Tribune d’Emmanuel Combe, parue dans La Tribune du 15 octobre 2014. L’idée même de concurrence est mal vue, dans le domaine de l’éducation, alors même que les élèves sont sans cesse poussés à entrer en compétition, entre eux. Mieux vaudrait une concurrence entre établissements scolaires, qui profiterait aussi aux plus faibles, via des aides publiques.

Éducation et concurrence : voilà deux termes qui, dans l’inconscient de nombre de Français, de professeurs et décideurs politiques semblent par nature antinomiques. Qui n’a pas entendu que le sanctuaire du savoir et des apprentissages se devait à tout prix d’être préservé de toute compétition  ?

Mais à y regarder de plus près, la concurrence existe en réalité depuis fort longtemps dans notre système éducatif … et même sous sa forme la plus redoutable : la concurrence entre élèves. Une concurrence qui n’a d’autre but que de sélectionner dès le plus jeune âge une élite ; une concurrence qui fait primer l’individuel sur le collectif, chaque camarade de classe constituant un rival potentiel dans la course aux places et aux statuts. Cette concurrence entre élèves, qui prend le doux nom « d’élitisme républicain » est rarement remise en cause, y compris par ceux qui en subissent les conséquences, dans la mesure où, basée sur le seul mérite, elle est formellement ouverte à tous, sans conditions de classe sociale ou de ressources.

 Une concurrence entre élèves souvent contre-productive

Cette concurrence entre élèves n’est toutefois plus adaptée au monde économique d’aujourd’hui et apparaît même à certains égards contre-productive.

Elle fait tout d’abord des ravages dans l’inconscient des jeunes, qui ont le sentiment que les destinées professionnelles sont jouées à l’avance, en fonction d’un classement scolaire. Notons d’emblée le caractère très paradoxal de cette forme de concurrence: elle ne se déroule qu’une fois dans la vie de l’individu, entre l’enfance et le sortir de l’adolescence, et laisse peu de chances à celui qui n’a pas pris le train de la sélection au bon moment et au bon endroit. Or, l’essence même de la concurrence est de permettre à celui qui n’a pas gagné la première fois de pouvoir retenter sa chance ultérieurement. Dans un véritable univers de concurrence, les places occupées à l’âge adulte par les individus -notamment dans la haute fonction publique- seraient régulièrement réévaluées, en fonction des performances actuelles et non des seuls mérites passés, et accessibles à des personnes venus d’autres horizons, forts d’autres expériences.

Se préoccuper d’abord des « décrocheurs »

En second lieu, dans un monde économique où la qualité de la production devient la clé de la compétitivité et la qualification la meilleure arme pour accéder à l’emploi, l’enjeu principal est d’abord de s’assurer que tous les élèves disposent d’un bagage de savoirs et de compétences fondamentales. Dit autrement, la politique éducative doit prioritairement se préoccuper des 150 000 décrocheurs qui sortent chaque année du système scolaire et éviter que 2,5 millions de personnes ne se retrouvent à l’âge adulte en situation d’illettrisme. La concurrence pour la sélection d’une élite, pour nécessaire qu’elle soit à un pays, ne doit plus être notre seule priorité ; de toutes les façons, l’élite n’aura aucun mal à émerger d’elle-même, sans qu’il soit besoin de la stimuler à outrance.

L’école française prépare peu à l’innovation, à la créativité, au travail en équipe…

En troisième lieu, dans un monde d’innovation et d’agilité, où la réactivité et la créativité sont les maîtres mots, la capacité à collaborer, à travailler en équipe, à entreprendre des projets, à faire émerger des idées de toute part, à se remettre en cause en permanence, à prendre des risques  devient capitale. Or, l’école française prépare peu à ces attitudes : la compétition entre élèves ne favorise pas l’esprit de partage, tandis que le couperet du classement incite peu à sortir des sentiers battus et à explorer de nouvelles pistes ; l’accumulation de savoirs et la volonté de se conformer aux attentes des professeurs l’emportent bien souvent sur l’innovation et la prise de risque.

Pour des écoles indépendantes

Il est temps aujourd’hui de lever le pied sur la concurrence entre élèves, pour la mettre ailleurs : entre projets pédagogiques et entre établissements scolaires. Non pas pour baisser la dépense globale d’éducation, qui est le premier des investissements d’avenir mais pour améliorer son efficacité, à la fois dans la lutte contre l’échec scolaire et dans l’acquisition de nouveaux savoirs et compétences par les élèves. L’enjeu aujourd’hui est de libérer les initiatives au niveau local -que ce soit dans le public ou le privé, que ce soit au sein d’un même établissement ou entre établissements- pour que les méthodes d’enseignement se différencient davantage et que chaque élève trouve enfin une école adaptée à ses besoins, à son rythme et au rythme du monde.

Comment faire ?

En premier lieu, la création d’écoles indépendantes, qui disposent par nature d’une large liberté d’organisation, devrait être encouragée dans notre pays, pour favoriser le développement de pédagogies alternatives, qui accordent par exemple une place aux pratiques collaboratives entre élèves, à l’esprit d’entreprendre ou à la valorisation de la prise de risque, sans renoncer pour autant à l’acquisition des savoirs fondamentaux. Afin de rassurer les parents sur la «  »qualité » de l’enseignement dispensé dans ces nouveaux établissements, leur visibilité devrait être améliorée, grâce à un système de labellisation octroyé par l’État.

Une aide publique massive en faveur de la réussite des plus faibles

En second lieu, en ce qui concerne la lutte contre l’échec scolaire, tout établissement ou équipe d’enseignants ayant un projet pédagogique innovant et ciblé sur la réussite des élèves les plus faibles devrait être éligible à des aides publiques massives, avec un cahier des charges précis et une obligation de résultat. Il s’agit d’aller beaucoup plus loin que ce qui existe déjà en matière d’éducation prioritaire et qui, après plus de 30 ans d’existence, n’a pas donné les résultats escomptés. En effet, la logique actuelle repose d’abord sur l’allocation de moyens financiers spécifiques – plus d’un milliard d’euros par an pour l’éducation prioritaire- mais ne s’accompagne pas d’une totale liberté de mise en œuvre : on ne combat pas l’échec scolaire seulement avec un gros chèque mais aussi et surtout avec des innovations radicales.

Dans cette nouvelle configuration concurrentielle, le rôle de l’État serait toujours de fixer les programmes nationaux et les objectifs à atteindre en termes de savoirs et de compétences, mais il laisserait  l’entière liberté d’organisation, de pédagogie et de moyens aux établissements pour les atteindre, y compris en matière de rémunérations des professeurs.

En matière éducative, la concurrence n’est pas mauvaise par nature ; tout dépend de l’usage que l’on en fait. La concurrence dans le système scolaire français marche un peu sur la tête. Il serait temps de la remettre à l’endroit et au bon endroit.

Emmanuel COMBE est Professeur des Universités, Professeur affilié à ESCP Europe, Vice-Président de l’Autorité de la concurrence (*). Il est auteur pour la Fondation pour l’innovation politique.

(*) les opinions exprimées n’engagent en rien les institutions auxquelles l’auteur appartient.