Les candidats à l’élection présidentielle ne cessent de parler de « rupture ». Mais quelle rupture ? Si l’on observe bien une rupture dans la rhétorique politique, du fait que les candidats usent d’un langage plus cru et moins châtié qu’auparavant, peut-on vraiment parler d’une rupture de fond ?
L’actualité politique française est dominée par le phénomène Ségolène Royal, sa prise de pouvoir dans les sondages, le Parti socialiste, la gauche et la France entière. Quand les ténors du PS s’acharnaient à polir leur image électorale, la promotion de Ségolène Royal sonna d’abord comme leur discrédit. Mais voici que l’invitée surprise au cimetière des éléphants creuse sa différence en affirmant sa rupture par rapport aux tabous socialistes. Elle brise simplement et efficacement les idoles sécuritaires et sociales de la gauche.
Dans l’épisode précédent, c’est Nicolas Sarkozy qui avait joué le même rôle, à droite. Et lui aussi sur les thèmes sécuritaires et sociaux. Il lui revient d’avoir théorisé cette pratique comme « rupture », une rupture prétendument libérale dans son cas, mais surtout marquée par le refus du politiquement correct. Mais voilà : aujourd’hui Ségolène Royal le ringardise. Sur le terrain de la rupture qu’il avait fait sien, il a trouvé plus fort que lui.
Au moins les deux principaux prétendants s’accordent-ils sur la pratique politique qui va dominer l’élection présidentielle de 2007 : la « rupture ». Toute une sémantique, dans ce pays si fortement marqué par la Révolution, et qui renseigne, sinon sur l’état des idéologies en France, du moins sur la manière dont l’élite politique imagine que les électeurs s’y rapportent. Fini les dogmes, les contraintes verbales, le parler vrai a pris une nouvelle forme : il faut parler cru. Ainsi le peuple attendrait-il que l’on s’adresse à lui. D’où cette étrange manière d’être de droite ou de gauche à l’âge du parler cru : il faut l’être tout en s’affranchissant des conventions qui en définissent l’identité. Comprenne qui pourra !
Le projet que les socialistes ont adopté la semaine dernière veut aussi la rupture, mais de manière plus tempérée, plus prudente. Il parle de « Réussir ensemble le changement ». Il programme « l’urgence sociale ». C’est une autre manie du moment. Les politiques décrètent partout et en toutes circonstances l’état d’urgence : urgence écologique le temps d’un sommet de la Terre ou d’une Charte de l’environnement, urgence sociale maintenant. Mais qu’est-ce qui distingue fondamentalement l’urgence sociale socialiste de celle décrétée par Dominique de Villepin au lendemain du « non » au référendum européen quand il a fait de la « défense du modèle social français » le principe de sa politique – une urgence déjà affirmée par Jacques Chirac lors de son élection en 1995 avec la fracture sociale ?
Les commentateurs se réjouissent déjà : grâce à ces « ruptures », on va avoir un vrai débat en 2007, entendons de vrais affrontements sur de vraies oppositions. On peut en douter. Tant il convient de s’interroger sur la réalité de ces ruptures. La rupture est sans doute une figure obligée de la nouvelle rhétorique politique, à droite comme à gauche. De ce point de vue, elle nous annonce d’abord un débat politique où le langage risque d’être moins châtié qu’auparavant. On est entré dans l’ère du linguistiquement hard. Mais en quoi la rupture rhétorique nous garantit-elle d’une rupture sur le fond ? Il y faudrait un changement dans les systèmes de pensée qui organisent le discours politique. Or si l’on suit le phénomène Royal, on peut craindre que la rupture rhétorique ne serve qu’à donner le change à un profond conservatisme sur le fond.
En effet, qui parle dans la rhétorique royaliste ? La France du « non », celle qui a rejeté le projet de Constitution européenne, celle qui refuse le progrès technologique, celle qui s’oppose à toute réforme sociale, celle qui ne voit le monde que comme menace. Ségolène Royal nous dit qu’elle prend le point de vue de la « France qui souffre ». Rien de plus légitime, mais aussi rien de plus convenu. C’est un élément constitutif de la vision hypocondriaque qui enferme la politique française sur les seules frontières de la France. C’est une vision bornée, insulaire, du repli sur soi où la France s’obsède sur ses propres maux, réels ou imaginaires, en se détournant du reste du monde. On imagine ce que va produire la rhétorique de la rupture engagée dans cette voie : chacun va en rajouter sur les maux, les symptômes de la maladie française. Chacun va chercher le pauvre plus pauvre que les autres, l’exclu le plus discriminé, le déshérité le plus victime de l’ordre de choses, pour en faire le principe de la reconstruction sociale. Et comme les maux viennent de l’étranger – mondialisation oblige -, il en sort une politique de la France dont la mission serait de résister et de s’opposer au reste du monde au nom de ce bonheur français que son modèle social devrait assurer.
La vraie rupture ne serait-elle pas que la pensée politique s’interroge sur le système de pensée qui la domine et se demande s’il ne convient pas de s’en affranchir. Il ne s’agit pas de négliger les questions sociales. Il s’agit de se demander si, au XXIe siècle, la question politique continuera de se jouer sur un terrain seulement national comme si le reste du monde n’existait pas. On peut en effet rêver d’une autre politique pour la France, d’une politique qui ne serait pas de protection, mais de projection. Une politique qui ne serait pas liée à la préservation d’un modèle, donc une politique de résistance au changement, mais une politique liée par une ambition, une ambition qui justifierait mobilisation et dépassement, qui nous obligerait à sortir de nous-mêmes et de notre nombrilisme social. Une politique qui sortirait la France du « non ».
On ne peut pas s’empêcher de penser que la seule vraie question politique est celle des conditions de l’indépendance dans l’univers mondialisé du XXIe siècle. La solution de la question sociale elle-même en dépend. Le défi de l’indépendance, c’est-à-dire de la liberté, est aussi celui auquel répond sommairement la France du « non » par une illusoire résistance de principe au reste du monde. L’indépendance de la France est aujourd’hui plusieurs fois menacée : géopolitiquement, économiquement, énergétiquement, idéologiquement et écologiquement. C’est en renouant avec la vieille obsession de sa souveraineté, dont les conditions sont à définir dans le nouveau contexte, que la politique en France trouvera le vrai principe d’une rupture salutaire. Le reste n’est que rhétorique.
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