Le 24 janvier 2006, Sylvain Kahn faisait paraître dans Libération une tribune intitulée « Un plan Marshall pour l’Université ». David Mascré, Docteur en mathématique, Docteur en philosphie et en histoire des sciences, et chargé de mission à la Fondation pour l’innovation politique lui répond dans cette tribune.Dans un récent article paru dans Libération, M. Sylvain Kahn a bien voulu prendre acte du projet de Fondation d’une université européenne exposé par MM. Geremek et Vincent et le critiquer. Nous l’en remercions. La critique virulente et parfaitement orientée qu’il a proposée de notre texte va nous permettre de préciser notre pensée. L’auteur reproche au projet d’être tout à la fois élitiste, trompeur et dangereux. Et bien, oui ! Prenons en acte ! Le projet que nous défendons est tout à la fois élitiste, trompeur et dangereux.
Elitiste car à l’évidence il conduit à mettre en avant une vertu qui se perd : celle de l’excellence ! Elitiste encore, car il affirme sans ambages qu’il n’est point de continent libre sans élite savante pour éclairer ses peuples et ses dirigeants, empêchant les uns comme les autres de sombrer dans le conformisme ou la barbarie. Elitiste enfin dans la mesure où il affirme sans détour que sans sélection il n’y a pas d’élite. Allons plus loin. Nous pensons à la Fondation qu’en un temps où les élites semblent discréditées, en un temps où la notion même d’élite semble s’être perdue dans les sables de l’imprécision journalistique (n’importe qui pouvant être promu du jour au lendemain au rang de star et de modèle générationnel), il n’est rien de plus important que de reconstituer et de promouvoir une authentique élite. Les référendums récents ont montré que ce que les Français et les Européens critiquaient plus que tout c’était la constitution d’une nouvelle caste incompétente. Or l’élite est tout le contraire de la caste. La seconde est fermée et structurée autour de rites de soumission servile, la première est ouverte et marquée par un esprit de liberté et d’indépendance. Ce que nous voulons c’est mettre en avant une élite philosophique et savante, une élite qui allie ces deux paradigmes fondateurs de toute civilisation que sont la science et la sagesse. Ce que nous voulons en d’autres termes, c’est promouvoir une aristocratie au sens aristotélicien du terme, c’est-à-dire un corps de réflexion et d’action dont le critère de recrutement soit celui de la compétence, de l’aptitude et du mérite. Ce que nous souhaitons, c’est le regroupement en un lieu précis des personnes les plus compétentes du continent européen afin de permettre via la fédération de leurs compétences et de leur énergie le renouveau de cet esprit qui longtemps caractérisa l’Europe et éclaira le monde.
Notre projet est dangereux. Dangereux pour tous ceux qui ont fait de l’inculture et de la servilité journalistique l’horizon ultime de leur pensée. Dangereux pour tous ceux que la pensée et l’esprit critique effraient. Dangereux enfin pour tous ceux qui se sont attachés à faire de l’université un système dans lequel le recrutement et la gestion des personnes se fait non en fonction de la compétence mais de considérations qui n’ont rien à y faire (ancienneté, appartenance syndicale, conformité idéologique, jeu d’influence). Il est effectivement dangereux comme l’était au quinzième siècle le projet de vouloir donner une instruction aux jeunes femmes pour mieux les soustraire au droit de cuissage et à la violence sans vergogne des barons féodaux. Il l’est comme le fut au dix-neuvième siècle le projet de donner aux populations une instruction qui les soustrayait à l’exploitation massive de l’usine et des grands trusts capitalistiques.
Enfin, quoique d’une parfaite franchise dans ce qu’il annonce, notre projet est en un sens trompeur. Trompeur comme l’est cet esprit cartésien qui nous aide à quitter nos illusions et à faire le départ du vrai et du faux, en distinguant dans nos idées celles qui sont authentiques de celles qui ne sont qu’adventices ou factices. Trompeur comme peut l’être en un sens chez Pascal l’habileté du savant qui s’avise de tromper les demi-habiles pour mieux détromper les ignorants. Alors ! Trompeur notre projet ? Détrompez-vous ! Il ne trompera que ceux qui depuis trois décennies s’avisent de tromper la jeunesse étudiante européenne en lui donnant l’illusion qu’un certificat d’ancienneté universitaire équivaut à une compétence véritable et à la promesse d’embauche qui s’y attache nécessairement.
Si notre projet s’attache à un but, c’est bien celui-ci : répondre au besoin de sens et d’espoir qui anime une jeunesse de plus en plus désorientée par le nihilisme que lui assènent certains médias. Cela non pas en dénigrant les universités existantes, bien au contraire, mais en leur donnant les moyens de trouver un nouveau souffle. Notre projet est de construire une cathédrale du savoir. Mais celle-ci ne sera pas destinée à devenir un sanctuaire clos, sorte de tour d’ivoire dont ne sortiraient que les meilleurs, mais au contraire une maison mère d’où rayonneraient partout en Europe d’autres écoles d’excellence. N’est ce pas ainsi que s’est constitué le vaste champ des académies qui, d’Athènes à Alexandrie en passant par Antioche et Césarée ont dans l’Antiquité irrigué de leur savoir tout le bassin méditerranéen ? N’est ce pas ainsi, via le processus d’appropriation mimétique, que s’est constitué le vaste réseau des écoles cathédrales et des universités qui, tout au long du bas Moyen-Age, ont maillé l’ensemble du territoire européen. Nietzsche avait tort en voyant dans le ressentiment le moteur essentiel de l’activité humaine. Ne l’oublions pas ! C’est aussi à travers l’admiration de ce que l’autre porte en lui de meilleur que l’homme s’accomplit et se dépasse.
Le projet de constitution d’une université européenne s’inscrit dans cette logique. Il s’agit, à côté d’une université phare située à Strasbourg, de développer un réseau européen d’universités d’excellence, bénéficiant d’une véritable autonomie tout en conservant une assise nationale garantie par les traités actuels.
Quant à l’évaluation et au recrutement des universitaires travaillant à l’université européenne de Strasbourg, ils se feront par les pairs sur le principe d’une indépendance absolue, en dehors de tout système de réseau et d’entrisme politique. C’est la raison pour laquelle nous proposons que cette université ait un statut extranational qui permettrait aux universitaires qui la composent de garder une indépendance à l’égard des différents pouvoirs dont ils relèveraient antérieurement. Il s’agit là de constituer en quelque sorte un conseil des sages comme il existait en France du temps de Victor Cousin.
Contrairement à ce que dit notre contradicteur, il ne s’agit nullement d’assécher l’existant mais au contraire de le soutenir et de le relever en lui fixant une visée plus haute. La meilleure preuve, c’est que le budget de financement de ce projet, pris essentiellement sur des fonds européens et privés, ne conduirait nullement à appauvrir le budget des universités, par essence national. Et quand bien même il faudrait pour lui donner corps y consacrer un peu plus d’argent : mettons-y le prix ! La science et l’instruction sont des valeurs suffisamment précieuses pour que l’on consente à leur faire quelque sacrifice.
Ce qui est méprisant, ce n’est pas de vouloir tirer vers le haut une population de plus en plus abandonnée à elle-même, c’est au contraire de maintenir le statu quo d’un système qui se caractérise par son vide intellectuel.
Ce qui est dommageable, ce n’est pas de vouloir redonner essor à l’université, c’est au contraire de maintenir le système universitaire actuel dans une situation précaire dans laquelle il ne peut ni se développer ni rayonner pleinement. Ce qui est méprisant, ce n’est pas de vouloir redonner au savoir un peu de lustre et de grandeur, mais de laisser se développer l’enseignement dans des conditions de dispersion et de précarité qui sont souvent peu dignes d’un savoir authentiquement constitué.
M. Kahn est visiblement un formaliste. Il pense que c’est en changeant l’architecture d’un système que l’on en améliorera le contenu. Il s’attache dès lors à poser le problème de l’université essentiellement en terme de moyens. Nous pensons rigoureusement l’inverse. Nous affirmons que c’est précisément en redéfinissant les contenus et les programmes que l’on changera à terme la structure même de l’université. C’est en proposant un esprit nouveau, intégrant les nouvelles technologies et les nouveaux supports de diffusion sans renoncer aux techniques de transmission les plus anciennes et les plus éprouvées, que l’on permettra de voir émerger de nouvelles formes de pensée et de nouveaux lieux de réflexion.
Nous pouvons offrir aux générations montantes des palais princiers, ils les brûleront si nous ne leur donnons pas les moyens d’en comprendre l’histoire, d’en décrypter le sens et la beauté. Nous pensons à la Fondation que les chercheurs attachés au service de la science et à la valorisation du patrimoine culturel et civilisationnel de l’Europe peuvent être pour partie ces passeurs de sens, ces clercs de demain. Certes les clercs ont toujours trahi (Julien Benda nous l’a appris) et d’autres trahisons surviendront. Mais si l’on ne donne pas une place centrale au savoir dans l’économie de demain, et si l’on ne prend pas le risque de l’honorer à travers l’édification d’un lieu dédié à manifester notre adhésion et notre attachement aux normes qu’il porte alors c’est tout simplement la civilisation et le système de valeurs que celle-ci véhicule qui seront foulés aux pieds.
Parce que le savoir est quelque chose d’objectif, il doit s’inscrire dans une transmission verticale. La connaissance, comme la recherche, comme la découverte, ne s’improvisent pas. Elles ne viennent pas de la masse mais de quelques individus portés par une vocation et un désir de dépassement. C’est cette volonté de dépassement, cette formation et cette compétence première qui permet à ces individus de tirer à leur tour vers le haut ceux qu’ils ont la chance de croiser sur leur route.
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