Dans sa chronique, Dominique Reynié aborde le mouvement des Gilets jaunes. Professeur des Universités à Sciences Po et directeur général de la Fondation pour l’innovation politique, ex-candidat LR aux régionales en Occitanie, il décrypte : « Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon ont réussi à prendre la main sur le mouvement des Gilets jaunes, espérant empêcher la constitution d’une liste aux élections européennes et révélant ainsi leurs intérêts communs. Aujourd’hui, ils tentent d’utiliser la puissance du mouvement, son écho médiatique inouï, sa popularité, comme un bélier… »

La crise des Gilets jaunes prend sa source dans une protestation initiale contre l’excès de prélèvements obligatoires et de règlementations, ce dont témoignent ses deux éléments déclencheurs : l’augmentation de la taxe carbone et la limitation de la vitesse à 80 km/h. Indépendamment de ces causes immédiates, la rupture devait advenir, à un moment ou à un autre, le taux des prélèvements obligatoires étant passé de 30 % en 1958 à plus de 46 % aujourd’hui, sans une amélioration des services publics.

« Les Gilets jaunes ont surgi en dehors des partis et des syndicats, qui n’ont su ni anticiper ni comprendre la situation d’une France dont ils pensaient qu’elle n’avait pas de problème parce qu’elle ne posait pas de problème. »

Les Gilets jaunes ont surgi en dehors des partis et des syndicats, qui n’ont su ni anticiper ni comprendre la situation d’une France dont ils pensaient qu’elle n’avait pas de problème parce qu’elle ne posait pas de problème.
La protestation des Gilets jaunes tire sa force de sa spontanéité. Ce n’est pas un parti, ce n’est même pas une association, ce sont des citoyens qui convergent pour dire leurs mécontentements, leurs colères, dans une confusion qui résulte de la forme de cette mobilisation : il y a des orateurs Gilets jaunes mais il n’y a pas de représentants ; il y a des initiatives mais pas d’organisation ; il y a des thèmes mais pas de programme. La puissance du mouvement et son succès auprès de l’opinion résultent de cette sincérité première.

Les Gilets jaunes sont des citoyens qui se sont tenus jusque-là à distance de la politique, par déception, rejet ou indifférence. Ni membres d’un parti, ni adhérents d’un syndicat, pour la plupart, ils n’ont ni l’expérience ni les savoirs nécessaires à l’action politique, suscitant la convoitise des vieux renards de la politique. Efficaces et discrets, les réseaux de la France Insoumise (FI) et du Rassemblement National (RN) se sont activés pour contrôler les Gilets jaunes. D’abord, parce que l’absence d’organisation du mouvement leur offrait une formidable opportunité d’accroître leur influence, ensuite parce que, pour ces partis, il fallait absolument éviter que les Gilets Jaunes puissent former une liste aux élections européennes, ce qui ne pourrait se faire qu’au détriment des populistes qui perdraient ainsi quelques sièges de députés.

« Un Référendum d’initiative citoyenne (RIC), devenu le thème central de la mobilisation, sans que l’on puisse savoir comment cette revendication a pu émerger… »

L’intrusion de la France Insoumise (FI) et du Rassemblement National (RN) marque l’arrivée des professionnels de la politique dans le mouvement. FI et RN possèdent le personnel, l’argent, les réseaux et tout le temps nécessaire pour peser fortement sur le mouvement et sur son orientation. C’est ainsi que, premier exemple, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Dupont-Aignan et tous leurs soutiens se sont mêlés aux Gilets Jaunes, dans la rue, à la radio et la télévision, s’efforçant de s’imposer comme les représentants d’un mouvement, lequel manifestement n’en voulait pas.

C’est ainsi, deuxième exemple, qu’en lieu et place de la protestation initiale contre la taxe carbone (que Mélenchon et la FI proposent dans leur programme) et contre l’excès de réglementation, un « Référendum d’initiative citoyenne » (RIC), devenu le thème central de la mobilisation, sans que l’on puisse savoir comment cette revendication a pu émerger, lors de quelle assemblée, selon quelle procédure. Dernier exemple : toujours plus loin des thèmes portés par le mouvement initial, ont mystérieusement surgi les revendications d’une dissolution de l’Assemblée nationale et d’une démission du Président de la République.

« La dérive protestataire du mouvement ainsi encouragée engendre une situation particulièrement périlleuse dès lors que l’affaiblissement de la majorité se double de l‘impuissance des oppositions raisonnables. Le chemin vers l’aventure populiste serait alors entièrement dégagé. »

Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon ont réussi à prendre la main sur le mouvement des Gilets jaunes, espérant empêcher la constitution d’une liste aux élections européennes et révélant ainsi leurs intérêts communs. Aujourd’hui, ils tentent d’utiliser la puissance du mouvement, son écho médiatique inouï, sa popularité, comme un bélier destiné non seulement à détruire la majorité en place et à faire chuter le président, mais aussi à faire voler en éclats toute autre opposition que la leur. La dérive protestataire du mouvement ainsi encouragée engendre une situation particulièrement périlleuse dès lors que l’affaiblissement de la majorité se double de l‘impuissance des oppositions raisonnables. Le chemin vers l’aventure populiste serait alors entièrement dégagé.

Dominique REYNIÉ