D’après l’Institut de recherches économiques et fiscales (IRES)[1], les membres des pouvoirs exécutif et législatif français connaissent assez mal le monde de l’entreprise. On compterait entre 3 % et 5 % de chefs d’entreprise à l’Assemblée nationale (selon les critères sélectionnés), et 6 % au Sénat. La fonction publique (hauts fonctionnaires, cadres et retraités du secteur public, enseignants, etc.) est beaucoup mieux représentée : 44 % à l’Assemblée nationale et 43 % au Sénat. Même en ajoutant les cadres et salariés du secteur public, seuls entre 10 % et 13 % des députés auraient une expérience « significative » du monde de l’entreprise. A titre de comparaison, la part des hommes d’affaires/entrepreneurs s’élève à 25 % à la Chambre des communes britannique (contre 9 % de parlementaires issus de la fonction publique), et à 43 % à la Chambre des représentants américaine (contre 39 % pour le secteur public)[2]. La situation ne serait pas différente au sein des cabinets de François Hollande et Jean-Marc Ayrault : sur 84 conseillers (parmi 94), seulement 8 % seraient passés par le privé, alors que le contingent d’énarques avoisine les 50 %. Exemple évocateur cité par l’IRES[3], Pierre Bachelier-Iltis, conseiller aux affaires industrielles auprès du Premier ministre, a fait toute sa carrière dans l’administration. Sur 34 ministres du gouvernement Ayrault, seul Vincent Peillon a été entrepreneur.

L’éloignement du monde de l’entreprise, comme explication de la vision interventionniste et dirigiste de l’Etat ?

Cette surreprésentation de la fonction publique au Parlement et dans les ministères au détriment de l’entreprise est une autre exception culturelle française et peut expliquer, pour partie, la vision largement partagée parmi nos élites politiques que la solution aux problèmes économiques de la France passe par l’Etat. La question concerne l’ensemble du spectre politique national (droite et gauche confondues) et se retrouve dans nombre de décisions politiques récentes : hier la création d’Oséo et le grand emprunt, aujourd’hui la Banque publique d’investissement (BPI) et les contrats d’avenir. L’Etat est vu comme un acteur incontournable du développement économique national, garant de l’intérêt général, rempart aux excès d’un libéralisme exacerbé.


Les entreprises, créatrices des richesses redistribuées, ont le sentiment d’être incomprises

Corollaire d’une vision « colbertiste » de l’Etat, les entreprises peuvent avoir le sentiment de ne pas être considérées en commune mesure avec la place qu’elles occupent dans la création des richesses nationales. Le mouvement des « pigeons » en est l’illustration parfaite. Contraste d’un pays à la fois profondément épris de liberté mais plus défiant au moment de l’appliquer à l’économie et aux entreprises.

Une meilleure expertise issue de la société civile ?

La question de la représentation de l’entreprise au sein de la classe politique s’inscrit dans un cadre plus large de complexification des problématiques que doivent traiter les décideurs et du besoin croissant d’expertise sur des domaines de plus en plus spécifiques. N’est-il pas a priori logique d’avoir une expérience de la pratique des affaires pour la légiférer ? Pousser la réflexion plus loin revient à s’interroger sur la pertinence d’associer davantage des personnalités de la société civile à la conduite des affaires nationales, plutôt que des technocrates généralistes.

Julien Gonzalez



[1] « En France, le processus législatif est confisqué par ceux qui dépendent de l’argent public », étude de l’Institut de recherches économiques et fiscales, janvier 2013


[2] « Et si on inventait une parité et un non-cumul qui favoriseraient l’entreprise et l’emploi ? », L’Express, 30 janvier 2013


[3] « Les membres des cabinets de François Hollande et de Jean-Marc Ayrault : proches de l’ENA et très loin de l’entreprise », étude de l’Institut de recherches économiques et fiscales, septembre 2012

Crédit photo : Flickr_julie70