Selon les derniers sondages, le parlement suédois (Riksdag) pourrait être privé de majorité à l’issue des élections du 9 septembre. Le bloc de gauche (au pouvoir) avec le parti social-démocrate obtiendrait un score proche (40 %) de celui de l’alliance des quatre partis de droite. L’extrême droite, les Démocrates de Suède, pourrait progresser nettement, autour de 20 % contre 12 % il y a quatre ans.

Les très nombreux lecteurs de polars nordiques n’ignorent pas que ces pays sont confrontés à une poussée de l’extrême droite. Dès 1995, Stieg Larsson, l’auteur de la saga « Millenium », avait même créé un magazine, Expo, pour dénoncer celle-ci. Depuis lors, les partis nationalistes et anti-immigration n’ont cessé de progresser dans les urnes. Après la Norvège, la Finlande, le Danemark et plus au sud, les Pays-Bas, la Suède devrait en offrir un nouvel exemple, ce dimanche 9 septembre, à l’occasion des élections législatives et locales.

Selon les sondages, le parti « Démocrates de Suède » (Sverigedemokraterna, SD) est crédité d’environ 20 % des voix, ce qui le placerait en deuxième position, derrière les sociaux-démocrates au pouvoir (25 %) mais devant le principal parti de droite, les Modérés (18 %). Pour une organisation qui n’est entrée au Parlement qu’en 2010, avec 5,7 % des suffrages, il s’agit d’une progression considérable. Lors des dernières législatives de 2014, il avait déjà doublé ses résultats, à 12,9 % et 49 élus sur les 349 du Riksdag.

Dans une note de la Fondation pour l’innovation politique, le politologue suédois Johan Martinsson refuse de considérer DS comme relevant de « l’extrême droite », préférant le définir comme un « parti anti-immigration et nationaliste ». Au Parlement européen, ses élus ne siègent pas avec le RN (ex-FN) français, mais au sein du groupe ECR, avec les conservateurs britanniques et le PiS polonais.

Si l’hostilité à l’immigration et au multiculturalisme est le fonds de commerce de SD, ils soutiennent également « le principe d’un Etat providence reposant sur un financement public », note Johan Martinsson. Ses électeurs se recrutent majoritairement dans les classes populaires et les zones rurales, avec une surreprésentation des hommes, des non-diplômés et des personnes en mauvaise santé.

Populisme patrimonial. Ce parti incarne parfaitement ce que Dominique Reynié, directeur de la Fondapol, décrivait récemment dans l’Opinion, comme un « populisme patrimonial » qui touche les « classes laborieuses » au premier chef : « L’idée de solidarité et de redistribution est victime d’une crise de légitimité. Dans les sociétés devenues multiculturelles, progresse l’idée que la redistribution ne se fait plus au profit d’un même que moi, d’un autre moi-même. On est passé de l’idée de solidarité à celle d’une spoliation d’un groupe, supposé légitime parce que d’ici, par un autre, la figure de l’étranger supposé illégitime parce que venu d’ailleurs.»

A cet égard, la Suède est un exemple presque chimiquement pur. Le pays est à la fois la patrie de l’Etat providence, avec le concept social-démocrate de « Folkhemmet » forgé dès les années vingt, la « maison du peuple ». Mais la Suède était alors « un pays homogène avec une faible immigration », note l’économiste suédois Tino Sanandaji, dans une autre publication de la Fondapol. « En 1940, pas plus de 0,1 % de la population était née hors d’Europe », explique-t-il. Dans les années soixante et soixante-dix, la majorité des immigrés provenaient de… Finlande. Mais le paysage humain du pays a commencé à se transformer dans les années quatre-vingt. « De 1985 à 2015 », donc en une génération, « la part de la population d’origine non-occidentale est passée de 2 % à 15 % de la population totale ». Alors qu’au XIXe siècle, les Suédois émigraient aux Etats-Unis, la Suède est désormais une terre d’immigration.

Et même la première d’entre elles, selon l’OCDE. « L’immigration nette en proportion de la population a dépassé le record américain des années 1880, qui était d’environ 0,7 % par an, pour atteindre 0,8 % en 2014 et 2015 ». Durant ses deux années, « la Suède a vu le plus grand flux de demandeurs d’asile par habitant jamais enregistré dans un pays de l’OCDE », constate l’organisation internationale. Proportionnellement, le royaume scandinave a accueilli plus de migrants/réfugiés que l’Allemagne d’Angela Merkel.

Durant le pic de 2015, d’août à décembre, pas moins de 125 000 demandeurs d’asile sont arrivés. Comme si la France avait dû faire face à une vague migratoire de 750 000 personnes en cinq mois… Au total, la Suède a reçu, en 2015, deux fois plus de réfugiés que la France, six fois plus peuplée. Totalement saturé, le royaume s’est vu contraint, fin 2015, de fermer ses frontières puis de durcir considérablement sa politique d’accueil.

Comme en Allemagne avec la poussée de l’AfD ou en Italie avec la victoire des populistes, de plus en plus d’électeurs protestent. La raison principale ? « Le modèle social suédois ne peut pas supporter économiquement un taux d’immigration aussi élevé », assure Tino Sanandaji – lui-même d’origine iranienne. D’autant qu’on assiste à « un recul des immigrés sur le marché du travail » et que « le revenu moyen tiré du travail [des immigrés] a connu une évolution plus défavorable que celles des autochtones », ajoute-t-il.

Zones d’exclusion sociale. L’intégration ne fonctionne pas, ou très mal. « La tolérance de façade [de la société suédoise] ne se traduit pas par de la mixité sociale, mais au contraire par un renforcement de l’entre-soi », affirme Tino Sanandaji. Les immigrés sont concentrés dans certains quartiers : on compte ainsi 186 « zones d’exclusion sociale », contre à peine trois en 1990. Une « ségrégation sociale » s’est mise en place avec une « surreprésentation significative des immigrés dans la criminalité », pointe l’économiste. L’un des phénomènes les plus marquants est celui des incendies de voiture dans les cités, une pratique sans doute imitée de la France, avancent les sociologues. En août, des voitures brûlées à Göteborg, la grande ville de l’ouest, ont suscité une vive émotion en pleine campagne électorale.

Contrairement à ce qu’il se passe en Norvège, au Danemark ou en Finlande, où les partis populistes de droite soutiennent ou participent au pouvoir, les Démocrates de Suède (SD) ont jusqu’à présent été strictement tenus à l’écart par les autres partis. Leur jeune leader Jimmie Åkesson, 39 ans, a beaucoup fait pour « dédiaboliser » son parti, qui trouve pourtant ses origines dans la mouvance néo-nazie, comme le rappelle Jean-Yves Camus, spécialiste français de l’extrême droite. Aujourd’hui, une partie (minoritaire) de l’électorat de la droite traditionnelle semble tentée par des accords avec DS. Un parti qui a déjà imposé son agenda anti-immigration à l’ensemble du pays.