Tribune d’Emmanuel Combe parue dans La Tribune le 12 novembre 2014.
Bien au-delà de la simple défense du consommateur, la politique de concurrence peut jouer le rôle de politique industrielle. Premier volet d’une série de trois articles sur la politique de concurrence.

La politique industrielle a longtemps revêtu en Europe, et tout particulièrement en France durant les « Trente Glorieuses », la forme d’une politique ciblée sur quelques secteurs ou entreprises dont il fallait favoriser à tout prix le développement, à coups de subventions publiques. Cette politique a connu plusieurs succès retentissants -mais aussi des échecs cuisants- dans un contexte de rattrapage technologique par rapport aux États-Unis. Mais les temps ont radicalement changé: l’Europe se situe aujourd’hui sur ce que les économistes dénomment « la frontière technologique ».

Découvrir de nouveaux marchés

L’enjeu est moins d’imiter des technologies existantes que de découvrir puis dominer des marchés qui n’existent pas encore. Dans un univers de destruction créatrice, l’innovation peut surgir de partout, sans qu’il soit vraiment possible de l’anticiper. Il est donc difficile -pour ne pas dire impossible- de connaître à l’avance les secteurs et les entreprises qui seront les leaders de demain, et de les soutenir par des politiques trop ciblées, sans courir le risque de se tromper : qui aurait pu imaginer il y a seulement dix ans, lors de sa naissance, le succès d’un Facebook?

Favoriser la croissance de nouveaux champions…

Plus encore, les études empiriques nous montrent que la croissance économique et l’emploi sont aujourd’hui portés principalement par l’entrée et le développement rapide de nouvelles entreprises qui lancent des innovations de rupture et exploitent de nouveaux gisements de productivité. Or, force est de constater que, en Europe, les leaders d’aujourd’hui sont souvent les leaders d’hier : dans le domaine des technologies de l’information, où sont nos Google, Amazon et Twitter européens ?  L’ambition d’une politique industrielle moderne doit donc être de favoriser la croissance de nouveaux champions. Des nouveaux champions qui ne se décrètent pas à l’avance mais qui se construisent d’eux-mêmes, sur la base d’un terreau favorable.

 … en luttant contre les abus de position dominante

À cet égard, la politique de concurrence peut jouer un rôle utile :- en luttant contre les abus de position dominante, elle favorise l’essor de nouveaux acteurs sur le marché. En effet, lorsqu’une entreprise dominante commet un abus, l’objet même de son abus est bien de limiter la croissance – voire de compromettre l’existence – d’une firme de petite taille mais menaçante ;- en matière de fusion-acquisition, une entreprise peut décider de racheter une start-up, non pour en développer le potentiel mais pour l’empêcher de lancer sur le marché une innovation qui viendrait remettre en cause sa position établie ;- en ne ciblant aucun secteur en particulier, la politique de concurrence constitue une politique générique, qui s’adresse à l’ensemble des acteurs du marché : elle court donc moins le risque de se tromper.

Une politique de concurrence neutre, sans empêcher le soutien à certains secteurs

Elle est également moins exposée à la « capture du régulateur ». En effet, la politique industrielle classique n’échappe pas à la tentation de favoriser dans ses choix les entreprises disposant déjà d’une forte visibilité médiatique, d’une capacité à mieux profiter des effets d’aubaine et d’un réseau d’influence auprès des décideurs publics. On pourrait toutefois objecter à cette « neutralité » de la politique de concurrence qu’il est justement du ressort des pouvoirs publics de cibler certains secteurs, notamment pour favoriser une spécialisation du pays.

Par exemple, l’objectif de lutte contre le réchauffement climatique peut conduire un gouvernement à vouloir privilégier le développement de technologies « propres », que ce soit dans l’automobile ou les nouveaux matériaux. Mais ces politiques ciblées et la politique de concurrence, loin de s’exclure,  se complètent parfaitement. En effet, l’expérience montre que les politiques de ciblage s’avèrent d’autant plus efficaces que la concurrence à l’intérieur du secteur concerné est intense. Ainsi, une analyse du « miracle japonais » et de la politique industrielle menée par le MITI dans les années 1950-1980 montre que les succès ont résulté aussi de l’intense concurrence qui régnait sur le marché domestique, comme l’ont démontré Michael Porter et Mariko Sakakibara (2004).

Une forme moderne de politique industrielle

Le cas de l’automobile est à cet égard révélateur : dans les années 1960, le MITI a tenté en vain de consolider l’industrie japonaise autour de trois groupes, dont chacun se serait spécialisé sur un type de véhicule. Les entreprises ont refusé cette politique interventionniste, et une concurrence redoutable s’est alors développée entre elles, les conduisant à se différencier par l’innovation et la qualité de la production, avant de partir à la conquête des marchés étrangers. A contrario, d’autres industries japonaises comme l’aéronautique ou le logiciel (hors jeux vidéos), qui ont grandi à l’ombre de nombreuses restrictions à l’entrée,  ne sont pas parvenues à s’imposer à l’international, faute d’un aiguillon suffisant sur leur marché intérieur. Si la politique de concurrence n’a pas réponse à tout et ne saurait se substituer à d’autres initiatives publiques, notamment en matière de R&D, il serait à l’inverse réducteur de la cantonner à une simple politique consumériste : elle constitue aussi un ingrédient d’une politique d’offre et même, à certains égards, une forme moderne de politique industrielle.

Emmanuel Combe est professeur des Universités, professeur affilié à ESCP Europe et vice-président de l’Autorité de la concurrence. Il est l’auteur de la note pour la Fondation pour l’innovation politique La politique de concurrence, un atout pour notre industrie, Novembre 2014, 48 p.