Le mercredi 24 septembre 2008 se tenait à la Fondation pour l’innovation politique la table ronde « Après la crise géorgienne, quelle sécurité collective pour l’Europe ? », autour de Victor Mizin, professeur et directeur de recherche au Moscow State Institute of International Relations (MGIMO–University), ancien diplomate et expert au ministère des Affaires étrangères russe notamment en matière de contrôle des armements et de non-prolifération, ancien directeur de recherche au James Martin Center for Nonproliferation Studies (Etats-Unis), de Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), et de Pierre Lellouche, avocat, député, membre de la commission de la défense nationale et des forces armées, président de la délégation française à l’Assemblée parlementaire de l’OTAN. Introduite et animée par Frank Debié, cette table ronde avait pour objectif de faire le point sur les projets de sécurité collective en Europe, suite à la proposition du président russe Dmitri Medvedev de mettre en place un nouveau « pacte paneuropéen de sécurité » en juin 2008.
Victor Mizin : « Une Europe sans voix face à la puissance russe »
Victor Mizin est tout d’abord revenu sur l’ « offensive géorgienne », soulignant la supériorité militaire dont la Russie a fait preuve. Pour lui, les évènements du mois d’août ont fortement détérioré les relations entre la Russie et les Européens, et ont permis de dresser les constats suivants :
- les vieilles règles et les vieilles structures ne fonctionnent plus ;
- l’Europe a besoin de nouveaux instruments de sécurité ;
- l’Europe a échoué à installer un réel mécanisme de sécurité collective.
Ces événements ont permis à la Russie de mettre à l’épreuve la patience de ses voisins européens, et de constater que personne n’a évoqué de quelconques sanctions économiques contre la Russie, y compris au sein des cercles les plus conservateurs. Pour Victor Mizin, ces évènements ont ainsi révélé une Europe agonisante, dont la crainte d’isoler la Russie provient de sa dépendance énergétique. En ce sens, la situation s’apparenterait à une nouvelle Guerre froide dans laquelle l’Europe ne serait plus sûre de pouvoir compter sur son allié américain.
Concernant le déclenchement de la crise géorgienne, Victor Mizin a mis en avant les faits apparaissant pour la Russie comme une série de provocations engagées par le duo Etats-Unis/Europe : l’accession à l’indépendance du Kosovo et sa reconnaissance par de nombreux Etats ont été qualifiées d’ « humiliation » pour la Russie, comme la proposition au sommet de Bucarest faite à l’Ukraine et à la Géorgie d’intégrer prochainement l’OTAN. Pourtant, si la crise géorgienne révèle aux yeux des Russes une Europe non-préparée à gérer des évènements de cet ordre et des Etats-Unis à la fois provocateurs avant et presque statiques ensuite, le monde politique russe connaît deux tendances. Une ligne dure représentée par le premier ministre Vladimir Poutin, décidé à ce que la Russie reprenne toute sa place dans ce qui serait un nouveau concert des nations ; et une ligne conduite par le président Dmitri Medvedev, pour qui il est important de ne pas gaspiller le capital de bonnes relations entre Russie, Europe et Etats-Unis. En cela il aimerait revenir à une forme d’approche westphalienne des relations internationales.
Enfin, Victor Mizin considère l’OSCE comme la seule organisation capable d’être opérationnelle dans le dialogue sur la sécurité et la gestion du conflit. Mais celle-ci a besoin de voir son mandat renouvelé pour faire face à cette nouvelle ère de dérégulation dans le contrôle des armements. Dans l’attente de ces changements, il préconise une pause de six à huit mois dans les relations Russie-Europe, permettant à tous – et en premier lieu à l’Europe – de réfléchir à la nouvelle place occupée aujourd’hui par la Russie dans une situation qu’il analyse comme étant analogue à celle du XIXe siècle : « une Europe sans voix face à la puissance russe ».
Commentant ses propos, Frank Debié a souligné sa conviction que l’Europe ne dispose d’aucun moyen de pression sur la Russie, et qu’il est peu probable que la proposition de pacte de sécurité européen du président Medvedev connaisse une suite. En revanche, donner à l’OSCE un nouveau mandat apparaît comme urgent ; en attendant, il faut se contenter d’un état de fait et d’une sorte de « Gentleman’s Agreement » entre Russes et Européens pour ne pas aggraver les tensions. Constat qui nous amène à la question de la Turquie et de son activisme dans le processus de stabilisation régional.
Didier Billion : « La Turquie, un acteur régional d’envergure oublié des Européens »
Pour Didier Billion, si la Turquie n’a pas de vision claire d’une sécurité collective dans sa région, elle a cependant décidé de faire preuve de pragmatisme. En effet, elle a compris qu’elle pouvait faire valoir ses intérêts nationaux et se considère de ce fait comme une puissance régionale qui compte. Elle n’est plus alignée sur les Etats-Unis et ne subit que peu de pression de l’Union, qui n’a pas pris pleine conscience de l’importance du rôle que la Turquie peut jouer dans les problématiques régionales, et notamment sur les quatre fronts suivants :
Le front caucasien
La proposition turque de réunir un forum de coopération pour le Caucase réunissant Russie, Arménie, Géorgie et Azerbaïdjan, même si elle ne peut être concrétisée dans l’immédiat, est le signe d’un réchauffement des relations entre ennemis héréditaires sur le front caucasien, initié par la Turquie.
Les hydrocarbures
Si les voies d’acheminement des hydrocarbures ne passaient auparavant que par la Russie, un nouveau pipeline inauguré en 2005 traverse aujourd’hui la Turquie et celui-ci constitue une arme politique contre la Russie. On voit donc non seulement un axe Est-Ouest mais également un axe Nord-Sud qui vient contrecarrer l’influence de Moscou. Pour Didier Billion, l’Union européenne ne saisit pas encore pleinement l’influence de cette question.
Les relations avec la Russie
Si au fil des siècles, on compte près de dix-huit conflits militaires entre l’Empire Ottoman (ou la Turquie) et la Russie, on observe aujourd’hui un net réchauffement des relations, voire même une convergence de points de vue, entre les deux Etats.
Le Moyen-Orient
L’embellie des relations politiques et économiques avec la Syrie, ainsi que le rôle joué dans le dialogue qui s’est instauré entre cette dernière et Israël, sont les signes du « rôle positif » tenu par la Turquie dans les relations entre pays du Moyen-Orient.
La Turquie adopte aujourd’hui une diplomatie réactive et tente de s’insérer comme une force de médiation dans sa sphère d’influence. Mais il n’est pas certain que l’Union parvienne à en saisir l’importance ; pour cela, elle devra passer outre l’aveuglement provoqué par la question de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Aussi, la question à se poser pour l’Union serait : comment la Turquie peut-elle être un multiplicateur de puissance dans la région à la fois pour la stabilité européenne, mais aussi pour renforcer l’influence de l’Europe dans les relations internationales ?
Pierre Lellouche : « Pour une amitié russo-européenne exigeante »
Enfin, Pierre Lellouche a tenté de répondre à deux questions : quelles sont les options de l’OTAN ? que peut faire la France ?
Selon lui, la crise géorgienne est un conflit qui était tout à fait prévisible. Le Caucase regroupe en effet une multitude de conflits gelés, et l’éviction de l’OSCE des crêtes du Caucase dans les dernières années, remplacée par des troupes russes « déguisées », n’a rien arrangé. Enfin, l’arrivée au pouvoir de Mikheil Saakachvili et Vladimir Poutine ont changé la donne ; le message était désormais clair : « la Russie est de retour », « la fierté russe est de retour », « finie l’humiliation ».
En démantelant l’armée géorgienne, les Russes ont envoyé à l’OTAN le signal qu’il fallait oublier l’idée d’une adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie. L’intervention russe marque aussi le retour à la doctrine Brejnev de la souveraineté limitée : la Russie se fait le devoir de protéger ses ressortissants dès lors qu’ils sont menacés. En ce sens, la Géorgie ne pourrait donc être qu’un début.
Pierre Lellouche s’est félicité de la réaction de la présidence française de l’Union européenne, qui, avant même les Etats-Unis et l’OTAN, a su à la fois masquer les divisions entre pays qui ont subi l’URSS et pays qui ont besoin de l’énergie russe, mais aussi exiger le cessez-le-feu et rappeler que le principe d’intégrité territoriale s’applique également à la Géorgie.
Pour lui, ces événements n’annoncent pas une nouvelle Guerre froide, car d’une part il n’y a plus d’affrontement idéologique, d’autre part de nouveaux acteurs de poids sont apparus sur la scène internationale, tandis que les deux anciens grands se sont affaiblis. Les Russes ne sont pas aussi puissants qu’ils le clament ; aussi, pour Pierre Lellouche, l’Union européenne se doit de rappeler à la Russie les limites de leurs relations : une « amitié exigeante ».

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