J’ai manqué de peu la sortie de route quand j’ai entendu à la radio le nouveau patron d’Europe Ecologie Les Verts expliquer pourquoi ses convictions écologiques le poussaient à manifester contre la réforme des retraites (on ne soulignera jamais assez l’incidence des âneries politiques sur l’accidentologie routière). EELV, qui fut jadis le refuge politique des libertaires, achève ainsi sa mue en mélenchonade vert-de-gris. Mais surtout, les fondements mêmes de leur doctrine devraient amener les écologistes à soutenir le principe d’un système universel à points, comme  Thomas Piketty il y a dix ans .

Préserver un patrimoine commun

Premier credo, la soutenabilité. Pourquoi serait-elle désirable pour les écosystèmes et deviendrait-elle soudain un gros mot s’agissant des finances publiques ? Il s’agit bien, dans un cas comme dans l’autre, de préserver un patrimoine commun et de le transmettre aux générations à venir. Or, les déficits colossaux des caisses de retraite, en particulier celles des régimes spéciaux, créent une situation d’instabilité comparable à la crise climatique : chacun reconnaît l’inévitabilité du basculement (en l’occurrence, la faillite) mais personne n’a intérêt à agir, et tout le monde continue à danser jusqu’à ce que la musique s’arrête, comme disent les financiers les plus cyniques. Le passage à un régime à points permettrait d’assurer structurellement l’équilibre, en indexant la valeur du point sur les évolutions économiques et démographiques. Si une telle réforme doit amener à baisser le niveau de certaines pensions, ce ne serait que justice. Les chiffres sont sans appel : depuis une quinzaine d’années,  les retraités sont devenus en moyenne plus riches que les actifs , à la fois en termes de capital et de revenus ; leur taux de pauvreté est trois fois inférieur à celui des jeunes. Les études du sociologue Louis Chauvel ont amplement démontré comment la génération des baby-boomeurs, qui a déjà profité du plein-emploi, de l’amour libre, de l’Etat providence et des énergies fossiles, s’accroche à ses privilèges au détriment de ses enfants, écrasés de charges sociales. Il est temps de faire les comptes.

Les grands perdants : les non-salariés

Deuxième credo, l’égalité. EELV se fait fort de défendre l’égalité des droits. Pourquoi alors conserver plus d’une quarantaine de régimes différents, qui reflètent moins la pénibilité que le corporatisme ? Les vrais prolétaires de notre époque, les autoentrepreneurs payés à la tâche, sont largement exclus du régime de retraite, la validation des trimestres étant dépendante du chiffre d’affaires. Lors des jours de grève, les VTC ne manifestent d’ailleurs pas, ils redoublent d’activité ! Les grands perdants de notre système de retraite sont les forces vives de la société à venir : les non-salariés . Ceux comme moi qui ont enchaîné les statuts baroques, en passant d’une activité à l’autre, d’un pays à l’autre, sont aujourd’hui certains d’une seule chose : ils ne toucheront rien. Pour assurer mes vieux jours, je ne peux que miser sur de futurs best-sellers. Comment des écologistes progressistes peuvent-ils défendre un système en silos hérité de l’âge industriel et hostile à l’autonomie individuelle ?

Enfin, de manière incidente mais non moins significative, les agriculteurs pourraient bien figurer parmi les premiers bénéficiaires de l’unification des cotisations vieillesse et de la revalorisation de la pension minimum. A l’heure où les pratiques respectueuses de l’environnement mais gourmandes en main-d’oeuvre, comme la permaculture, commencent à trouver leur seuil de rentabilité, quel meilleur encouragement ? Traiter dignement les paysans, ne serait-ce pas une priorité naturelle de l’écologie ?

Les manifestations pour le climat devraient donc logiquement inclure dans leurs cortèges des banderoles en faveur de la réforme des retraites, peut-être une première étape vers le compte temps universel que j’appelle de mes voeux, en tout cas un évident progrès vers un système de répartition plus durable. Il est vrai que les enjeux sont difficiles à percevoir : la rente se cache derrière la complexité. Mais la plupart des jeunes comprennent instinctivement que la génération du dessus, sous couvert de slogans sur la « solidarité », est décidée à les spolier : selon une étude publiée par Fondapol l’année dernière, 81 % des moins de 35 ans jugent le système actuel de retraites dépassé et 60 % le trouvent injuste. Ils devraient crier à la CGT, comme Greta Thunberg à la tribune de l’ONU : « nous ne vous pardonnerons jamais ! »