Rarement depuis 2017, une décision de l’exécutif aura été approuvée aussi unanimement par l’ensemble du monde politique. Agitant les ressorts patriotiques de la droite, l’émotion sociale de la gauche, l’isolationnisme de l’extrême droite et le protectionnisme de la gauche de la gauche, le « non courtois, mais clair et définitif » du ministre de l’économie, Bruno Le Maire, au rachat du groupe de distribution Carrefour par le canadien Couche-Tard, asséné le 15 janvier, a stupéfait, en bien, une partie des opposants à Emmanuel Macron autant qu’il a choqué, en mal, les acteurs économiques.

« Je suis d’accord », confesse la députée socialiste de Tarn-et-Garonne Valérie Rabault. « J’approuve », admet François Ruffin, son collègue de La France insoumise (LFI, Somme). « Je soutiens », reconnaît Guillaume Peltier (Loir-et-Cher), pour Les Républicains (LR). « Bruno Le Maire est en train de se rendre compte que ce que nous proposons a du sens », assure enfin Sébastien Chenu, porte-parole du Rassemblement national.

Une étonnante harmonie qui fait écho au soutien qu’aurait manifesté M. Macron envers le locataire de Bercy, lors du conseil des ministres du 20 janvier, saluant une « bonne décision au bon moment » . Et démontre que la défense de la souveraineté économique est devenue un thème consensuel au sein du monde politique hexagonal.

« Le président n’avait pas le choix », souffle un haut fonctionnaire. Les Français auraient, pense-t-il, difficilement pardonné au gouvernement de laisser partir entre des mains étrangères l’inventeur de l’hypermarché, dont les caissières ont été érigées en héroïnes lors des différents confinements imposés par la pandémie de Covid-19. A un peu plus d’un an de l’élection présidentielle, « laisser faire ce rachat aurait donné des arguments aux extrêmes alimentant l’idée d’une France en déclin, en retard sur ses partenaires », abonde Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l’institut de sondage IFOP.

Les fragilités de l’économie française

Emmanuel Macron, président pro-business, idole des « start-upeurs », aurait donc tourné casaque ? L’ancien banquier de Rothschild, qui invitait les investisseurs à Versailles pour les convaincre de « choisir la France » lors d’un sommet vantant l’attractivité du territoire et sa politique fiscale, n’a pas renoncé à appâter les financiers étrangers.

Si le sommet, cette année, a été reporté pour des raisons sanitaires, le chef d’Etat a organisé à l’Elysée, lundi 25 janvier, une rencontre par visioconférence avec une centaine de dirigeants de grands groupes étrangers qui avaient été conviés à Choose France pour vanter l’attractivité de la France.

Mais la crise a changé la donne. « Ne considérons pas que le monde d’après la pandémie sera le même que le monde d’avant », expliquait aux Echos, vendredi 22 janvier, Bruno Le Maire. Le confinement du printemps 2020 a mis en lumière les fragilités de l’économie française. Les Français ont découvert avec stupeur que le pays, dépendant de la Chine ou de l’Inde, n’était pas, ou plus, capable de produire des masques ni même du paracétamol. Emmanuel Macron s’était alors engagé devant eux à « rebâtir une indépendance agricole, sanitaire, industrielle et technologique française et plus d’autonomie stratégique pour notre Europe », revendiquant clairement un souverainisme à l’échelle européenne.

« Le revirement macroniste est total ! Emmanuel Macron fut à Bercy, quand il était ministre de l’économie, l’homme du démembrement industriel. Mais ce virage est-il sincère ? N’est-ce pas un habillage marketing ? », s’interroge le député Guillaume Peltier, vice-président délégué de LR. Le même doute traverse le représentant de LFI François Ruffin : « Carrefour ? C’est l’exception qui confirme la règle. L’ADN de la Macronie reste le laisser-faire », pense-t-il.

« Patriotisme économique »

Pour les contempteurs du président, l’affaire Carrefour ne fera pas oublier qu’Emmanuel Macron a, en tant que conseiller à l’Elysée, ministre de l’économie ou président, souhaité la privatisation des Aéroports de Paris et autorisé les cessions d’actifs d’entreprises dites stratégiques, comme la branche énergie d’Alstom, vendue à l’américain General Electric, Alcatel-Lucent au groupe finlandais Nokia, Technip à l’américain FMC Technologies ou encore les Chantiers de l’Atlantique à l’italien Fincantieri, même si cette dernière opération reste soumise à l’accord de Bruxelles.

« Que penser des déclarations de Macron et Le Maire ? L’Elysée a repéré combien les idées défendues depuis dix ans, notamment par quelqu’un comme Arnaud Montebourg, sont amplement confirmées par la pandémie. Après avoir été le chantre de l’européisme néolibéral, notre président se déguise en champion de la souveraineté économique, ironise Gaël Giraud, ancien chef économiste de l’Agence française pour le développement proche de l’ex-ministre du redressement productif. Une facétie de plus qui ne peut pas faire oublier qu’il est celui qui a bradé le tissu industriel français depuis plus de cinq ans. »

A en croire Bercy, il n’y a aucune incohérence dans la ligne économique. « Cette souveraineté économique, on la défend depuis 2017 et même avant ! », explique un proche de Bruno Le Maire, rectifiant : « Le décret pour protéger les entreprises stratégiques, ce n’est pas Montebourg qui l’a créé, mais Villepin en 2005. » 2005 : Bruno Le Maire est conseiller politique du premier ministre lorsque bruisse la rumeur du rachat du groupe agroalimentaire Danone par l’américain Pepsico. Au nom du « patriotisme économique », le locataire de Matignon publie un décret visant à protéger les entreprises stratégiques d’OPA étrangères.

La liste des secteurs soumis à la vigilance du gouvernement n’a, depuis, cessé de s’étoffer lorsque Arnaud Montebourg occupa le poste de ministre de l’économie (de 2012 à 2014), puis à l’arrivée de Bruno Le Maire avant et pendant la crise sanitaire. Aux armes ou à la défense spatiale s’ajoutent désormais la presse écrite et numérique, le stockage d’énergie et les technologies quantiques, la recherche-développement en matière de cybersécurité, la biotechnologie ou la sécurité alimentaire….

« Argumentaire un peu alambiqué »

La France cesse d’être « naïve », souligne-t-on à Bercy. « Tous les pays le font ! », défend le ministère, avant de préciser : « Les investisseurs étrangers restent bienvenus mais faire une politique fiscale attractive ne veut pas dire qu’on laisse piller nos grandes entreprises ». « Il n’y a pas de changement de doctrine. Ce n’est pas une crise comme une autre. Il y a des secteurs stratégiques à protéger. Mais pas de volonté de fermer les portes et les fenêtres », abonde Roland Lescure, député La République en marche des Français établis hors de France et président de la commission des affaires économiques à l’Assemblée nationale.

Mais ce qui est politiquement acceptable s’avère économiquement discutable. Le veto de Bercy a été prononcé avant même de connaître le projet du canadien Couche-Tard. « C’est sans doute un problème de timing. On comprend que dans le contexte, l’opération était compliquée, mais la décision a été très rapide et l’argumentaire un peu alambiqué », souligne une source au sein du Medef. La presse économique française ou internationale, ainsi que les banques d’affaires se sont, elles, émues de l’image d’une France résolument protectionniste, voire xénophobe. Quid des mesures de rétorsion de la part des pays visés ?

« Le signal est très fort », souligne Emmanuel Combe, professeur des universités à Skema Business School, vice-président de l’Autorité de la concurrence et coauteur de l’étude Souveraineté économique : entre ambitions et réalités à la Fondation pour l’innovation politique (ed. Fondapol). Et selon l’expert, l’exécutif se trompe. « La France ne souffre pas tant des délocalisations que d’un défaut de montée en gamme de son industrie », estime-t-il, remettant en question la surenchère politique des dernières années. « Quand tout est stratégique, plus rien ne l’est », glisse-t-il.

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