Les élections législatives en Suède, le 9 septembre, ont été marquées sans surprises par une progression du parti populiste. Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol)*, analyse les ressorts du vote des Suédois.

L’Europe s’apprête à enregistrer en Suède une nouvelle poussée populiste. Né en 1988, le parti nationaliste et anti-immigration des Démocrates de Suède (DS) est demeuré inexistant pendant une décennie (entre 0,1 % et 0,4 % des suffrages). Les législatives de 2002 ont marqué une première progression (1,4 %), puis le parti a doublé son score à chaque scrutin législatif: en 2006 (2,9 %), en 2010 (5,7 %) et en 2014 (12,9 %). Les DS devraient enregistrer, le 9 septembre, une nouvelle progression. On ne trouve pas l’explication dans les grands indicateurs économiques et sociaux. En 2017, un rapport de l’OCDE élogieux soulignait la prospérité de ce pays. L’envolée électorale des populistes suédois découle des conséquences de l’immigration en général et des problèmes d’intégration en particulier.

Plus connus pour leur émigration, les Suédois ont longtemps accueilli une immigration marginale sur le plan quantitatif et issue de pays européens, des États-Unis et du Canada. La Suède est donc restée un pays homogène sur le plan ethnoculturel. Dans les années 1980, une immigration non occidentale est apparue. Son développement a été rapide, notamment au titre de l’asile. Entre 1985 et 2015, cette immigration en Suède a été quatre fois plus importante par habitant que dans les autres pays européens. La part de la population d’origine non occidentale est passée de 2 % à 15 % de la population totale. En 2014-2015, la Suède a connu le plus grand flux de demandeurs d’asile par habitant jamais enregistré dans un pays de l’OCDE. On a loué le sens de l’accueil des Suédois, leur esprit de tolérance. Le pays a été qualifié de «superpuissance morale». Pourtant, depuis vingt ans, les enquêtes soulignant scepticisme et inquiétude de l’opinion montraient les limites de l’ouverture. Gouvernants, médias et universitaires auraient dû accorder plus d’importance à ces indications.

Malgré les efforts considérables consentis par la Suède pour l’accueil des immigrés (aide au logement, santé, formation, emploi), l’intégration bute sur les mécanismes du séparatisme communautariste et de l’exclusion sociale. La criminalité prend des formes et une ampleur inédites. Et, par ailleurs, les liens entre délinquance et criminalité d’une part et immigration d’autre part sont établis statistiquement. Pour la seule année 2016, on relève en Suède 190.000 agressions sexuelles et 6715 plaintes pour viol – chiffre en augmentation. Or un récent rapport gouvernemental suédois (22 août 2018) portant sur la période 2012-2017 montre que, dans les cas de viol où la victime ne connaissait pas son agresseur, celui-ci est non européen dans 85 % des cas.

En outre, des comportements antisociaux se sont propagés, multipliant les scènes auxquelles les Suédois ne s’habituent pas: incendies de voitures, dégradations d’équipements publics, rixes, trafics, fraudes, etc. Et l’on observe une surreprésentation des non européens parmi les auteurs de ces délits.

Enfin, la menace du terrorisme islamiste amplifie la peur et alimente la colère.

L’immigration et la criminalité sont ainsi devenues les premières préoccupations des Suédois, loin devant les questions économiques et sociales. Le vote des Suédois, pays champion du monde de l’égalitarisme, n’est pas une protestation contre les inégalités. D’ailleurs, les pays qui se portent le mieux subissent tous l’essor du nouveau populisme: Finlande, Danemark, Allemagne, Pays-Bas, Autriche.

Beaucoup s’obstinent pourtant à expliquer les votes populistes par l’économie. La thèse circule que ce grand chambardement serait la conséquence de la crise financière de 2008. Or, si la crise n’a pu que fournir de l’eau au moulin des démagogues, le vote populiste s’est installé antérieurement, comme le montre l’année du succès électoral du parti populiste néerlandais Liste Pim Fortuyn (2002), la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle (2002), l’ascension électorale des populistes en Suède (2002, 2006) ou en Finlande (2007); et comme le prouve l’année de l’entrée des populistes dans les coalitions parlementaires ou gouvernementales, en Italie (1994), au Danemark (2001), en Autriche (2000), aux Pays-Bas (2002) ou en Slovaquie (2006).

La cause profonde de ces bouleversements électoraux est dans la crise patrimoniale que traverse l’Europe. De nombreux Européens identifient des menaces pesant à la fois sur leur patrimoine matériel – leur niveau de vie – et sur leur patrimoine immatériel ou culturel – leur style de vie. Les classes laborieuses considèrent l’État providence comme une pièce centrale de leur patrimoine. Elles n’en acceptent pas la disparition ; elles n’acceptent pas non plus l’évolution de la solidarité dans une société devenue multiculturelle ; s’installe l’idée que la redistribution ne se fait plus au profit d’un même que moi, d’un autre moi-même. L’idée de solidarité laisse la place à l’idée de spoliation, celle d’un groupe qui est d’ici, par un autre, qui vient d’ailleurs. Le chauvinisme social apporte aux populistes le vote des classes laborieuses. Le versant culturel de la crise patrimoniale favorise le vote de couches intermédiaires.

Le délitement politique de nos sociétés

La fragilisation de l’État providence pousse la gauche socialisante vers le déclin ou sa mutation en une gauche sociale et nationale. En 2005, l’opposition à la Constitution européenne a donné lieu aux premières formalisations de cette mue. C’est dans ce contexte qu’est né à l’époque Die Linke, en Allemagne, et que Mélenchon a amorcé un virage en abandonnant son fédéralisme et son soutien à l’entrée de la Turquie dans l’Union. Que de chemin parcouru pour en arriver, le 2 septembre 2018, à cette déclaration du leader de La France insoumise: «Oui, j’aime mon pays! Oui, j’aime ma patrie! Et je suis fier d’avoir ramené dans nos meetings le drapeau tricolore et La Marseillaise. Moi je soupçonne les macronistes de vouloir faire l’Europe en défaisant la France.» Aujourd’hui, en Allemagne, Sarah Wagenknecht, ex-épouse d’Oskar Lafontaine et vice-présidente de Die Linke, vient de lancer Aufstehen, un mouvement de gauche hostile à l’immigration.

Le débat public européen peine à admettre le rôle joué par les problèmes d’immigration et d’intégration dans le délitement politique de nos sociétés. La crainte patrimoniale qui saisit les Européens fonde les succès d’un populisme patrimonial qui, par sa puissance potentielle, peut emporter nos démocraties et l’Europe si ses causes demeurent ignorées du débat et de la décision publique.

* Professeur des universités à Sciences Po. Dernier ouvrage paru: «Les Nouveaux Populismes» (Pluriel , édition revue et augmentée, 2013).La Fondapol vient par ailleurs de publier une étude sur «Les Suédois et l’immigration» réalisée parl’universitaire suédois Tino Sanandaji.