes et aboutit dans le Cotentin en passant par le Massif central, une ligne symétrique à la diagonale du vide, mais non moins désertique.

Alors que les tours de France se sont multipliés ces dernières années, la marche étant un prétexte et un outil éditorial formidable pour décrire les évolutions du pays, Tesson évite plutôt les êtres humains, même s’il est rejoint en court de route par des proches le temps d’une étape.

Par succession de paysages et associations d’idées, Tesson nous fait passer de L’identité de la France de Braudel aux adeptes du running à proximité d’une central nucléaire. Depuis les petits villages à l’abandon du centre de la France, il livre une analyse chargée de mélancolie sur l’aménagement du territoire, la fin de la paysanerie ou la difficulté de communiquer avec son ou sa prochain·e lorsqu’on pratique la marche à pied, ce que plus personne ne fait en France à l’exception des écrivain·e·s, des retraité·es adeptes de marche nordique ou d’un régiment de légionnaires croisé par l’auteur.

Tesson est né au début des années 1970 mais il écrit comme un grand voyageur du XIXe et ses éclats stylistiques donnent au récit un air de Tintin sur les chemins noirs. On sent qu’il est parfois à deux doigts de lâcher un «aubergiste, une cervoise» au responsable du bar-tabac de bord de nationale.

Cet anachronisme s’intègre néanmoins au récit d’une perte et le rend touchant: «Le monde se projetait sur un écran, on pouvait rester à la maison, entouré de “voisins vigilants”, comme le proclamaient les dispositifs de sécurité municipale. Parfois, un foyer rural organisait une tarte aux pommes avec partie de belote le dimanche, pour ramener un ersatz d’énergie dans les villages dévitalisés. Le “service à la personne“ avait remplacé la vieille amitié et la vidéosurveillance garantissait l’ambiance.»

5. Les bobos peuvent-ils passer à droite?

Il y a encore dix ans, mentionner les travailleurs et travailleuses urbain·e·s de l’économie de la connaissance et le vote de droite dans un même titre aurait semblé hors de propos. Pourtant, Nelly Garnier, auteure de cette note publiée par la Fondapol à l’approche des élections municipales de 2020, soutient que la droite a ses chances auprès des jeunes adultes diplômé·e·s des grandes villes, comprendre l’électorat bobo. Et par la droite, elle entend la vraie droite, celle du canal historique des Républicains, parti dont elle a été la directrice des études.

La thèse est donc contre-intuitive, tant La République en marche a représenté, admet Nelly Garnier, le «parti du lifestyle métropolitain». Les élus de la droite classique se seraient eux-mêmes convaincus qu’il n’ont plus le moindre espace entre une droite light, urbaine et libérale, celle du parti présidentiel ou de la ligne Juppé et, face à elle, une extrême droite fermée, autoritaire, véritable repoussoir pour l’électorat urbain éduqué.

Nelly Garnier soutient que sur des enjeux cruciaux à l’échelle locale tels que la sécurité, la mixité sociale, la qualité de vie, les attentes des citadins sont en train d’évoluer, y compris dans les quartiers gentrifiés. La vie quotidienne se durcit aussi dans les villes forteresses de cadres comme Paris, la mixité serait de plus en plus subie, loin de l’ouverture qui caractérisait la première génération de gentrifieurs, et les fameux «gagnants de la mondialisation» seraient en fait de plus en plus désenchantés. De là à imaginer un espace à droite pour reprendre Paris, Toulouse, Grenoble ou Lyon?

6. La lutte des classes à l’ère des vidéos web

Nous ne reviendrons pas en arrière. L’élection d’Emmanuel Macron comme le mouvement des «gilets jaunes» sont les symptômes en apparence opposés, mais en réalité concordants d’un même diagnostic: la société française ne répond plus au manuel de fonctionnement livré avec la VeRépublique et les Trente Glorieuses.

Denis Maillard prend la giletjaunologie par le bout du dialogue social, dont il est un spécialiste. Sa connaissance du monde syndical lui a permis de comprendre avant d’autres pourquoi ces groupes étaient dépassés, non plus par leur base, mais par des gens qu’ils ne connaissaient pas, qu’ils n’avaient même pas dans leurs radars. Des gens qui sont, en fait, plus proches de Tibo InShape, youtubeur fitness, ou de Stéphane Plaza, l’animateur préféré des Français, que de Laurent Berger.

Ne pas le comprendre, ne pas le voir, ne pas l’accepter est l’assurance de ne plus jamais remporter une élection, et de se mettre à l’écart de toute capacité d’action sur le corps social qui, s’il existe encore, est aujourd’hui plus éclaté, car composé de particules bien plus atomisées que par le passé (cf L’Archipel).

La France ressemble désormais à une société de marché. Dans celle-ci, «chaque citoyen veut suivre son projet de vie comme il l’entend: voyager, faire du sport, acheter sa maison, la décorer, recevoir ses amis, élever ses enfants, etc. Tous les modes de vie ont le droit de cité, des plus conformes au plus excentriques».

La majorité des penseurs du néolibéralisme, comme forme de société, déplorent généralement son triomphe. Denis Maillard donne plutôt des pistes pour montrer comment agir dans ce monde dans lequel la presse d’opinion est en passe d’être supplantée par les vidéos de vidéaste web, le vivre ensemble par les loisirs domestiques et les places publiques par les ronds-points.

Peut-on faire un «nous» à partir des «je» qui se sont exprimés lors de l’hiver dernier? La lutte des classes a-t-elle encore un sens à l’ère des Facebook live de Fly Rider? Rendre intelligible la pensée de Marcel Gauchet, dont il est un grand lecteur, grâce à un détour par les coachs santé et rangement, n’est pas le moindre des mérites de cet essai inventif.

7. La France dépressive

Oui, je sais, encore un livre sur les «gilets jaunes». Ce que j’apprécie dans l’essai de Pierre Vermeren, c’est néanmoins qu’il prend prétexte de la révolte des ronds-points pour parler de tout autre chose. Ainsi du cas ubuesque de la RN 10 qui, si l’ampleur du phénomène est telle que l’affirme l’auteur, mériterait une série de reportages.

Cette route qui fait la liaison entre le Pays basque et l’Île-de-France permet à des milliers de camions venant d’Espagne de traverser la France en direction de l’Europe du Nord, sans emprunter ni le fret, ni l’autoroute, lâchant leur fioul sur le territoire français sans faire le plein sur le territoire national, ce qui générerait au minimum un peu de taxe en échange de la pollution déversée.

Cet exemple illustre pour l’historien, habitué des pages d’opinion du Figaro, l’état de la France périphérique citée une page sur trois. Celle-ci est désormais «hors champ», affirme Vermeren: «Aucun usager du TGV, de l’A 10 et a fortiori de l’avion ne peut l’observer.» Et de fait, ce phénomène de la RN 10 est pour moi une découverte absolue.

Si le cadre d’analyse opposant les métropoles à la France périphérique est désormais connu, Vermeren y apporte sa touche personnelle de connaisseur du territoire et des mœurs de ce qu’on appelle plus le Français moyen, et fait remonter la source du malaise à la désindustrialisation entamée dans les années 1970, jamais résorbée depuis. La tonalité de l’ouvrage est décliniste, mais le déclin est, malheureusement, un fait de l’observation pour beaucoup.

8. Peut-on être michéiste sur un malentendu?

«À l’instar d’un Alain Badiou, Jean-Claude Michéa est devenu culte de son vivant», détaille la quatrième de couverture. Pour le reste, rien à voir, serait-on tenté d’ajouter. Dans ce portrait idéologique, Kévin Boucaud-Victoire ausculte l’œuvre d’un auteur souvent qualifié d’anarchiste conservateur, à la sensibilité proche de celle de George Orwell, de Pier Paolo Pasolini ou de Guy Debord, pour citer trois de ses influences majeures. C’est grâce à Michéa que j’ai pour ma part découvert l’œuvre de Christopher Lasch, autre penseur inclassable et irremplaçable.

Aujourd’hui en retrait de la controverse et engagé dans la permaculture dans les environs de Montpellier, Michéa a choisi de mettre en cohérence sa pensée et sa pratique. Si Mystère Michéa peut se lire comme une introduction à la pensée du plus grand troll d’une gauche radicale chic très parisienne, dont il a fait sa cible favorite au fil de ses essais, disposer de quelques bases en michéisme permet d’en tirer le maximum.

Kévin Boucaud-Victoire, qui connaît parfaitement les subtilités et les nuances du michéisme, propose dans cet essai à la fois une généalogie intellectuelle du penseur et une biographie empathique de l’auteur de gauche adulé des lecteurs de droite. Malgré lui? Michéa est mal lu par les personne qui cherchent à le déprécier par des critiques, prévient Kévin Boucaud-Victoire en introduction, mais également par certain·e·s de ses partisan·e·s. Dès lors, à quoi, à qui se fier? Peut-on vraiment envisager qu’un penseur aussi subtil que Michéa ait pu être si massivement mal interprété?

Si l’auteur s’attelle dans cet essai à corriger le tir et à lever quelques malentendus, Michéa restera bel et bien un mystère. C’est probablement ce malentendu tenace quant à la nature de sa pensée politique qui le rend si attachant.

9. Vers un populisme vintage?

On ne retient des penseurs et penseuses qu’une seule formule, comme on se souvient de certains groupes que pour une chanson. Pour Zygmunt Bauman, sociologue polonais qui a vécu la deuxième partie de sa vie en Grande-Bretagne après avoir été interdit d’enseignement par le Parti communiste, ce fut la société liquide, formidable expression qui a rendu compte de ce sentiment d’une précarité existentielle s’étendant à tous les domaines de la vie.

Auteur parfois difficile, comme tous ceux et celles qui se sont frotté·e·s à la postmodernité, Bauman a écrit peu avant sa mort quatre textes qui forment la trame de cette «Retrotopia».

N’imaginez cependant pas un manuel de pop philosophie consacré aux Vespa vintage ou aux nappes à carreaux. C’est bien le passé en tant que forme politique qui devient une forme retro: une sorte de safe space en ces temps «où tout -ou presque tout- semble pouvoir se produire, et où rien -ou presque rien- ne saurait être considéré comme durablement acquis et absolument certain». Parfois plombant, mais pertinent et sensible.