Interview de Eddy Fougier parue dans Le Figaro.fr le 6 mai 2016. De la « zone à défendre » à Nuit debout, les anticapitalistes battent le pavé. Eddy Fougier scrute les mouvements « alter » depuis le début. Il analyse finement ce nouvel anarchisme, appelé à durer.

Eddy Fougier a reçu son prénom d’un père agriculteur qui admirait plus les Eddy chanteurs (Mitchel, Cochrane) que les Eddy coureurs cyclistes (Merckx). Devenu jeune chercheur en science politique, il s’est dit qu’il fallait s’intéresser aux mouvements émergents que personne ne traitait à l’Institut français des relations internationales (Ifri) dont il était une jeune recrue – il est aujourd’hui chercheur associé à l’Institut des relations internationales (Iris). Plutôt que Les yeux couleur menthe à l’eau, Fougier a fait ses gammes d’universitaire sur les nouvelles orchestrations de l’Internationale et les musiques de Manu Chao et de Zebda.

À la fin des années 1990, le FN a déjà pris racine dans le paysage politique français. Les antimondialistes, en revanche, sont un embryon de nouvelle synthèse anticapitaliste. « C’était une réponse à Fukuyama et au pronostic d’une victoire finale du libéralisme politique et économique », commente Fougier. On était en 1999, au sommet du GT de Seattle. Rendez-vous est pris ensuite chaque année au Forum social mondial de Porto Alegre. Mais en quelques années, les feux du rouge Brésil se sont éteints: les Forums sociaux se sont espacés. En France, Attac est une relique du passé. La Ve Internationale n’aura jamais vu le jour.

Un phénomène débuté à Notre-Dame-des-Landes

«Les zadistes: un nouvel anticapitalisme»

Tout cela est vieux. C’était il y a dix-sept ans. Autant dire un siècle. «Place de la République, j’ai vu des adolescents qui n’étaient pas nés au moment de Seattle. Pour eux, tout ça, c’est de la préhistoire», remarque Fougier, qui vient de publier deux analyses intéressantes du mouvement zadiste, Les zadistes (1) : un nouvel anticapitalisme et Les zadistes (2) : la tentation de la violence, une commande de la Fondation pour l’innovation politique, le think tank libéral dirigé par Dominique Reynié – de quoi étiqueter réactionnaire ce chercheur qui s’affiche neutre – mais « être neutre, cela veut dire à droite chez les alter », observe-t-il, lesquels n’admettent que les chercheurs engagés. Le phénomène des zadistes a commencé en 2007 à Notre-Dame-des-Landes. C’est un détournement de l’acronyme « zone d’aménagement différé » qui est censé devenir, grâce à une prise de possession illégale de ces « grands projets inutiles », une « zone d’autonomie définitive ». Il y en a eu 11 en France, « dont près de la moitié n’existait plus en 2016 », nous dit Fougier Bien sûr, Notre-Dame-des- Landes est la « ZAG mère ».

Au total, ces campements réunissent peu de monde Malgré des données parcellaires, on dénombre « entre 200 et 300 permanents et jusqu’à 2000 personnes certains jours d’été ». Fougier souligne la variété des profils. Il y a « les résidents, les intermittents, les compagnons de route, et les curieux » – dont faisait partie Rémi Fraisse (tué lors d’affrontements avec la police en 2014, NDLR). Socialement, deux catégories semblent se détacher : les classes moyennes, « de petits Blancs éduqués qui sont entrés dans une logique de précarisation volontaire », comme le dit l’une des personnes citées. L’autre catégorie est celle des « arrachés », des marginaux « qui viennent d’une culture de la rue ». Fougier montre bien que la force du zadisme est d’avoir réussi là où l’altermondialisme a échoué. Car les zadistes savent bloquer le système. Imposer des squats à ciel ouvert transformés en contre-sociétés. « Avec Notre-Dame-des-Landes, les altermondialistes sont passés aux travaux pratiques, proposant une expérience assez unique de pionniers du monde de l’après-capitalisme, de l’après-pétrole, de l’après-croissance. »

La synthèse de l’anticapitalisme, l’écologie radicale et l’anarchisme

On est à vrai dire frappé par un paradoxe. Oui, il y a une réussite du zadisme. Une poignée de militants ultra-déterminés se montre efficace de façon totalement disproportionnée par rapport à son poids dans la société. «C’est la dissuasion du super-faible au super-fort», résume Fougier. Mais cette réussite est extrêmement précaire. Le zadisme propose en fait un happening (anticapitahste) à durée indéterminée, baptisons-le HDI en hommage à la loi El Khomri. Une indignation nomade, qui a délaissé l’atelier des usines pour camper dans les forêts et les zones humides.

Fougier voit dans le zadisme la synthèse de trois courants: l’anticapitalisme, l’écologie radicale et l’anarchisme. Le communisme n’étant plus une solution, c’est le grand retour à la case anar La contestation retourne au jardin d’enfants, de quoi faire blêmir Lénine. « L’altermondialisme est une sensibilité plus qu’une idéologie au sens strict », fait observer Fougier. Qui se résume par le slogan du sous-commando Marees pendant la révolte des Indiens du Chiapas au Mexique. « Changer le monde sans prendre le pouvoir ! »

Nuit debout, énième hybridation

Tout cela crée une vulgate attrayante pour une toute petite fraction de la société qui « est de plus en plus tentée de choisir « l’exit option » ». Au fond, si tu es un jeune en rupture avec le capitalisme, tu peux choisir la TAD, ou le djihad. Le zadisme, de fait, agrège une violence nouvelle. Et Fougier, dans une seconde note de synthèse sur « La tentation de la violence », décrit la pénétration des Black Bloc dans un milieu militant – la gendarmerie aurait retrouvé des manuels de guérilla récupérés près de la ZAD du Testet, à Sivens, dans le Gard « On se rapproche du modèle des ecowarriors, mais on n’y est pas encore », note-t-il. Le désir de sortie existe indiscutablement, mais il est mis à rude épreuve chaque fois qu’il se cherche une incarnation. « La vraie sortie du système, c’est très dur. Quand on est jeune, c’est faisable, mais après? », fait remarquer un zadiste. Sans compter ceux qui font le coup de poing contre les forces de l’ordre et invectivent l’État, avant d’aller pointer au RSA, comme le raconte un observateur.

« Il y a eu la génération Naomi Klein, les indignés, les zadistes, et finalement Nuit debout »

Pour Fougier, Nuit debout n’est donc qu’une énième hybridation des mêmes refus: « C’est l’anarchisme, plus le selfie. » Et il y en aura d’autres. « l y a eu la génération Naomi Klein, les indignés, les zadistes, et finalement Nuit debout », énumère Fougier. Ce postcommunisme est pris en tenaille entre le refus du monde comme il est et le rejet des solutions venues du passé. Ils vivent dans la hantise d’un nouveau Parti communiste. Vive TAG permanente, la société horizontale. Depuis les contre-sommets des années 2000, depuis l’échec d’Attac à se transformer en parti politique, il ne reste qu’un état d’esprit, « très souvent complotiste », comme le fait remarquer Fougier. Les agents de la mondialisation sont partout et tirent toutes les ficelles.

Mais en l’absence de grand soir, il ne reste qu’un discours sans lendemain. Dans ce bilan d’une gauche sans domicile fixe, on constate que seules survivent les initiatives ultra-locales qui se refusent à l’affrontement avec « le système »: un semis de micro-sociétés s’est déjà organisé en rupture avec le consumérisme, un peu partout en France et en Occident, comme le montre par exemple le livre d’Éric Dupin, Les Défricheurs (La Découverte).

Eddy Fougier est politologue, chargé d’enseignement à Audencia Business School, à Sciences Po Aix-en-Provence et à Sciences Po Lille, et chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Il eszt auteur pour la Fondation pour l’innovation politique de deux analyses du mouvement zadiste Les zadistes (1) : un nouvel anticapitalisme et Les zadistes (2) : la tentation de la violence.