Confrontés au choc de la pandémie de Covid-19 et au sursaut de la solidarité européenne, les tribuns souverainistes font moins recette.

L’année 2020 devait être l’année de Matteo Salvini. Dopé par le déclin du Mouvement 5 étoiles (M5S), son ancien partenaire, le leader de la Ligue était persuadé que son moment était venu. Au point de faire éclater pendant l’été 2019 le gouvernement de coalition avec le M5S. Fin octobre 2019, sa formation impose un camouflet à la nouvelle alliance au pouvoir (M5S et Parti démocrate), en remportant haut la main une élection régionale en Ombrie, traditionnel fief de la gauche italienne. Mais, depuis, les ennuis s’accumulent pour le leader souverainiste. Certes la Ligue reste en tête dans les sondages, mais avec un score qui se tasse. Et celui qui fut ministre de l’Intérieur du gouvernement Conte va devoir répondre à la justice, le Sénat ayant levé son immunité fin juillet : il lui est reproché d’avoir refusé il y a un an le débarquement de plus de 80 migrants bloqués sur un navire humanitaire.

A l’instar des désillusions du tribun italien, les leaders populistes, qu’ils soient ou non au pouvoir, font moins recette. « L’année 2020 ne leur est pas favorable », observe Emmanuel Rivière, directeur général de la division Public de Kantar. L’épreuve mondiale du Covid-19 a sensiblement freiné la progression des forces contestatrices. « La pandémie, qui échappe à toute certitude, a pris de court les populistes, abonde Sébastien Maillard, directeur de l’Institut Jacques Delors. Leur habitude de désigner des boucs émissaires faciles – la mondialisation, la Chine, la gestion des gouvernements – n’a pas inspiré confiance et trahi leur manque de sérieux et d’expertise ». Aux Etats-Unis, la stratégie de Donald Trump consistant à dénoncer le « virus chinois » ne l’a d’ailleurs pas servi : sa gestion calamiteuse de la pandémie – 5 millions d’Américains contaminés et 167 000 morts – explique largement sa chute dans les sondages. Trump, le brésilien Jair Bolsonaro ou le britannique Boris Johnson n’ont guère brillé par leur efficacité ces derniers mois. « Les populistes se sont heurtés au mur des réalités », résume Florent Parmentier, secrétaire général du Cevipof.

Sur le Vieux Continent, une nouvelle donne peut les freiner : après avoir tardé à prendre la mesure de la crise, l’Union européenne (UE) a fini par se réveiller et faire preuve de solidarité, en débloquant un plan de relance massif de 750 milliards d’euros. « Par sa puissance, l’UE offre des marges de manœuvre dont aucun pays n’aurait pu se doter en étant seul. Il va donc être plus difficile pour Marine Le Pen et Matteo Salvini de critiquer l’Europe », souligne Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique.

Il serait toutefois imprudent d’enterrer trop vite cette tendance politique. Au Brésil, Bolsonaro vient d’atteindre son plus haut niveau de popularité depuis son investiture ; la politique identitaire de
Viktor Orban jouit d’un fort soutien en Hongrie ; Andrzej Duda (voirpag 22) a été réélu en juillet à la tête de la Pologne. Et plus d’un quart des Italiens se disent toujours prêts à voter pour Salvini…

Comme lui, ceux qui ne sont pas aux manettes espèrent revenir en force. D’autant que certaines de leurs idées se sont banalisées à la faveur de l’épidémie. « En Europe, les gouvernements ont évolué vers une forme de gestion plus autoritaire, plus centralisée, et vers la fermeture des frontières. Cela laissera des traces : les populistes vont marteler qu’ils avaient raison avant tout le monde », estime Dominique Reynié. Et d’ajouter que ces leaders surferont sur le procès de la globalisation, alimenté par la catastrophe sanitaire.

Surtout, la crise économique et sociale qui s’annonce à l’automne « va leur permettre de dénoncer à l’envi les gouvernements en place », pronostique Marc Lazar, professeur à Sciences po. En Italie, Salvini et le parti d’extrême droite Fratelli d’Italia, en pleine ascension, s’en donnent déjà à cœur joie. En France, Marine Le Pen fourbit ses armes, à moins de deux ans de l’élection présidentielle, qui se jouera à coup sûr dans un environnement très dégradé.