Tribune d’Emmanuel Combe parue le 24 juin dans L’Opinion dans laquelle il invite les Européens à tisser davantage de liens entre eux afin de créer un sentiment d’appartenance.

La forte abstention aux élections européennes invite à aller plus loin que le diagnostic hâtif d’un désintérêt des Européens pour leur propre destin. Et si Bruxelles s’était éloignée de ses propres citoyens ? L’Europe des pères fondateurs, espace de liberté économique et d’espoir démocratique, a cédé la place à celle des pères fouettards, avec son cortège de plans de sauvetage et de rappels à l’ordre. Absorbé par le Meccano de l’élargissement, de la régulation budgétaire et bancaire, Bruxelles en a oublié de faire vivre l’Europe dans le cœur de chaque Européen.

Pourtant, cette autre Europe, plus proche, plus chaleureuse ne demande qu’à exister et existe même déjà pour une frange de la population, qui la vit au quotidien comme une évidence. Cette autre Europe, c’est d’abord celle d’une partie de notre jeunesse, qui a grandi avec Internet, le low-cost aérien et la diffusion de l’anglais. Les compagnies à bas coûts (200 millions de passagers par an), ont sans doute plus fait pour le sentiment d’appartenance à une communauté de destin que tous les sommets bruxellois. Dans le même temps, le tunnel sous la Manche et les connexions TGV ont fait apparaître une « plaque » ferroviaire qui unit le grand Londres à l’Ile-de-France, au Benelux et à la Rhénanie. L’essor du covoiturage accélère encore ce mouvement. Les réseaux sociaux, les nouvelles pratiques de partage, les séjours chez l’habitant participent de ce mouvement. Qu’on ajoute à cela une pincée de Skype, la baisse continue de l’eurotarif d’itinérance des téléphones mobiles ou sa suppression programmée et on aura une vision plus juste des nouvelles possibilités d’appropriation de l’espace européen par la jeunesse.

Cette autre Europe, c’est aussi celle du programme Erasmus, dont le but n’est pas seulement de parfaire la formation académique des étudiants, mais qui constitue aussi une formidable « auberge espagnole », dans laquelle un jeune s’ouvre à d’autres langues, à d’autres manières d’être et de penser.

Les esprits chagrins nous objecteront que cette Europe-là, c’est celle des bobos et des étudiants. Bref, des privilégiés de l’éducation. Ce n’est pas faux, mais la démocratisation des moyens de transport étant passée par là, cette Europe n’est déjà plus celle des seuls privilégiés du porte-feuille.

Tisser des liens. Regardons plus loin. La priorité de Bruxelles doit être de faire l’Europe pour tous et d’abord pour ceux à qui elle ne parle plus et pour qui le marché intérieur apparaît comme la cause principale de leur déclassement. A cet égard, le programme « Erasmus pour tous » constitue un formidable levier pour permettre à un apprenti, un agriculteur ou un adulte en formation professionnelle de mieux connaître l’Europe. Il faut que le bénéficiaire du programme apprenne quelque chose, mais son séjour doit aussi lui permette de tisser des liens, de dissiper des malentendus : il découvrira alors que les problèmes d’emploi, de transport, de logement, de santé, d’éducation sont le lot commun de ses cousins européens. Et si pour forger ce sentiment d’une communauté de destin, il faut accepter que les bénéficiaires du futur « Erasmus pour tous » passent un peu plus de temps au café qu’à l’atelier, Bruxelles ne pourra que s’en féliciter : l’Europe en aura fait des Européens convaincus.

Emmanuel Combe est professeur des universités et vice-président de l’Autorité de la concurrence.