Pour la politiste Astrid Barrio, spécialiste des mouvements régionaux, la montée en puissance de Vox, un parti de la droite populiste radicale, se veut avant tout une défense de l’Etat unitaire espagnol contre les régionalismes.

Tribune. L’irruption du parti Vox, considéré par beaucoup comme un parti populiste de droite radicale, aux élections régionales andalouses, a été interprétée comme la fin de l’exception espagnole. Jusque-là, ce courant politique avait très peu de racines en Espagne, une présence de témoignage à l’échelle locale. Trois facteurs expliquent cette absence au niveau national. D’abord, la modération idéologique des Espagnols. Depuis la transition vers la démocratie (1977), cette modération a permis la consolidation des grands partis socialiste (PSOE) et conservateurs (d’abord l’Union du centre démocratique, UCD, et plus tard le Parti populaire, PP). Ensuite, le poids de la mémoire du régime franquiste a servi d’antidote à l’extrême droite. Enfin, la capacité du PP à intégrer des électeurs dotés de caractéristiques idéologiques, comportementales et sociologiques comparables à celles des partis d’extrême droite en Europe lui a permis de remplir une fonction systémique importante de rempart contre l’extrême droite.

Ni la crise économique de 2008 et le mécontentement social à l’égard des politiques d’austérité des gouvernements socialistes (2008-2011) et populaires (2011-2015), ni les scandales de corruption qui ont affecté ces partis et déclenché une crise de représentation ont favorisé la montée de la droite radicale. Certes, Vox, issu de ce contexte, a été fondé plusieurs mois avant les élections européennes de 2014 par d’anciens centristes et membres du PP, mécontents des scandales de corruption du parti et de sa gestion économique, de la problématique catalane et du terrorisme.

Les mauvais résultats lors de ce scrutin ont provoqué un changement à la tête du parti en faveur de l’ex-député au Parlement basque Santiago Abascal, un ancien membre du PP, fort également de son expérience de conseiller au Pays basque (1999-2007) durant les années de plomb. Santiago Abascal a ensuite occupé la fonction de conseiller auprès de la Communauté de Madrid, avec le soutien de la Fondation pour la défense de la nation espagnole (Denaes, conservateur) et de la Fondation pour le mécénat et le parrainage social. Vox s’est présenté aux élections locales, régionales et générales de 2015 et 2016 et n’a pas enregistré, avec quelques élus municipaux, le succès qu’il attendait. Il n’a pas pu exploiter le décloisonnement du système des partis et l’usure du PP qui profitait jusque-là à Ciudadanos.

Selon les sondages, Vox réunira plus de 10 % le 28 avril

Mais en octobre 2018, au Palacio Vistalegre, à Madrid, Vox réunit plus de 10 000 personnes. C’est là le premier signe d’un changement de cycle électoral que les élections andalouses allaient inaugurer. Qu’est-ce qui a changé ? Sans aucun doute le processus indépendantiste catalan. Ce qui s’est passé en Catalogne ces dernières années et qui a abouti en octobre 2017 à la rupture de l’ordre constitutionnel (référendum illégal, déclaration d’indépendance, emprisonnement de certains dirigeants catalans) a eu pour effet de créer une concurrence plus vive entre les différents partis indépendantistes. Cela a pris la forme d’une surpuissance constante, un modèle théorisé par Alvin Rabushka et Kenneth Shepsle dans Politics in Plural Societies. A Theory of Democratic Instability (1972)Ce modèle prédit que la radicalisation de la concurrence ethnique dans un espace – en l’occurrence, la Catalogne – finit par alimenter une concurrence similaire dans l’autre espace : l’Espagne. Et de même qu’à Barcelone, la lutte entre Convergence et Union (CiU, droite) et la Gauche républicaine de Catalogne (ERC) a radicalisé une frange du parti indépendantiste Candidature d’unité populaire (CUP), de même, la tentation nationaliste opposant Ciudadanos au PP en réponse à la crise catalane a alimenté la popularité de Vox. Au point que le parti, très remonté à l’égard du mouvement indépendantiste, entend incarner la colère populaire à l’occasion du procès des indépendantistes catalans en cours. Vox est d’ailleurs la seule formation en Espagne qui plaide en faveur de la suspension des autonomies, pour le retour à un modèle d’Etat unitaire et l’interdiction des partis indépendantistes.

Vox est principalement un parti nationaliste espagnol sans attache particulière. Il a pris du poids à la faveur du mécontentement provoqué par la crise catalane. Il est porteur d’un nationalisme fondé sur une composante catholique, nataliste et xénophobe, ostensiblement hostile à l’immigration musulmane. Il défend les traditions, comme la corrida et la chasse, et est très critique à l’égard de l’idéologie du genre. Certaines caractéristiques le placent dans l’orbite de l’alt-right américaine, comme en témoigne sa participation, en janvier, au sommet des eurosceptiques à Coblence, en Allemagne. Cependant, il ne s’agit pas d’un parti férocement antieuropéen ou essentiellement populiste. Comme beaucoup de nouveaux partis dans leur opposition aux anciennes formations, Vox adopte une rhétorique populiste mais la division dualiste de la société et la composante non libérale ne sont pas des éléments centraux de son corpus idéologique. Il se veut le défenseur de la nation espagnole menacée par le séparatisme. D’où sa progression lors de la crise catalane, passant de 3 000 à 18 000 membres. Il compterait aujourd’hui 40 000 membres.

Selon les sondages, plus de 10 % des suffrages, lors des élections anticipées du 28 avril, devraient se porter sur ses candidats. Vox aurait ainsi la possibilité – on n’en est cependant encore loin – de favoriser une majorité de droite, ce qui, sans doute, avec la persistance de la question catalane, prédit une polarisation accrue et de nouvelles formes d’instabilité politique.