L’épidémie a ravivé l’envie de relocaliser des activités en France. Mais les raisons de délocaliser sont toujours là. La volonté de souveraineté et la numérisation pourraient toutefois changer – un peu – la donne.

Un virus aurait-il le pouvoir de faire fleurir des usines ? Quand l’épidémie a commencé à ravager le pays au printemps, les Français ont découvert avec stupeur que leur industrie était incapable de produire assez de masques, d’anesthésiants, de respirateurs. Et que ces produits brusquement devenus vitaux risquaient de manquer. Emmanuel Macron s’est indigné : « Il nous faut retrouver la force morale et la volonté pour produire davantage en France ». Son gouvernement a mis un milliard d’euros dans une enveloppe pour encourager les relocalisations.

Une relocalisation par mois

Mais il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir. Une relocalisation ne se décrète pas. Ou plus exactement, un mouvement ample de retour de la production en France ne dépend pas seulement de bonnes paroles et d’un peu d’argent, comme le montrent deux notes récentes qui balisent utilement le terrain (1). Pas facile de piloter le « retour dans le pays d’origine d’unités productives, d’assemblage ou de montage, antérieurement délocalisées », pour reprendre la définition d’El Mouhoub Mouhoud, un professeur de l’université Paris-Dauphine qui a beaucoup travaillé sur la question.

Il arrive certes qu’une entreprise française rapatrie en France une ligne de fabrication de chaussettes ou un centre d’appel. Mais c’est rare. En quinze ans, le ministère de l’Economie a enregistré à peine plus d’une relocalisation par mois (avec toutefois une petite accélération ces dernières années). Un chiffre qui peut être rapproché des fermetures d’usines recensées par le consultant Trendeo, dix fois plus nombreuses.

Volonté de souveraineté

Le virus n’a rien changé ou presque aux forces qui poussent les entreprises à produire ailleurs : réglementations contraignantes, qualifications inadaptées, impôts et cotisations sociales à la fois élevés et reposant largement sur l’emploi et les entreprises, coût salarial par unité produite conséquent.

Il y a pourtant deux raisons de croire en un mouvement de relocalisations, à condition d’accepter de tourner définitivement la page des cathédrales industrielles du XXe siècle, comme l’usine Renault de Flins qui employait plus de 20.000 ouvriers dans les années 1970.

La première raison est politique : c’est la volonté de souveraineté. Lors du pic printanier de la pandémie de Covid-19, plusieurs dizaines de pays ont érigé un nouveau type de barrière aux échanges, bloquant non plus des importations mais des exportations – celle de produits médicaux jugés essentiels. Il était certes arrivé qu’un pays veuille limiter ses ventes à l’étranger, comme les Etats-Unis avec des puces destinées au chinois Huawei ou à des calculateurs susceptibles de simuler des essais nucléaires. Mais c’est la première fois que de nombreux pays ont restreint leurs exportations .

Localisation des activités d’avenir

Dans ce nouveau contexte, la France peut légitimement décider qu’une production stratégique doit être fabriquée sur son territoire. Elle le fait d’ailleurs depuis longtemps avec des armements sophistiqués, comme les avions de chasse, les missiles ou les sous-marins militaires. Pareil choix assure parfois des succès à l’export. Il aboutit aussi souvent à des prix plus élevés. Il faut donc savoir choisir ses cibles de souveraineté, sauf à laisser les surcoûts s’accumuler très vite en milliards, voire en dizaines de milliards.

La fabrication de masques médicaux n’est sans doute pas le meilleur exemple de production à rapatrier massivement. Pour en produire, il faut un élastique qui vient du latex ou du pétrole, deux produits qu’il faut de toute façon importer. Et de la fibre non tissée de polypropylène, à produire avec une machine très coûteuse. Il est préférable ici de diversifier les fournisseurs, de stocker, d’organiser une coopération européenne. Comme le suggère Paul-Adrien Hyppolite, l’auteur d’ une des deux notes évoquées, mieux vaut se préoccuper de la localisation des activités d’avenir, comme les semi-conducteurs ou le stockage des données numériques.

Peu de travail

La deuxième raison d’espérer en un mouvement de relocalisation, elle, est technologique. Car l’industrie change. Au XXe siècle, la production manufacturière est devenue plus efficace en fabriquant à plus grande échelle, avec des usines de plus en plus chères, et un transport maritime qui s’est lui aussi industrialisé avec les containers. Au XXIe siècle, l’essor des technologies numériques, de la réalité augmentée à l’impression 3D en passant par les robots , va rendre compétitives des usines plus petites, avec des productions plus personnalisées, plus proches des marchés et donc moins consommatrices d’énergie. Avec toutefois un grave défaut aux yeux des politiques : il leur faudra beaucoup de capital et peu de travail .

Les relocalisations peuvent paraître souhaitables. Elles sont possibles. Mais elles resteront marginales.

(1) « Relocaliser la production après la pandémie ? », par Paul-Adrien Hyppolite , Fondation pour l’innovation politique, septembre 2020 ; « De la souveraineté industrielle aux relocalisations : de quoi parle-t-on ? », par Sonia Bellit, Caroline Granier et Caroline Mini , La Fabrique de l’industrie, septembre 2020.

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