Article de Laurence Daziano paru le 1er avril 2015 dans Le Point Afrique. Spécialiste des pays émergents, elle répond à cette question-clé au travers des atouts, des faiblesses et des défis du pays.

Contre toute attente, le Nigeria a réussi un exploit. Depuis le retour à la démocratie, en 1999, le Parti démocratique populaire (People’s Democratic Party, PDP) l’emportait toujours face à l’opposition. Or, en 2013, trois partis d’opposition se sont unis pour former le Congrès de tous les progressistes (All Progressive Congress, APC) et présenter un candidat unique à l’élection présidentielle. À l’issue d’une campagne électorale enfiévrée, où tous les observateurs prédisaient une défaite de l’opposition et un affrontement meurtrier postélectoral entre le Nord musulman et le Sud chrétien, le Nigeria a réalisé un triple exploit : tenir les élections, au moment où le conflit redouble d’intensité à l’est contre la secte islamiste Boko Haram ; assurer un scrutin « sincère » où 68 millions d’électeurs nigérians ont pu se rendre dans un bureau de vote ; réaliser l’alternance, alors que le candidat de l’opposition, Muhammadu Buhari, 72 ans, ancien général et musulman du Nord, a réussi à l’emporter face au président sortant, Goodluck Jonathan, 57 ans et chrétien du Sud. En soi, ces trois exploits suffisent à qualifier l’élection présidentielle nigériane de formidable succès. Cependant, face à l’immensité des défis qui attendent le nouveau président (guerre contre Boko Haram, baisse des prix du pétrole, développement économique, coupures d’électricité, démographie galopante…), la véritable question est maintenant de savoir : que faire ?

Un pays à très fort potentiel…

Le Nigeria est un pays immense et complexe. « État continent », peuplé de plus de 175 millions d’habitants, il en comptera 440 millions en 2050, devenant ainsi le troisième État le plus peuplé au monde derrière l’Inde et la Chine. Cette population est jeune puisque près de 62 % des Nigérians ont moins de 25 ans. Dès à présent, 1 Africain sur 4 qui naît est nigerian. Démocratie naissante, fédération d’États chrétiens pétroliers au Sud, mais pauvres et appliquant la charia au Nord, le Nigeria s’appuie sur une vaste diaspora, qui a essaimé dans les pays anglo-saxons, et a produit une élite internationale remarquable, du Prix Nobel de littérature, Wole Soyinka, à l’ancienne directrice générale adjointe de la Banque mondiale, Ngozi Okonjo-Iweala, en passant par l’espoir de la littérature nigériane, Ngozi Chimamanda Adichie. Lagos, avec ses 10 millions d’habitants, est devenue une mégapole de taille mondiale, véritable « ville monde » du business nigérian. Économiquement, le Nigeria est devenu la première puissance africaine, devant l’Afrique du Sud, en 2014. Premier producteur de pétrole africain, le Nigeria est aussi le pays d’Afrique qui compte le plus de milliardaires, le deuxième marché mondial pour les jets privés, qui ont connu une croissance de + 700 % entre 2007 et 2013, et le deuxième marché mondial de production de films, avec l’industrie cinématographique de Nollywood. Enfin, le Nigeria est le cœur névralgique des start-up africaines, au premier rang desquels la formidable naissance de Jumia, souvent qualifié d' »Amazon » africain.

… avec des obstacles structurels majeurs

Pourtant, le Nigeria présente, à l’inverse, des problèmes structurels majeurs. La secte islamiste Boko Haram s’est emparée du nord-est du pays, faisant régner un climat de terreur dans l’État de Borno. La baisse des prix du pétrole a considérablement aggravé le déficit public. Le niveau de corruption reste endémique. Les investissements dans les infrastructures sont notoirement insuffisants, et notamment dans l’énergie, provoquant régulièrement de vastes coupures électriques. Enfin, si la croissance reste élevée, avec environ 7 % par an depuis 10 ans, la poussée démographique tempère la capacité réelle de développement du pays. Selon les dernières statistiques de 2010, près des deux tiers de la population vivraient sous le seuil de pauvreté.

Priorité pour Buhari : la lutte contre la pauvreté

Dans ce cadre, le nouveau président, Muhammadu Buhari, auréolé d’une réelle intégrité, devra se saisir des dossiers à « bras-le-corps ». Cela requiert trois actions fondamentales. La première, qui est une condition indispensable au développement, concerne la reconquête d’une souveraineté totale sur le territoire nigérian et l’éradication de la secte Boko Haram. La deuxième porte sur une lutte totale contre la corruption. La troisième est de planifier et de mettre en œuvre un cadre économique cohérent, que l’on pourrait qualifier de « Nigerianomics » autour d’une sécurisation des investissements étrangers, d’un assainissement des comptes publics, d’une planification des investissements énergétiques, d’une mise en valeur des jeunes start-up et d’une diversification de l’économie en général. À ces conditions, le Nigeria présente toutes les conditions pour devenir, dans la prochaine décennie, une puissance émergente de premier plan.

Laurence Daziano, maître de conférences en économie à Sciences Po à Paris, est membre du Conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique. Elle est l’auteur de l’ouvrage : « Les pays émergents, approche géo-économique » (Armand Colin, 2014). Un débat autour de cet ouvrage a été organisé par la Fondation pour l’innovation politique le 3 décembre 2014, à retrouver sur le site de la Fondation. Elle est aussi l’auteur pour la Fondation pour l’innovation politique des notes La nouvelle vague des émergents et L’urbanisation du monde. Une chance pour la France.