Après le Brexit, les mots «peuple», «populisme» et «référendum» font florès.

Retour avec l’historien Christophe de Voogd sur ces mots polysémiques et souvent paradoxaux. Docteur en Histoire, ancien élève de l’École normale supérieure, Christophe de Voogd enseigne à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, est membre du conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique et collabore au blog de la Fondapol : Trop libre.

Depuis le référendum britannique sur le Brexit, le mot peuple est dans toutes les bouches. Certains le prononcent avec mépris tandis que d’autres s’en revendiquent. Mais au fond, qu’est-ce que «le peuple » ?

Vaste sujet et vaste débat qui occupe la pensée politique depuis la «démo-cratie» athénienne ! Impossible donc ici de donner du «peuple» une définition consensuelle. Mais on peut relever trois usages principaux du mot : son sens sociologique, désignant les classes les moins fortunées de la société, la moitié de la population qui se situe en dessous du revenu médian pour prendre un critère simple. Ensuite son sens dans la philosophique politique : l’ensemble des citoyens en tant qu’impliqués dans l’exercice du pouvoir (démocratie antique) ou dans sa source (démocratie moderne). Un troisième sens, médiatique celui-là, semble se dessiner avec l’équivalence croissante peuple/opinion publique. Dernier usage enfin : dans le débat public lui-même où le «peuple» est invoqué comme ressource politique par de nombreux acteurs. C’est ce que j’appellerai l’usage polémique du mot qui remonte sans doute en France à la dialectique de Sieyès du Tiers-Etat contre les ordres «privilégiés», qui hante toutes les grandes crises de notre histoire et qui bat à nouveau son plein de nos jours.Polémique d’autant plus furieuse et confuse que justement l’on ne parle pas du même «peuple», et à dessein: voyez comment le gouvernement et la CGT s’écharpent sur la «démocratie» dont ils prétendent être l’un et l’autre le champion.

Comme le mot «peuple», le mot «populiste» est particulièrement controversé. Que signifie-t-il ?

Il signifie justement la mobilisation du «peuple» comme ressource politique. A ce titre, pour parodier une phrase célèbre, tout le monde est, a été, ou sera un jour «populiste» : de Gaulle lui-même a eu recours politiquement et rhétoriquement au «peuple» aux moments décisifs (1958, 1962,1968…). Il reste que ce qui distingue le vrai populisme c’est la mise en place d’une grille de lecture constante, une véritable structure interprétative du champ politique, voire du monde. Le mot est certes vague, mais justement comme le mot «peuple» lui-même, d’autant que le phénomène populiste est en mutation constante. L’un des meilleurs penseurs actuels de l’Europe, l’intellectuel bulgare Ivan Krastev, le considère utile, car l’interprétation dominante sur un «retour de l’extrême-droite» ne rend pas compte de ce qui se passe sous nos yeux : «non pas la montée de mouvements antidémocratiques et autoritaires», tel qu’on les a connus dans l’entre-deux guerres, mais des «mutations dangereuses qui sont à l’oeuvre au sein même des démocraties libérales».

Je suis donc assez favorable à ce mot, tant il désigne un certain nombre de thématiques communes : Dominique Reynié a ainsi bien montré l’émergence de ce qu’il appelle un «populisme patrimonial», réaction défensive devant les menaces perçues contre le patrimoine matériel (logement, salaires, allocations sociales) et le patrimoine symbolique (repères identitaires) des nationaux «de souche». Je crois qu’il faut aussi rappeler l’analyse magistrale et trop peu citée qu’a proposée Raoul Girardet de l’imaginaire collectif dans ses Mythes et mythologies politiques : à savoir les quatre puissants mythes politiques que sont le Complot, le Chef, l’Unité et l’Age d’Or. Le populisme doit précisément son succès à la remarquable mobilisation de ces quatre mythes : partout un «complot» (de la Finance internationale, de Bruxelles, de l’Islam, voire des trois réunis : pourquoi pas «l’immigrationnisme euro-capitaliste» ?) ; partout un «chef» providentiel pour le dénoncer et rétablir «l’Unité du Peuple» afin de retrouver un «Âge d’or» défunt et regretté (Make America great again!). Et partout la même rhétorique : la distinction rigide et conflictuelle entre «Eux» (que ce soit les immigrés, les musulmans, les patrons, les élites, «Bruxelles», etc.) et «Nous» (que ce soit le peuple, les faibles, les travailleurs, les Français etc.). Violence oratoire qui peut aisément déboucher sur la violence physique.

L’exercice du référendum est également très critiqué. S’agit-il de l’outil démocratique par excellence ou existe-t-il un risque de «dérive populiste» comme l’affirment certains politiques ces derniers jours ?

Il n’y a pas d’outil démocratique par excellence. Même le suffrage universel n’est pas une condition suffisante, à voir le nombre de dictatures qui ont prospéré avec son aval. La démocratie, c’est le suffrage universel + le pluralisme + l’Etat de droit. Maintenant, le suffrage universel peut s’exercer par le choix des représentants (préférence libérale) ou par le vote populaire des lois (préférence de Rousseau). Ou les deux. C’est précisément l’équilibre visé par la Vème république et qui a fonctionné peu ou prou jusqu’en 2005. Le «non» au référendum aurait dû entraîner la démission de Jacques Chirac. Il est vrai que l’ignorance du suffrage universel avait commencé avec la perte des élections de 1986 qui aurait dû entrainer le départ de F. Mitterrand.

Personnellement, tout en étant libéral, je suis partisan du référendum pour trancher les questions centrales du vivre-ensemble. L’appartenance à une communauté de destin comme l’Union européenne ne peut pas être l’affaire d’une simple assemblée de représentants, sous peine de procès constant en légitimité. On le voit bien avec le Traité de Lisbonne, constamment sous les feux de la critique depuis sa ratification parlementaire. Inversement notre appartenance à l’euro a été légitimée par le référendum de Maastricht (ce qu’oublie Marine Le Pen et ce qu’on oublie de lui rappeler !). Mes amis libéraux se trompent d’enjeu. Ce n’est pas le recours au référendum qui est en cause, mais la nullité du camp du Remain (comme du «oui» en 2005). Non pas seulement, comme l’a trop dit, parce que la «raison» serait impuissante devant les «émotions», mais parce que l’on a joué sur la peur financière d’un Brexit, oubliant que toute peur cède devant une peur plus grande : en l’occurrence celle de perdre sa souveraineté et surtout son identité. Le camp du Remain a été incapable de mobiliser les émotions positives, celles de l’espoir et du désir, les seules à même de refouler efficacement les émotions négatives, comme le savent tous les thérapeutes. F. Mitterrand l’avait parfaitement compris en 1992, en mettant en avant l’Europe de la jeunesse et des opportunités face aux sirènes des peurs identitaires. Certes, les hommes préfèrent ressentir que raisonner ; mais ils préfèrent encore plus désirer que craindre.

Le «peuple» peut-il mal voter ?

Beau sujet de philo au bac ! Oui sans discussion, diront la quasi-totalité des penseurs politiques de Platon à Marx, pour des raisons diamétralement opposées au demeurant : incapacité politique congénitale du peuple pour le premier, effet trompeur de l’idéologie dominante pour le second. Seul Rousseau a une réponse originale et subtile : la volonté générale étant le fondement de la démocratie, son expression est souveraine et rien ne peut lui être opposé. Logique rousseauiste que notre Conseil constitutionnel a suivie à la lettre en se déclarant incompétent en 1962 pour juger de «l’expression directe de la souveraineté nationale». Mais si «le peuple veut le bien, il ne le voit pas toujours», dit également Rousseau. D’où la mission capitale qu’il confie au «Législateur» et qu’il a lui-même assumé pour les projets de constitution de Corse et de Pologne (rôle qui revient aujourd’hui aux responsables politiques, aux médias et aux intellectuels) : celle «d’éclairer la volonté générale».

Les libéraux sont souvent les plus sévères avec le référendum. N’est-ce pas paradoxal ?

Ce n’est pas paradoxal : c’est la tradition même du libéralisme, y compris le plus progressiste, qui est adepte de la démocratie représentative, théorisée notamment par John Stuart Mill. D’où la longue absence des référendums en Grande-Bretagne justement et le manque de familiarité de la culture politique britannique avec cette pratique, qui est peut-être l’une des raisons du Brexit. En France, la méfiance à l’égard du référendum chez les libéraux a été renforcée par son usage plébiscitaire par les deux Napoléons et même par de Gaulle. Le Brexit vient de réveiller cette vieille méfiance dans une famille politique fondamentalement pro-européenne. Cela est allé chez certains jusqu’à réveiller une non moins vieille suspicion vis-à-vis du «peuple» lui-même, ancrée dans le souvenir des excès de la Révolution, et si présente chez les libéraux conservateurs français comme Guizot et Thiers. Ce qui n’exclut encore une fois pas la possibilité du référendum pour un libéral. Tout est question d’éducation, l’un des combats majeurs du libéralisme au XIXème siècle, là encore chez Stuart Mill comme chez Jules Ferry et même avant eux, chez Bentham, Guizot ou Condorcet. L’engagement pour l’éducation du peuple est l’une des constantes, aussi indiscutables que méconnue, particulièrement en France, du libéralisme européen. Encore une fois, il faut «éclairer la volonté générale» et c’est justement en cela que les partisans du Remain comme ceux du «oui» en 2005 ont péché par une faiblesse argumentaire insigne.

Certains «populistes» comme Trump ou Johnson sont millionnaires. N’est-ce pas un peu paradoxal ?

C’est paradoxal mais non contradictoire : la tradition du «milliardaire populiste» remonte, mutatis mutandis, à l’Athènes antique avec un personnage comme Alcibiade, figure même du «démagogue». Elle est illustrée à Rome par César, héritier d’une tradition politique au nom significatif : celle des populares. Or Alcibiade comme César faisaient partie de la plus haute aristocratie. L’avènement du régime impérial à Rome, c’est l’alliance du Prince et du Peuple contre la république oligarchique chère à Cicéron. En un sens, c’est déjà la victoire d’un certain populisme, même si l’historien doit se méfier des anachronismes. Le mot de «populisme» me semble donc avoir une légitimité étymologique avec cette référence. Enfin, pourquoi se priver d’un mot que les leaders concernés eux-mêmes, Marine Le Pen comme Jean-Luc Mélenchon, ont hautement revendiqué ?

Boris Johnson et Beppe Grillo, Marine Le Pen et Donald Trump : tous sont qualifiés de populistes. Peut-on réellement les placer dans la même catégorie ?

Vous pourriez rajouter à bon droit Jean-Luc Mélenchon, Podemos, Syriza etc. Car le populisme est aussi bien de droite que de gauche. Le «peuple», contrairement à une légende tenace, n’est pas le monopole de la gauche ; il est aussi une obsession des ultranationalistes depuis Barrès et Maurras. Davantage, le populisme subvertit bien souvent le clivage droite/gauche, comme on le voit avec l’évolution du Front national, dont le programme économique et social est bien proche de celui du Front de gauche. Et sur bien des sujets, notamment sur l’antisémitisme ou les moeurs, il a abandonné les thèmes classiques de l’extrême-droite française. Marine Le Pen défend non le catholicisme, mais la laïcité ; non la morale familiale, mais les choix individuels (droits des femmes et des minorités) menacés selon elle par «l’islamisation» de nos sociétés. Le fait est général d’ailleurs dans toute l’Europe occidentale (la situation est différente à l’Est). Le Néerlandais Pim Fortuyn a été le pionnier de cette mutation. La victoire du multi-divorcé Trump sur l’establishment républicain, réactionnaire en la matière, signale le même phénomène aux Etats-Unis. Certes, l’on objectera que la question de l’immigration reste une ligne de partage entre droite et gauche : ce qui explique d’ailleurs le plus grand succès des populistes de droite. Mais, du coup, puisque le succès électoral en dépend, cette ligne devient de plus en plus floue : s’en prendre au «plombier polonais» en 2005 ou aux «travailleurs détachés» aujourd’hui, comme le fait «la gauche de la gauche», c’est jouer évidemment sur la corde xénophobe.

L’on retrouve enfin dans chez tous ces populistes les mêmes ressorts psychologiques : les «passions tristes» dont parlait Spinoza, les «émotions négatives» que j’évoquais plus haut: la peur, l’envie, le ressentiment… Et c’est à mes yeux le plus important et le plus grave. A voir Donald Trump, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon ou Geert Wilders, je retrouve la même éructation, le même rire carnassier, le même rictus de haine. Non que le monde soit à mes yeux un conte de fée ; encore moins que la nature humaine soit bonne (erreur de Rousseau et de toute la pensée de gauche après lui) ; mais flatter ses «bas-côtés» n’est pas digne de ceux qui sont précisément chargés de l’éclairer. En ce sens, la montée du populisme représente un véritable défi anthropologique.