La Fondapol a reçu pour son treizième Café de l’innovation Feriel Lalami pour partager un café autour de son ouvrage Les algériennes contre le code de la famille paru aux Presses de Sciences Po. Politologue et docteure en sociologie Feriel Lalami est l’auteur de nombreux articles et contributions sur la condition féminine au Maghreb et elle a accepté de répondre à nos questions.

Ecouter le treizième Café de l’innovation autour de l’ouvrage Les algériennes contre le code de la famille de Feriel Lalami

Les algériennes contre le code de la famille – Première partie
Les algériennes contre le code de la famille – Deuxième partie

Dans l’interview qu’elle a accordée à la Fondapol, Feriel Lalami a commenté son ouvrage Les Algériennes contre le Code de la famille. Fustigeant un texte de loi dont « toute l’architecture est discriminatoire», elle a pris en exemple le mariage (cérémonie au cours de laquelle une femme à l’obligation d’être accompagnée d’un tuteur), les relations de couple (la femme doit obéissance et respect à son époux et la polygamie est légale en Algérie), les conditions de divorce (droit absolu pour un homme, droit conditionné à l’explication de ses motivations pour la femme), l’autorité parentale (dont la femme ne dispose pas), et l’héritage (divisé de moitié pour l’héritière femme).
Pour changer cette situation, une minorité de citoyennes se mobilise, mais elle a vocation à représenter toutes les femmes, dont elle se veut les porte-voix. A la naissance du mouvement (fin des années 1970-début des années 1980), l’organisation était non mixte, pour que les femmes ne se voient pas usurper une fois de plus la parole par les hommes. Cependant, dans les actions publiques (signature de pétitions, meeting, sit-in), les hommes ont souvent été associés, créant une situation en rupture avec la tradition de ségrégation hommes/femmes dans le corps social.

L’une des explications à la lenteur des évolutions dans les rapports entre les sexes à la période coloniale réside d’après l’auteure dans le fait que le « statut personnel » a condensé toute l’identité algérienne et cristallisé les tentatives de différenciation du colon français. Par la suite, quand l’Algérie a accédé à son indépendance, Elle a procédé à l’algérianisation du droit (commercial, pénal), mais n’a pas su résoudre en matière de statut personnel/Code de la famille la contradiction entre tradition et modernité. Alors que les pays voisins procédaient à des choix clairs (le président tunisien Bourguiba fit adopter un statut progressiste, tandis que le Maroc mit en place un statut conservateur inspiré du droit musulman), l’Algérie peinait à prendre position. En effet, de nombreuses femmes s’étaient impliquées dans la libération du pays, qui bénéficiait désormais d’une image révolutionnaire à l’étranger. Difficile dans ces conditions de promulguer des lois rétrogrades à l’encontre des femmes…En conséquence, la Constitution fut rédigée dans le respect de l’égalité des droits. La difficulté qui en résulte est que les inégalités hommes/femmes sont souvent niées par les autorités, qui arguent que la femme a déjà, en théorie, des droits égaux à ceux des hommes. Comment lutter contre un problème qui n’est pas reconnu comme tel ? Précisément grâce à une remise en cause du Code de la famille, qui agit comme un révélateur de ces inégalités.
Ce texte de loi n’est pas seulement injuste, il est aussi un anachronisme par rapport à la famille algérienne actuelle, dont les membres féminins sont généralement scolarisés (il y a dans l’enseignement supérieur plus d’étudiantes que d’étudiants), ont gagné leur indépendance économique, se marient plus tard (l’Algérie est parmi les pays du monde où l’âge du mariage des femmes est le plus élevé), font moins d’enfants (la chute du taux de natalité a été très rapide entre les années1970 et la fin des années 2000), et vivent dans des centres urbains modernes. Cette nouvelle configuration de la famille rend le Code qui la régit d’autant plus inacceptable pour les « mouvements des droits des femmes ».

Cette expression, qui n’est pas un synonyme exact de « féminisme », évite de renvoyer explicitement à des mouvements occidentaux et permet aux femmes algériennes de ne pas apparaître comme étrangères à leur société. De plus, la lutte pour l’égalité des sexes en Algérie ne se veut pas centrée uniquement sur les droits des femmes, mais inscrit dans une revendication plus vaste de défense d’un état de Droit. « Les femmes ne veulent pas être des citoyennes à part, mais des citoyennes à part entière », explique Feriel Lalami : c’est pourquoi elles prennent part à toutes les luttes présentant un caractère démocratique.
Les résistances contre l’égalité des droits ont deux sources principales : les femmes elles-mêmes (contrairement aux associations marocaines ou iraniennes, les associations de femmes islamistes se prononcent en faveur du maintien du Code de la famille), et les mouvements islamistes (qui se sont par exemple mobilisés contre la suppression du tuteur matrimonial, le wali). Mais les femmes engagées acceptent de composer avec ces réticences, comme l’explique Feriel Lalami : « il faut tenir compte de la réalité sociale et d’une religiosité de plus en plus importante […] le féminisme algérien ne se veut pas un féminisme séparé de l’ensemble de la société ». C’est peut-être ce qui explique que les questions concernant l’héritage ou l’adoption soient peu posées, et que la médiation des violences faites aux femmes et du harcèlement sexuel soit souvent utilisée pour défendre des revendications plus larges.