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Dominique Reynié : « En 2012, le risque Front national est bien réel »

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Le directeur de la Fondation pour l’innovation politique estime que « la crise des puissances » alimente le populisme

Entretien

En l’espace d’une semaine, Marine Le Pen a bousculé l’espace politique et médiatique par une phrase provocatrice sur les prières de rue des musulmans, qu’elle a comparées, vendredi 10 décembre, à l’Occupation. Le retour sur l’avant-scène du Front national (FN) inquiète les états majors politiques et les oblige à réfléchir à la manière de le contrer.
Dominique Reynié, professeur de sciences politiques à SciencesPô Paris et directeur de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), analyse les causes de la montée actuelle du populisme, en France et en Europe.

Le Front national, avec la montée en puissance de Marine Le Pen, semble redevenu une crainte majeure pour les états majors politique. Comment expliquez-vous son essor ?

Il y a un élément qui tient bien sûr aux qualités propres de persuasion de Marine Le Pen. Mais, au delà, les idées qu’elle représente prospèrent en Europe et vont prospérer en France. Surtout si le leader qui les incarne parvient à cristalliser le potentiel de protestation.

Pourquoi le populisme de droite prospère-t-il en Europe ?

Il y a des raisons structurelles. Elles tiennent a ce que je nomme la crise des puissances. D’abord, le vieillissement démographique, qui installe une culture de l’inquiétude, de la propriété, du patrimoine, de la sécurité et une grande sensibilité au thème de l’identité.
Ensuite, la globalisation, qui est perçue, à raison, comme une intensification de la compétition entre les pays, entre les parties du monde, et qui peut donc favoriser une demande de repli national. II y a longtemps que l’Europe n’est plus le centre du monde, mais les Etats-Unis paraissaient encore être une émanation de nous-mêmes. L’émergence de l’Asie fait surgir une figure plus étrange. De même, la crise des finances publiques pèse considérablement sur la perception de l’Etat. La lutte contre les déficits, c’est-à-dire la réduction des dépenses publiques, peut être interprétée comme l’avènement de l’impuissance publique. D’autant plus en France, ou l’on confond puissance publique et dépense publique. La réduction des déficits est pourtant un objectif qui ne peut être reporté.

A ce titre, 2012 sera la première présidentielle à se dérouler dans le contexte d’une crise de la capacité financière publique. En 1974, il y avait, bien sûr, une crise mais l’on pouvait y répondre par des politiques fondées sur l’endettement. Ce n’est plus le cas. En 2012, il est difficile d’imaginer une véritable confrontation des options entre la droite et la gauche. Le programme unique est connu il faudra combiner une hausse des impôts et une baisse de la dépense. II n’y a pas d’autre solution. Enfin, se déploie une crise de l’Europe, en tant qu’institution. Pouvoir évoquer aujourd’hui un possible éclatement de la zone euro revient à reconnaître l’ampleur de la crise qui affecte l’Union. La crise de la puissance publique nationale est doublée d’une crise de la puissance publique de substitution, l’Europe.

Quel poids a la crise dans la montée des populismes ?

La crise économique et financière favorise l’idée que les élites sont incompétentes, dépassées. C’est l’une des sources de la poussée populiste. Le problème est cependant plus profond. J’ai longtemps admis l’existence d’une relation quasi mécanique entre la situation économique et la montée des forces protestataires, selon l’idée que la croissance fait baisser les tensions tandis que la crise les renforce. Ce n’est pas si simple.
En Europe du Nord, la situation sociale, économique et financière est aussi bonne que possible aujourd’hui On y enregistre pourtant une montée souvent impressionnante des forces populistes.La démographie et la globalisation favorisent l’émergence sur le marché politique du thème des identités. Des personnes refusent ce qu’elles assimilent à un changement de décor culturel et cultuel. Ce sont les problèmes posés par les mosquées, la burqa, l’offre de produits halal.
Un autre élément complique la donne. On observe une protestation face à la pression fiscale. Le phénomène des tea-parties, aux Etats-Unis, fait écho a une réalité européenne. Cette plainte dépasse les classes aisées. Les classes moyennes ne croient plus en l’augmentation de leur pouvoir d’achat et voient dans les baisses d’impôts le seul moyen d’élever leurs revenus. Toutes les stratégies de hausse des impôts, pour résoudre la crise, vont se heurter a cela.

On voit émerger, dans les discours populistes de droite comme de gauche, un lien entre discours social et national…

Dans les années 1980, le FN avait tenté d’associer l’immigration à une pression à la baisse sur les salaires. Ça n’avait pas marché. En 2005, lors du référendum européen, dans le camp du « non », le discours national a rejoint le discours social Jean-Luc Mélenchon s’est positionné contre l’adhésion de la Turquie à l’Union, dépeignant les Turcs comme les armées de réserve du capitalisme. II y a un glissement vers le discours national, à droite et à gauche.

En 2007, Nicolas Sarkozy a bâti son succès en prenant nombre de voix à Jean-Marie Le Pen. Il semble avoir aujourd’hui perdu la main. Que s’est-il passé en trois ans ?

Précisons d’abord qu’en 2007 Jean-Marie Le Pen avait fait un bon score, compte tenu du très bon taux de participation. Avec 10% des voix, il n’était pas très loin, en inscrits, des 16% de 2002. Depuis, la crise a bousculé la réalisation des programmes annoncés. Elle nourrit le sentiment de trahison face à des promesses non tenues.
Nous n’avons encore que des sondages, et, en 2012, la cote de Marine Le Pen ne se convertira pas forcément en vote. Cependant, le risque, à mon sens, est bien réel.

Depuis son élection, M. Sarkozy n’est pas resté en retrait sur les thèmes de la sécurité, de l’immigration, de l’identité. Mais la martingale de 2007 semble aujourd’hui sans effet…

Qui sait où en serait le FN si une autre politique avait été menée ? Cela dit, je pense personnellement que mettre en avant ces thèmes ne marche pas. II est difficile d’obtenir des résultats, le sentiment d’insécurité est compliqué à endiguer. Quant à l’immigration, non seulement il est difficile de la contenir, mais la réalité est qu’il n’y a pas assez d’immigrés.
Plus encore, investir les thèmes de la sécurité et de l’immigration expose au risque de crédibiliser une offre bien mieux satisfaite par des partis spécialisés.

Une telle politique droitière ne risque-t-elle pas en outre de décourager un électorat modéré ?

Si l’UMP perd en 2012, notamment en raison d’un bon score du FN, je fais l’hypothèse qu’une partie de la droite centriste va tenter de reconstituer peu ou prou ce que fut l’UDF. Une autre partie de l’UMP, déroutée par la défaite et confrontée localement à la pression du FN, cherchera à aller d’une manière ou d’une autre à la rencontre du FN.

La phrase polémique de Marine Le Pen sur les prières de rue des musulmans, comparées à l’Occupation, n’a-t-elle pas souligné son pouvoir politique ?

Cette phrase constitue, je pense, un véritable petit événement. Tout le monde voulant réagir, a, de fait, véritablement consacré Marine Le Pen. Ce fut une grande erreur. De plus, en parlant d’Occupation, elle s’est placée dans la position de la résistante. C’est une inversion complète de la situation habituelle. C’est la première fois que le leader du FN traite quelqu’un de nazi. Là est la rupture profonde avec son père et, sans doute, l’une des clés de possibles succès futurs.

Comment faire, compte tenu de toutes les contraintes que vous évoquez aujourd’hui, pour enrayer ce qui semble être une remontée du Front national ?

D’abord, je crois qu’il faut savoir se taire ou réfléchir à deux fois avant de parler. Ensuite, l’Europe est une solution forte parce que c’est une réponse post-nationale au problème posé par la mondialisation. C’est le vrai contrepoison. Enfin, il faut que les politiques proposent de vrais projets. Lutter contre les déficits, c’est un programme, pas un projet. II faut dégager les lignes d’un horizon désirable.
Aujourd’hui, le seul projet consistant est porté sous des formes différentes par Arnaud Montebourg, Jean-Luc Mélenchon ou Nicolas Dupont-Aignan, c’est la démondialisation. Mais cela peut aider en profondeur au succès du FN, chantre de la préférence nationale. D’autres parlent de République. Mais c’est quoi, la République? Attention ! Par un effet d’usure, la référence est peut-être désormais une coquille vide.

• Propos recueillis par Pierre Jaxel-Truer

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