Aux cantonales, l’abstention a atteint un record (environ 55 %). Pourtant, en 2007, au premier tour de la présidentielle, les Français avaient massivement voté (85,3 %}.
Se désintéressent-ils de la politique ?

Pas du tout. Pour moi, cette faible participation est plutôt un signe du contraire. C’est un message adressé aux politiques. Une façon de leur dire : « Commençons à parler des vrais sujets. »

Quels sont ces « vrais » sujets ?

Les Français envisagent la politique au sens noble du terme. La bonne marche de la « cité » (NDLR : selon l’étymologie grecque du mot). Or, aujourd’hui, il n’y a pas de débat significatif sur nos valeurs. Il se joue des changements profonds à l’échelle de l’histoire. Les Français regrettent que la classe politique n’en prenne pas la mesure.

De quels changements s’agit-il ?

Un bouleversement radical de civilisation se profile, dû à la conjonction de facteurs inédits. D’abord, le vieillissement démographique de l’Europe. En 2015, le nombre de décès y dépassera le nombre de naissances ! À la fin de l’année, on comptera seulement 500 millions d’Européens pour 7 milliards d’humains. Deuxième facteur, la globalisation. Demain, le cœur battant du monde ne sera plus l’Occident mais l’Asie.Dans le même temps, des pays qui faisaient partie du tiers monde, comme la Chine, le Brésil ou l’Inde, déploient leur puissance, imposant une profonde redéfinition du pouvoir planétaire. Enfin, troisième facteur, le surendettement de nos sociétés. Aujourd’hui, la dette de la France s’élève à 1600 milliards d’euros. Chaque jour, notre pays emprunte 1 milliard d’euros ! Voyez en Europe : après la Grèce, l’Islande et l’Irlande, c’est au tour du Portugal de sombrer.

La classe politique prend-elle ces bouleversements en compte ?

Non, elle les sous-estime. Prenez la dette publique. Depuis un quart de siècle, nous savons que nous ne créons pas assez de richesses pour maintenir notre niveau de générosité publique (je pense, par exemple, à la Sécurité sociale ou au système de retraites). Mais les gouvernants ont préféré ne pas toucher au système et emprunter pour financer le différentiel. Ils ne prennent pas la mesure du changement de civilisation qui se prépare. Alors que la société, elle, est en demande d’une réflexion de fond.

Sur quel thème doit porter cette réflexion ?

Sur la question du sens. Exemple : le débat sur l’identité nationale. Nous sommes passés à côté parce que la question était : « Qui sommes-nous ? » Impossible d’y répondre car on ne le sait pas ! On aurait dû se demander : « Que voulons-nous faire ensemble ? » C’est-à-dire : « Quel type de société voulons-nous bâtir ? En tant que communauté, quelles valeurs voulons-nous défendre bec et ongles ? »

D’où le scepticisme des Français vis-à-vis des responsables politiques ?

Oui. Les Français se demandent ce que les politiques ont saisi du moment historique que nous vivons. Cela nourrit leur méfiance. Mais c’est une méfiance réciproque.

Vous voulez dire que la classe politique se méfie des Français ?

Oui. Elle ne leur fait pas confiance. Il y a une forme d’infantilisation. Notre système politique, installé à Paris, explique aux gens, depuis de grandes écoles, qu’il a la clé pour leur faire réussir leur vie, qu’il va s’occuper de leurs problèmes. Alors que les Français sont capables de s’engager, comme le montre, par exemple, leur engouement pour le monde associatif. C’est aussi une manière de faire de la politique!

Du coup, les Français et la classe politique sont en décalage…

Exactement. En France, on n’est pas assez démocratiques et trop républicains.

C’est-à-dire ?

Dans une société véritablement démocratique, l’État laisse chacun organiser sa vie comme il l’entend, dans certaines limites. Il est tolérant à l’égard des formes différentes d’existences. En France, l’État semble vouloir homogénéiser la vie des gens. On a peur de la différence, au point de brandir la diversité comme une menace.

Et en quoi la France serait-elle trop républicaine ?

Notre République prône l’égalité à tout prix, mais cela ne correspond pas à la réalité. Par exemple, on nous affirme que l’école est partout la même. C’est une blague ! Tout le monde sait qu’entre un lycée chic parisien et un établissement d’un quartier difficile d’une zone périurbaine, c’est le jour et la nuit. Cet écart entre la langue des politiques et la réalité est anxiogène. Les gens se disent : « Les hommes politiques décrivent un monde qui n’est pas celui où je vis. Donc, soit ils ne connaissent pas le monde où je vis, soit ils mentent, soit je suis le seul à vivre dans ce monde. »

« Notre classe politique ne respire pas. Elle n’a intégré ni Internet ni la vie locale. »

C’est sur ce terreau que le Front national (FN) prospère…

Oui. Le FN dit aux Français : « Nous, nous savons ce que vous vivez. Nous sommes le parti de la vérité. » Contrairement au Parti communiste français de l’après-guerre, il ne promet pas une société meilleure mais la défense de la société menacée. Il a commencé à prospérer dans les années 1980, accompagnant les grands bouleversements du monde. Il grandit avec le sentiment de déclin.

Cette montée en puissance des extrémistes est-elle spécifique à la France ?

Non. On l’observe dans de nombreux pays d’Europe : aux Pays-Bas, en Autriche, en Finlande, au Danemark, en Italie… (1) Des partis populistes tirent profit, depuis les années 1990, de ce sentiment de déclin. Ils forment le parti de la peur et de l’imprécation. Sur ce terrain, le FN a de l’avenir.

Le clivage droite-gauche qui prévaut en France pourrait-il donc disparaître ?

Il sera de plus en plus malmené. Le système politique a été construit pour deux partis dominants – un de droite et un de gauche – et deux partis de second rang. Or, aujourd’hui, les deux partis dominants, l’UMP et le PS, sont très fragilisés. II faudra, à terme, une réforme des institutions. Car on ne fera pas entrer une société aussi différente que celle qui se prépare dans le système institutionnel actuel.

Peut-on faire de la politique autrement ?

C’est un chantier qu’il sera urgent d’ouvrir après l’élection présidentielle de 2012. II faut entamer une réflexion sur la définition de la politique, ses acteurs, ses outils.

Quelle mesure concrète proposeriez-vous ?

De donner beaucoup plus de place au monde associatif et à la diversité des parcours, des compétences. La classe politique est trop homogène. Ce n’est pas normal que 40 % des députés soient des fonctionnaires et 80 % des hommes ! Ce n’est pas normal que des députés soient élus sans discontinuer depuis 1962 ! Cette classe politique ne respire pas.  Quoi qu’elle en dise, elle n’a intégré ni Internet, ni la vie locale, ni la puissance de la société civile, des entreprises, des associations, etc. Elle devrait donner plus de place à l’opinion des citoyens. Bref, être plus démocratique.

Et les jeunes ? Quel rapport entretiennent-ils avec la politique ?

Ils votent peu et quand ils le font, ils donnent plus volontiers qu’on ne le croît leur voix au FN (2). Si l’on ne change pas le système politique, ils n’y entreront pas. Les jeunes font de la politique autrement, notamment via les réseaux sociaux d’Internet, comme Facebook. C’est un vrai lieu d’échanges, de discussions, de comparaisons. Une porte sur le monde.

Êtes-vous optimiste pour l’avenir ?

A moyen terme, oui. A condition que nous aidions les plus jeunes à trouver leur place dans le paysage politique. Les aider sans les gêner. II faut leur faire confiance.

(1) Sur ce sujet, Dominique Reynié publie « Populisme, la pente fatale », Ed Plon, 288 p,19,50 €, en librairie le 7 avril.

(2) Selon une enquête Logica Business Consulting Ipsos, 18% des 18 24 ans ont voté FN au premier tour des cantonales (moyenne nationale IS %).

Interview menée par Marie-Christine Vidal