Le directeur général de la Fondation pour l’innovation politique analyse le phénomène de l’abstention au premier tour des élections.Le premier tour des élections régionales se solde par une défaite de la droite. Pour une majorité en place, gagner les élections intermédiaires est hors de portée. La droite triomphait aux régionales de 1992, lorsque la gauche était au pouvoir, ne laissant alors au PS que le Limousin. C’est une loi d’airain. Aujourd’hui, le mécontentement des électeurs prend sa source dans des réformes impopulaires mais nécessaires : réforme des régimes spéciaux, de la carte judiciaire, des universités, de la carte hospitalière, de l’armée, réduction significative de la fonction publique d’Etat et jusqu’à la réforme des retraites annoncée par Nicolas Sarkozy quelques semaines avant le scrutin, et à juste titre car l’on peut imaginer les reproches qu’il aurait reçus s’il avait attendu le lendemain du second tour pour en parler. Faut-il enfin rappeler le contexte économique historiquement défavorable ? Etrangement, depuis dimanche soir, la crise est la grande absente dans l’explication des résultats. Elle semble ne compter pour rien tandis que tout le monde s’accordait, encore la veille, pour y voir un cataclysme sans précédent depuis 1929, certains n’hésitant pas à l’interpréter comme un équivalent de l’effondrement du communisme, vingt ans plus tôt.
La principale manifestation électorale de la crise s’exprime semble être l’abstention. L’évocation de l’abstention au soir du premier tour a donné lieu à de vifs échanges lors des débats télévisés. Pourtant, si l’on veut comprendre ce scrutin, il demeure pertinent de souligner l’exceptionnel niveau atteint par l’abstention. Près de 24 millions d’électeurs n’ont pas voulu se déplacer pour aller voter. C’est un record absolu depuis les premièrse élections régionales, en 1986. La prise en compte de l’abstention ne modifie pas le résultat. La gauche est partie pour remporter ce scrutin, c’est-à-dire conserver les régions acquises en 2004. En revanche, l’étude de l’abstention permet de préciser la situation.
La prise en compte du nombre des suffrages recueillis par les uns et les autres montre que la droite a subi une défaite de participation. Si l’on admet une comparaison entre des élections aussi différentes que les élections régionales et l’élection présidentielle (premier tour), on constate qu’entre l’électorat de Nicolas Sarkozy en 2007 et le score des listes UMP en 2010, la perte à droite est de 6,3 millions de suffrages, soit un recul de 56%. La même opération appliquée à la gauche, en comparant l’électorat de Ségolène Royal à celui du PS aux régionales, révèle une perte de 4,9 millions de suffrages, soit un recul de 51%. Le caractère moins attractif du scrutin régional et la campagne confuse à laquelle nous avons assisté ne suffisent pas à expliquer un tel affaissement. Si la comparaison entre les élections régionales de 2004 et celles de 2010 se révèle difficile en raison de listes composées différemment, pour l’UMP comme pour le PS, elle conforte l’évaluation de la situation actuelle : un recul de la droite de gouvernement combinée à un immobilisme de la gauche. Entre 2004 et 2010, la droite perd 3 millions d’électeurs, la gauche n’en gagne pas. Or entre 2004 et 2010, la population électorale a augmenté de 2,6 millions de personnes. Face à une droite subissant une défaite de participation, la gauche bénéficie d’une victoire de conservation. Il est aussi irrecevable de contester la défaite de la droite que de voir une dynamique électorale dans le surplace de la gauche.
Appliquée à l’électorat d’extrême droite, cette analyse montre que le Front national n’est pas épargné par le recul. Entre le vote Le Pen de 2007 et le vote en faveur des listes FN de 2010, l’extrême droite a perdu plus de 1,6 million électeurs. Si l’on peut penser que de tels partis populistes ont un bel avenir en Europe, thèse que je défends, le scrutin de dimanche ne permet cependant pas de le montrer pour la France. La comparaison avec les élections régionales de 2004 confirme le recul du FN (-1,3 million de suffrages). Là encore, le recul réel du FN est plus net si l’on tient compte de l’augmentation de la population électorale. Or cette baisse mérite d’autant plus notre attention que la crise économique actuelle est d’une ampleur généralement jugée historique. Elle devait bénéficier aux forces protestataires et notamment au Front national. La capacité de Nicolas Sarkozy à contenir l’influence électorale de l’extrême droite demeure donc à ce jour vérifiable.
Couplée à une baisse de la participation, la chute du nombre de suffrages en faveur des partis extrémistes, de gauche comme de droite, caractérise une situation d’attente. La majorité doit savoir interpréter ce silence électoral. De son côté, l’opposition aurait tort de confondre les bénéfices contingents qu’elle tire de ce retrait massif avec une dynamique électorale. Les électeurs de droite ont été plus nombreux que les électeurs de gauche à décider de ne pas voter. C’est dans ce retrait, plus fréquent à droite qu’à gauche, que se trouve le secret du 14 mars 2010. Et le secret, c’est qu’il n’y a pas de ressort.
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La gauche a gagné, indiscutablement. Mais c’est moins au terme d’une dynamique, c’est-à-dire d’un mouvement des électeurs vers ses listes, qu’au terme d’un basculement de l’électorat de droite dans l’abstention.
La droite a perdu et la gauche n’a pas gagné ?
Quelle acrobatie. Lol