Dominique Reynié, Sylvie Brunel et Christoph Büren ont démonté « l’agribashing » et rappelé le rôle nourricier comme géopolitique de l’agriculture française lors du d’une conférence au Mess des entrepreneurs à Châlons.

Agribashing ou héros de la seconde ligne : le rôle des agriculteurs sortira-t-il renforcé de la crise du Covid ? C’était le thème de la conférence proposée, jeudi dernier, au Mess des entrepreneurs, par Châlons-en-Champagne Agglo, Planet A et L’union avec la participation de Vivescia et Groupama Nord Est.

L’agribashing est un phénomène de dénigrement systématique, parfois violent, dénoncé par les agriculteurs et leurs représentants syndicaux. « Il vient d’une strate sociale particulière qui relève des élites de la communication et de la prise de parole, particulièrement présentes dans la France des métropoles. Or, ce sont 42 villes françaises de plus 100 000 habitants qui représentent seulement 5,6 millions d’électeurs, sur 47 millions au total en France, et encore tous ne portent un regard biaisé sur l’agriculture », note Dominique Reynié directeur général de la Fondation pour l’innovation politique et professeur à Sciences Po.

Le non-cumul des mandats, entre maire et député, aurait vidé l’Assemblée nationale d’élus connaissant l’agriculture, voire d’agriculteurs, remarque le politologue. « Les élites sociales, gouvernantes, médiatiques, intellectuelles n’ont plus une idée raisonnable de ce qu’est l’agriculture ce qui ne les empêche de prendre des décisions la concernant et même de vouloir la réformer ».

Cela explique aussi l’image idéalisée que beaucoup se font de l’agriculture. « On a l’idée d’une agriculture qui serait belle car elle resterait sauvage. Elle serait sauvage mais resterait accueillante pour nous. Elle serait livrée à elle-même mais elle resterait nourricière. Elle serait vertueuse pour les humains sans avoir besoin des humains. Cette idée ne tient pas mais elle a une influence sur l’intention et l’action de nombreux acteurs », relève M. Reynié. Il y a aussi le syndrome du « small is beautiful ». « L’idéal aujourd’hui, c’est le petit paysan, en circuit court, qui fait du bio, de la permaculture ou de l’agroécologie. Mais, il y a une sorte de racisme de classe. Cela ne pose aucun problème psychologique de renvoyer les agriculteurs à la pénibilité, de leur demander de revenir à la binette. N’oublions que les paysans ont quitté les campagnes car leur métier était très dur », rappelle la géographe et essayiste Sylvie Brunel. On parle aussi de cette agriculture dite productiviste. « C’est un terme péjoratif qui considère que l’agriculture est industrielle et dévoyée. C’est un mensonge puisque l’agriculture française reste familiale. Elle compte 500 000 exploitations de 52 hectares en moyenne et les élevages ont en moyenne 80 vaches. On est loin des immenses exploitations de l’Ukraine, des États-Unis ou de l’Argentine », souligne Sylvie Brunel.

Cela n’empêche pas l’agriculture française d’être exportatrice et même première en Europe pour le blé, le maïs, les oléagineux, les bovins et les porcins rappelle la géographe. Ces exportations sont nécessaires pour nourrir une population mondiale croissante et ce sans trop d’inflation souligne Christoph Büren, président du groupe coopératif Vivescia. « Nous avons besoin de continuer à produire pour, par exemple, exporter vers les pays du Maghreb qui n’ont pas un pouvoir d’achat extrêmement élevé et qui ont donc besoin de concurrence pour que les prix auxquels ils achètent soient corrects ».

Demain, la tyrannie du pouvoir vert ?

La production est nécessaire aussi au niveau européen. « 35 millions, c’est la surface agricole française, c’est aussi l’équivalent, en surface, de ce qu’importe pour s’alimenter, l’Europe, qui n’est plus autosuffisante », ajoute M. Büren. Il y a aussi un enjeu géopolitique. « Le comportement de la Chine, de l’Amérique, de la Turquie ou de la Russie montre que se manifestent des politiques de puissance. Il y a aura demain un rendez-vous avec le pouvoir vert, exercé par les pays qui ont la capacité d’importer sur des pays qui sont tenus d’importer », devise pour finir Dominique Reynié.

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