Mardi 23 octobre, la Fondapol a reçu Sophie Pedder, auteur de Le déni français et Chef de bureau de The Economist à Paris. Le débat s’est déroulé entre Dominique Reynié, Sophie Pedder, et Geoffroy Clavel du Huffington Post.



Débat sur Le déni français de Sophie Pedder avec… par fondapol

Compte-rendu du débat

Diplômée d’Oxford et de l’Université de Chicago, chef de bureau de The Economist à Paris, Sophie Pedder a publié en septembre 2012 Le déni français, les derniers enfants gâtés de l’Europe (éditions JC Lattès) [1]. L’ouvrage fait écho à la «une» de The Economist du mois de mars 2012, qui titrait «France’s future, a country in denial» et présentait un détournement d’un tableau de Manet avec F. Hollande et N.Sarkozy comme personnages de la scène du «Déjeuner sur l’herbe».

Dominique Reynié, Sophie Pedder (The Economist), Geoffroy Clavel (Huffington Post)

Dominique Reynié, Sophie Pedder (The Economist), Geoffroy Clavel (Huffington Post)

En partenariat avec le site internet du Huffington Post, la Fondapol a organisé le 23 octobre un débat avec l’auteure sur le thème des privilèges dont jouissent les français et qui entravent aujourd’hui la croissance économique et l’innovation. Cette année, dans un contexte d’élections présidentielles qui aurait dû être propice aux grands débats sur l’avenir économique de la France, les hommes politiques semblent avoir soigneusement évité d’aborder ces sujets primordiaux. Deux thèmes, en particulier, n’ont pas eu la place qu’ils auraient méritée lors de la campagne : la dette publique et la compétitivité des entreprises (que François Hollande n’a pas mentionné une seule fois dans son discours au Bourget).

L’objectif de réduction de la dette publique

Sophie Pedder propose de réduire les coûts liés au fonctionnement de l’administration (la France dispose de 90 agents publics pour 1000 habitants, contre seulement 50 en Allemagne) et les dépenses sociales. À la question «Les français sont-ils des privilégiés ?», S. Pedder répond très franchement par l’affirmative. Notre système social, très confortable mais non financé, doit faire l’objet de modifications drastiques (comme celles qui ont été mises en œuvre dans de nombreux pays d’Europe, dans la zone euro – en Espagne, au Portugal, en Grèce ou en Irlande -, mais aussi en Grande Bretagne).

Sophie Pedder (The Economist)

Sophie Pedder (The Economist)

L’auteure s’est particulièrement intéressée au cas de la Suède (pays souvent cité en exemple pour la qualité de ses prestations sociales), où les fonctionnaires ne bénéficient pas du statut particulier d’employés à vie (entre 1990 et 1996, le pays a réduit le nombre des agents publics de 10 %, via des licenciements), et à celui de la Grande-Bretagne (qui a supprimé 700 000 postes de fonctionnaires sur cinq ans et diminué considérablement les subventions accordées aux bibliothèques municipales). Pas de différence entre les gouvernements de gauche et de droite sur ce point : le livre, s’il se veut engagé, n’est pas pour autant partisan[2] .

Mais les français auraient-ils élu un candidat sur la base d’un programme de rigueur budgétaire ? Pour Sophie Pedder, les électeurs sont, de façon générale, plus lucides que ne semblent le croire les hommes politiques (les dirigeants britanniques ont été élus sur un projet d’austérité, et l’économie est au cœur de la campagne électorale américaine). En France, elle souligne le courage de Manuel Valls lors de la primaire socialiste (il avait alors comparé les efforts à fournir à ceux qui avaient été faits après la Seconde Guerre mondiale), et celui de François Bayrou. Des discours peu porteurs, comme l’a rappelé Geoffroy Clavel (en léger désaccord sur ce point avec l’auteure) si l’on regarde le score du candidat centriste, de deux points inférieur à celui de Jean-Luc Mélenchon (pour qui «il faut arrêter de diaboliser la dette publique»). Quoi qu’il en soit, ces deux hommes font figure d’exception dans le paysage politique français, au grand dam de Sophie Pedder, qui déplore que l’absence de débat avant l’élection ne permette pas aujourd’hui au gouvernement d’avoir mandat (donc légitimité démocratique) pour prendre des décisions difficiles.

Loin de prôner des coupes aveugles dans les dépenses sociales, et reconnaissant que l’austérité n’avait pas eu en Angleterre un effet immédiat, Sophie Pedder s’est voulu modérée, admettant qu’il fallait distinguer les dépenses utiles (celles liées à la politique familiale notamment, le taux de natalité français étant un vrai atout pour l’emploi) des dépenses superflues («est-il normal qu’un chômeur qui était cadre touche 6000 euros par mois ?»). L’idéal ? La flexi-sécurité sur le modèle danois, qui prévoit un plafond d’allocation chômage à 75 % du salaire (plus qu’en France, donc), mais avec une limite de 2000 euros par mois.

Outre la réduction du déficit public que permettrait cette baisse des coûts sociaux, Sophie Pedder appelle de ses vœux une diminution des dépenses improductives, les performances du système français (et notamment du système scolaire) laissant à désirer. Dans les faits, la culture hexagonale se prête assez peu à ce type de calcul de performance (le mot «benchmarking» n’a d’ailleurs pas d’équivalent en français), notamment parce que les français ne raisonnent pas en terme d’ «argent du contribuable», mais plutôt en terme d’ «argent public» ou d’ «argent de l’État». Une correction dans le vocabulaire employé permettrait de modifier le rapport à la dépense, le gaspillage public n’étant plus le résultat de ce que l’État me donne et dont je peux profiter à loisir, mais la manifestation de ce que j’ai donné en amont à l’État, via l’impôt que je paye.

Permettre une plus grande performance des entreprises françaises

Une autre réforme voulue par l’auteure est la baisse des charges pesant sur les entreprises, qui retrouveraient ainsi leur compétitivité et pourraient créer des emplois. En effet, la rigidité du Code du Travail les contraint actuellement à des comportements

Geoffroy Clavel (Huffington Post)

Geoffroy Clavel (Huffington Post)

surprenants, comme celui qui consiste à contenir leur effectif à 49 personnes pour ne pas atteindre le seuil fatidique des 50 à partir duquel une série de charges nouvelles s’applique. Sophie Pedder en tire une règle générale sur un système français qui préfère protéger ceux qui ont déjà un emploi (les «insiders») au détriment de ceux qui n’en ont pas encore (les «outsiders»).

Au caractère contraignant de la législation française s’ajoute une interprétation radicale du principe de précaution (souvent entendu comme une non prise de risques, comme l’a expliqué Dominique Reynié lors du débat, et non comme une prise de risques modérée). Les sujets particulièrement répulsifs des OGM et du gaz de schiste fournissent des exemples types d’une idéologie qui décourage la prise d’initiatives, malgré un fort désir de la part des jeunes entrepreneurs de porter des idées neuves.

Comment expliquer ces réticences à faire confiance aux entrepreneurs en leur laissant une plus grande marge de manœuvre ? Il existe un mythe français du «patron-voyou » qui est parfaitement injustifié si l’on en croit Sophie Pedder. Non qu’elle récuse toute nécessité de moraliser la finance (idée qui n’est d’ailleurs pas une spécificité française, le même débat ayant lieu en Angleterre), mais elle regrette que la confusion soit entretenue entre patrons du CAC 40 et jeunes entrepreneurs. À ce titre, elle juge le «mouvement des pigeons» très encourageant, car en présentant des chefs d’entreprises qui ne sont pas des patrons, il pourrait changer le rapport des français à l’argent et à la création d’entreprises. Cette vision tronquée de l’entrepreneur se manifeste jusque dans la classe politique, dont les membres visitent les usines de la vieille industrie française (acier, automobile) et manifestent un désintérêt flagrant pour les petites start-up.

Dominique Reynié, Sophie Pedder (The Economist) et Geoffroy Clavel (Huffington Post)

Dominique Reynié, Sophie Pedder (The Economist) et Geoffroy Clavel (Huffington Post)

Cette opposition entre entrepreneurs dynamiques valorisant les talents et une classe politique figée sous-tend tout l’ouvrage de Sophie Pedder. Geoffroy Clavel croit y voir l’une de ses faiblesses, puisque les grandes innovations des années 1970 ont été portées par l’État (la fusée Ariane et le TGV sont souvent cités comme des exemples de réussite de l’État stratège et de l’État providence). À trop cibler la classe politique, Sophie Pedder en oublie que le modèle social français fait partie d’une culture nationale à laquelle les citoyens sont particulièrement attachés, et qu’ils considèrent comme une composante majeure de leur identité.

Ainsi, c’est une révolution complète des mentalités qui est à opérer. Ce changement ne peut certes pas être imposé en une fois, mais il est temps d’agir, car si une vraie crise des marchés devait avoir lieu, une réforme accélérée du système n’en serait que plus douloureuse.




[1] Alexis Benoist avait déjà livré un compte-rendu et une interprétation du titre de l’ouvrage sur le blog Troplibre.


[2] Cette thèse a été relayée par Dominique Reynié lors du débat, qui a justement souligné que «La pensée unique en France [était] celle d’un social-étatisme et n’ [était] pas liée à une famille ou à un mouvement politique».