Notre monde est dominé par la peur : peur de la guerre, de ma pauvreté, du chômage, mais aussi de la pollution, des épidémies, ou des déchets radioactifs… L’irréversibilité des méfaits redoutés transforme l’avenir en supplice. Loin de s’opposer à ce fatalisme, les responsables politiques l’aggravent, conjuguant peur et individualisme comme ressorts de l’ordre social. L’idéal de sécurité se traduit par un devoir de méfiance de tous vis-à-vis de tous. Il est urgent de faire l’effort éthique de repenser l’individu humain à rebours de l’actuel individualisme.
La commémoration des attentats du 11 septembre vient de nous rappeler que nous avons désormais à vivre dans un monde dominé par la peur. Sentiment très humain, dira-t-on, qui nous renvoie à l’enfance et aux temps primitifs ! Certes. Mais quelle idée se fait-on de l’homme si l’on s’y livre tout entier, si l’on fait de ce sentiment un principe d’organisation sociale ?
Tournons-nous vers la peur nue. C’est d’abord celle de la nuit noire, un monde de fantômes incertains, menaçant dans les ténèbres l’être fragile que, de naissance, nous avons tous toujours été, écrasés par l’impuissance de nos faibles forces. Une respiration haletante, le cœur qui bat trop fort, trop vite, la gorge qui s’étrangle, une voix qui se fait rauque, le corps tout entier paralysé, pétrifié, les pensées arrêtées. La peur, c’est d’abord toute cette physiologie que décrivait si bien Alain, le philosophe, en son temps. On comprend qu’au principe de toute peur, il y ait, comme il le remarquait aussi, en définitive, la peur d’avoir peur. Et que le courage se résume à un « pas encore » opposé à sa survenue, ce que Platon suggérait déjà dans le Thrasymaque.
Sans doute, à la différence de l’angoisse qui n’en a point, la peur se donne-t-elle toujours des objets. Ces objets sont multiples et se renouvellent sans cesse. Les meilleurs historiens l’ont bien montré à l’échelle de l’histoire humaine. Et les anthropologues nous en donnent de nombreux documents. Chaque civilisation a sa manière propre d’apprivoiser ses peurs. Même celle qui apparaît comme la plus constante d’entre elles, la peur de la mort, l’humanité n’a cessé de varier les pratiques et les conceptions visant à s’en assurer la maîtrise symbolique.
Mais peut-être jamais les objets de peur n’ont-ils fait système plus inexorable que dans nos sociétés : à la guerre, la pauvreté et le chômage, les trois hantises modernes, viennent s’ajouter pollution, nouvelles grandes épidémies, réchauffement de la planète, OGM, clonage reproductif, énergie nucléaire, déchets radioactifs… Un qualificatif lourd de toute une philosophie les réunit : irréversible. Le temps n’est presque plus saisi que sous l’aspect du « c’est trop tard ». Et, c’est le cas de le dire, l’avenir « devient supplice dès qu’on essaie de le contempler au lieu de le faire ». Les médias font se succéder en rangs serrés les images d’épouvante suscitant et entretenant une vision fataliste de notre histoire ; une morale pessimiste prend le pas, jusqu’aux Etats-Unis, sur l’optimisme inhérent à la philosophie du progrès qui inspirait naguère la confiance dans l’avenir propre au monde occidental.
La plupart des responsables politiques, au lieu de s’opposer à ce fatalisme et à ce pessimisme, ne font que l’aggraver en croyant pouvoir en tirer bénéfice. Renouant sans le dire (ou sans le savoir) avec la pensée de Thomas Hobbes, ils conjuguent peur et individualisme comme motifs et ressort de l’ordre social. Résultat : l’individualisme se fait égoïsme. L’égoïsme suscite les pires violences. L’insécurité étend son règne. Et c’est la sécurité qui fait figure d’idéal de la vie humaine, en lieu et place de la liberté à laquelle elle était dans la pensée classique subordonnée comme moyen à fin.
Cette sécurité appelle traditionnellement sciences et technologies au service de son efficacité. On voit aujourd’hui la biométrie s’emparer de nos corps pour les transformer en fichiers vivants, dont le croisement risque de porter atteinte aux plus élémentaires des droits de l’homme dont nos sociétés ont pourtant fait leur étendard.
Ce mouvement lui-même doit-il être tenu pour irréversible ? Non, sans doute. Si, du moins, nous faisons l’effort éthique de repenser l’individu humain à rebours de l’actuel individualisme qui en dénie, et menace d’en détruire, la dimension de personne. L’idéal de sécurité se traduit insidieusement par une détestable maxime : « méfiez-vous les uns des autres ». On ne saurait sans allumer la « guerre de tous contre tous » lui opposer un idéal de liberté conçue comme l’expansion sans limite de la puissance individuelle.
Il ne suffit pas non plus d’invoquer la raison qui se déploie dans la connaissance scientifique. L’universalité de ses procédures et de ses résultats n’a pas de sens et de valeur par elle-même. Elle n’en a qu’enracinée dans le sentiment d’abnégation dont chaque individu s’est toujours montré capable dans son rapport aux autres, nous reconnaissant comme appartenant à une communauté universelle.
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