À la suite du discours du ministre Jean-Louis Borloo, la première table ronde animée par le journaliste Philippe Manière s’est concentrée sur la question de la viabilité économique de la croissance verte et des moyens pour y parvenir tels que le Grand emprunt. Au moment où la dette de la France atteint 1 600 milliards d’euros, il est intéressant de regarder de près à la faisabilité des projets lancés par le gouvernement.
Réunis autour de Michel Didier, président de Coe-Rexecode, des économistes français ont discuté de cet enjeu d’avenir que représente la conciliation entre préservation rationnelle de notre environnement et croissance économique : comme Alain Grandjean, membre du Conseil stratégique de la Fondation Nicolas Hulot, Christian de Perthuis, professeur à Paris Dauphine, Rémy Prud’homme, professeur émérite de l’université Paris-XII, Claude Henry, professeur à Sciences Po ainsi qu’à Columbia University et enfin Dominique Bureau, professeur à Polytechnique et délégué général du Conseil économique pour le développement durable. Bruno Bensasson, directeur Économie, Prix et Marchés au sein de la direction Stratégie et Développement durable chez GDF-SUEZ mais aussi membre du conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique, et d’Emmanuel Nazarenko, directeur associé du Boston Consulting Group complètent ce panel universitaire.
L’objectif de ce débat était d’ouvrir sur l’avenir et surtout de ne pas « raisonner pour demain avec les outils d’hier ».
Une priorité : « Minimiser l’impact négatif des politiques environnementales »2
De l’avis de tous les participants, le coût des mesures durables pèsera inévitablement sur la croissance économique française et mondiale. Mais comment créer les conditions d’une croissance verte sans innovation technologique ? Dans son introduction au débat, Michel Didier expose que nous nous situons en amont d’un processus de modernisation durable sans toutefois bénéficier d’un « saut technologique » analogue à la machine à vapeur ou l’électricité. Rémy Prud’homme rappelle d’ailleurs avec ironie que l’éolien est une invention ancienne.
L’investissement est indispensable pour parvenir à une croissance verte. Ainsi, la plupart des intervenants se prononcent pour le Grand emprunt proposé par le gouvernement. « Nous n’avons de toutes les façons pas le choix, déclare Alain Grandjean. Le coût de l’inaction s’avérerait bien pire tellement les scénarios de référence prévoient des résultats catastrophiques pour la croissance ».
Réfléchir à un nouveau modèle de croissance est indispensable. Il ne s’agit pas seulement de « déplacer » les emplois mais de redéfinir l’ensemble des activités économiques et humaines comme l’affirme Dominique Bureau en citant l’exemple de la Corée du Sud.
Même si la France ne produit qu’une faible part des émissions de gaz à effet de serre (environ 1 %), l’exemplarité confèrera au pays qui fait des efforts des atouts pour la croissance à venir. Les moyens financiers engagés par les secteurs publics et privés pour améliorer l’environnement représentent donc, selon Michel Didier, le « prix à payer ».
Un optimisme mesuré
L’orientation des investissements constitue la question cruciale. En matière d’investissements technologiques, il faut faire le tri entre le bon grain et l’ivraie. Les investissements doivent être rentables et productifs. Il s’agit là de la condition sine qua non pour permettre une conversion à la croissance verte. Ce point est d’ailleurs un des principaux enjeux du « Grand emprunt » ; les gains de productivité demeurent sans surprise les piliers de la croissance.
Emmanuel Nazarenko recommande aussi l’appel au calcul économique pour faire face à la fin de l’énergie bon marché. « L’avenir ne ressemble pas au passé ». En accord avec Alain Grandjean, le directeur du Boston Consulting Group pense qu’il est urgent de fixer un prix au carbone. L’objectif, selon Christian de Perthuis, serait que « le prix du carbone mange peu à peu le prix du pétrole ».
La notion de prix écologique est également avancée par Bruno Bensasson. Pour lui, « Copenhague représente un enjeu à quitte ou double ». Une règlementation mondiale offrirait la possibilité d’intégrer la rareté des ressources dans les schémas économiques.
Les limites du volontarisme politique
Poursuivant sur l’impératif de créer un prix du CO2, Christian de Perthuis relève tout de même des incohérences concernant deux secteurs : l’agriculture et la sylviculture. Ces secteurs, pourtant à l’origine de 20 % des émissions, ont été tout bonnement exclus du débat sur la taxe carbone ! Par ailleurs, il est nécessaire de prendre en compte d’autres indicateurs que le prix du CO2. Ce dernier ne représente qu’imparfaitement le prix de l’environnement. En effet, les forestiers peuvent justifier la déforestation sur le plan énergétique et environnemental alors que la biodiversité en pâtirait grandement.
Rémy Prud’homme introduit une autre réserve en dénonçant l’idée que la croissance et la création d’emplois peuvent naître de l’accroissement des dépenses publiques.
Claude Henry évoque quant à lui les Etats-Unis et explique que les dirigeants américains doivent faire face à deux tendances : l’une, apocalyptique, qui laisse à Dieu le soin de s’occuper des affaires du monde et de l’avenir de la planète et l’autre qui considère que l’homme est en train de détruire la création de Dieu qu’il convient donc de protéger. Notons que dans tous les cas, Dieu est au centre.
Loin de tout raisonnement économique, une révolution des mentalités est donc indispensable pour dépasser les obstacles qui empêchent la prise de décisions du plus grand État pollueur de la planète.
À partir des exemples de l’Allemagne ou encore de l’Espagne, pays qui remettent aujourd’hui en cause leur production photovoltaïque, Bruno Bensasson exprime ses inquiétudes sur l’avenir du développement durable.
Notes
1 Disponible sur le site.
2 Phrase citée par Michel Didier issue du Rapport de l’économiste et membre du Conseil d’analyse stratégique Jean Tirole intitulé « Politique climatique : une nouvelle architecture internationale », édité en septembre 2009.

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