Fin du monde ou fin d’un monde ? Suffira t-il de changer de modèle économique ou faut-il croire les apôtres de la décroissance qui remettent en cause le principe même de production ? Loin de toute polémique concernant la véracité des propos alarmistes sur le plan climatique et rapport Stern1 à l’esprit, on s’est interrogé lors de la dernière table ronde des cinquièmes rencontres de la croissance sur la faisabilité d’une croissance industrielle verte. Pour traiter de ce thème, la Fondation pour l’innovation politique et Coe-Rexecode ont réuni des personnalités des milieux industriels et énergétiques : l’économiste Élie Cohen, Jean-Hervé Lorenzi, président du Cercle des économistes, Bruno Lafont, président de Lafarge, Éric Labaye, directeur général de l’agence McKinsey & Company, René Sève, directeur du Conseil d’analyse stratégique, Jean-Pierre Clamadieu, président directeur général de Rhodia, François Moisan, directeur exécutif Stratégie et Recherche de l’ADEME2, Philippe Huet pour EDF et Guillaume Bataille pour Poclain Hydraulics. Le débat était animé par Gaëtan de Capele, journaliste économique au Figaro.
Le pari d’un partenariat public/privé pour « verdir » la croissance
Tous les intervenants s’accordent à dire que la participation financière de l’État est nécessaire. Ils saluent l’initiative du grand emprunt qui « enclencherait la mécanique » et créerait une impulsion qui redynamiserait, selon Jean-Hervé Lorenzi, les investissements français dans le progrès scientifique.
Pour Élie Cohen, la croissance verte requiert la mise en place de trois instruments : la taxation (comme la taxe carbone), les incitations, et notamment les aides en matière de R&D, et enfin la légalisation des conditions de concurrence. Outre ce cadre, l’on pourrait aisément prévoir des délocalisations dans des pollution havens ou heavens (paradis pour pollueurs).
L’économiste explique que si aucun accord Nord/Sud n’est trouvé, l’imposition de taxes aux frontières conduirait à un retour du protectionnisme. Pour sa part, Élie Cohen se demande alors si le temps n’est pas venu de recréer les conditions d’une filière intégrée « à la française ».
Pour René Sève, le soutien étatique aux capital-risqueurs est fondamental. S’il n’est pas opposé à une intervention de l’Etat, il rappelle cependant que la croissance verte doit être concurrentielle. En instaurant des mécanismes d’ajustement aux frontières, la France devra prendre garde à ne pas pratiquer un système de subventions déguisées contraires aux règles de la concurrence édictées par l’OMC.
L’arbitrage des pouvoirs publics s’avère en définitive très délicat. François Moisan, s’attache à éclaircir la position de l’État et prône une « rupture technologique ».
Désirant dissiper les inquiétudes des investisseurs, François Moisan expose les mesures et les travaux de l’ADEME qui prévoient la rédaction de feuilles de route jusqu’en 2030, la poursuite des Appels à manifestation d’intérêt (AMI), incitations à l’investissement en R&D, qui, en 2009, se sont concentrés sur les véhicules décarbonés, les énergies marines et les « réseaux intelligents ».
L’Etat souhaite développer des partenariats de façon à accroître les investissements en R&D, une pratique que les entreprises françaises semblent avoir abandonnée depuis une quinzaine d’années selon Jean-Hervé Lorenzi.
Les atouts verts de la France
Guillaume Bataille démontre que l’Hexagone, en raison de son mix énergétique largement décarboné, conserve des potentialités extraordinaires en termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre.
Philippe Huet, directeur général adjoint d’EDF, rappelle que le parc hydro-électrique assure aujourd’hui 12% de la consommation du pays. Il encourage le gouvernement à entretenir le patrimoine nucléaire de la France au nom de l’indépendance énergétique. Éric Labaye de son côté affirme que la France peut « capturer » des marchés dans le secteur des écotechnologies.
Enjeux et perspectives d’avenir
Le tissu industriel français doit être renouvelé. Les actions mises en place par Lafarge, EDF ou Rhodia montrent que le mouvement est enclenché. Bruno Lafont insiste particulièrement sur l’enjeu que représente la formation d’une main d’œuvre qualifiée.
L’ensemble des participants s’accordent pour dire que la France ne peut agir seule. Jean-Pierre Clamadieu insiste sur la dimension européenne des efforts à fournir. En outre, le cadre européen rassure les entrepreneurs qui voient en lui comme une garantie de compétitivité.
Il s’agit de bien choisir les secteurs dans lesquels investir. Ainsi, dans le domaine des véhicules électriques, Guillaume Bataille prône une certaine prudence considérant la rareté du lithium qui forme le composant essentiel des batteries. Il propose de développer le concept durable du dust to dust3.
Éric Labaye et Élie Cohen soulignent que les recherches sur la séquestration de carbone, sur les véhicules décarbonés ou encore sur l’éolien offshore progressent.
De son côté, Philippe Huet termine son intervention par une mise en garde : une conversion trop rapide du modèle économique de la France à un nouveau paradigme pourrait in fine laisser une partie de la population – les plus démunis – sur le bord de la route et créer une fracture énergétique au sein de la population.
L’idée d’une croissance verte bouscule définitivement les certitudes, ne serait-ce que parce qu’elle en appelle à la fois au libéralisme et à l’intervention de l’Etat pour soutenir les industriels.
Notes
1 Le rapport de l’économiste britannique Nicholas Stern, disponible sur http://www.hm-treasury.gov.uk/stern_review_report.htm, prédit une réduction de 20% de la croissance mondiale si aucun investissement dans des inputs propres n’est réalisé par les États occidentaux. Un investissement équivalent à un point de PIB par an permettrait, selon ses conclusions, de pallier cette destruction de croissance.
2 Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie.
3 Ou recyclage intégral (« de la poussière à la poussière »).

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