Tribune d’Emmanuel Combe parue dans La Tribune le 14 novembre 2014.
La politique de concurrence permet d’ouvrir aux entreprises des marchés jusqu’alors protégés. Elle dynamise l’offre en jouant le rôle d’aiguillon. Et son impact sur l’emploi apparaît au total positif, même si elle crée de l’instabilité. Deuxième volet d’une série sur les politiques de concurrence.

La politique de concurrence est parfois montrée du doigt, accusée d’être tournée d’abord -sinon exclusivement- vers l’intérêt des seuls consommateurs. Ce faisant, elle conduirait à sacrifier les producteurs et l’emploi sur l’autel du pouvoir d’achat. Cette vision ne résiste pourtant guère à l’épreuve des faits.

Les abus de position dominante nuisent d’abord aux entreprises

En premier lieu, force est de constater que les premières victimes des pratiques anticoncurrentielles sont bien souvent… des entreprises, dont la compétitivité se voit altérée par le maintien de prix artificiellement élevés ou par un accès restreint au marché. Ceci est particulièrement vrai pour les abus de position dominante, dont l’objet premier est d’exclure du marché un concurrent ou d’empêcher qu’il ne se développe selon ses propres mérites. C’est également vrai pour les pratiques de cartel, qui se forment souvent sur des marchés de produits intermédiaires : en Europe, les deux-tiers des cartels condamnés ont pris place dans des secteurs tels que la métallurgie, la chimie, la fabrication de machines et d’équipements ou les matériaux.

L’aiguillon de la concurrence

En second lieu, la politique de la concurrence, en entretenant la rivalité entre entreprises, contribue à dynamiser l’offre. Rappelons que la concurrence joue le rôle d’un « aiguillon », qui incite les entreprises installées  à donner le meilleur d’elles-mêmes pour conserver leur part de marché et croître ; elle permet également l’entrée de nouveaux acteurs, qui disposent de modèles économiques plus efficaces et obligent les opérateurs existants à se renouveler. Bref, la concurrence exerce un effet positif sur la productivité, ce que confirment les études empiriques. Ce lien étroit entre concurrence et productivité se retrouve également au niveau de la politique de concurrence : une étude empirique récente sur les pays de l’OCDE montre que les gains de productivité sont d’autant plus marqués que le pays dispose d’une politique de concurrence vigoureuse.

Un impact positif sur l’emploi

En dernier lieu, la concurrence -et indirectement la politique de concurrence- exercent un impact positif sur l’emploi. Les expériences d’ouverture à la concurrence montrent que le volume de l’emploi tend à augmenter après la libéralisation. Il suffit de voir ce qui s’est passé en France dans le transport routier de marchandises suite à la réforme de 1986 : le niveau de l’emploi est passé de 200 000 à plus de 350 000 à la fin des années 1990. De même, au niveau européen, la libéralisation du transport aérien après 1993, n’a pas conduit à une baisse de l’emploi, en dépit de forts gains de productivité. A contrario, les mesures qui restreignent durablement la concurrence limitent l’emploi.

Il suffit, pour s’en convaincre, de relire les travaux sur l’impact des lois Royer-Raffarin sur le commerce de détail. Il en va de même des mesures protectionnistes : les limitations d’importation d’acier décidées en 2001 aux États-Unis ont certes permis de sauvegarder 3 500 emplois dans la sidérurgie, mais ont conduit dans le même temps, en augmentant les prix, à détruire entre 12 000 et 43 000 emplois  … chez les entreprises clientes ! Ces différents résultats empiriques n’ont, à vrai dire, rien de très surprenants.

Des destructions de postes au sein des entreprises installées, mais…

Si la concurrence peut entraîner des destructions d’emplois au sein des entreprises installées, l’analyse économique invite à ne pas s’arrêter à ce seul effet et à prendre en compte d’autres effets indirects, parfois moins visibles. Par exemple,  la baisse des prix va libérer du pouvoir d’achat, qui va se déverser dans d’autres secteurs : ainsi, l’essor du transport aérien en France au cours des années 2000, aurait conduit à la création de plus de 100 000 emplois dans nos régions, principalement dans les métiers du tourisme (hôtellerie, restauration, etc.).

Faut-il  en conclure pour autant que la concurrence n’exerce aucun effet négatif sur l’emploi ? Sûrement pas. La concurrence, en déplaçant continuellement les parts de marché entre entreprises, crée une instabilité de l’emploi et entraîne une réallocation fréquente des postes entre entreprises, entre secteurs d’activité et entre régions. Mais cet impact de la concurrence sur l’emploi n’est pas une fatalité, dès lors que les salariés ont été préparés en amont. Les bons leviers consistent à miser sur la formation initiale et continue pour favoriser les reconversions, à développer une véritable politique d’accompagnement qui protège les personnes plus que les emplois.

La politique de concurrence n’est donc pas réductible à une politique consumériste, qui se ferait sur le dos des salariés et des producteurs. A vrai dire, elle participe aussi, à sa mesure, à une politique d’offre.

Emmanuel Combe est professeur des Universités, professeur affilié à ESCP Europe et vice-président de l’Autorité de la concurrence. Il est l’auteur de la note pour la Fondation pour l’innovation politique La politique de concurrence, un atout pour notre industrie, Novembre 2014, 48 p