Article de Laurence Daziano paru le 24 décembre 2014 dans Les Échos.

Après l’effet Tequila consécutif à la crise du peso mexicain en 1994, voici venir l’effet matriochka. A la manière des poupées russes, la crise du rouble en cache plusieurs autres, potentiellement graves pour des pays émergents endettés.

L’économie russe est brutalement entrée, en décembre, dans une crise qui risque d’avoir des répercussions multiples pour l’économie mondiale, et tout particulièrement pour les pays émergents. A tel point qu’à l’instar de l’effet Tequila qui avait marqué, en 1994, la contagion de la crise du peso mexicain à l’ensemble des pays en développement, il convient de faire un parallèle en regardant la crise russe comme ayant un effet de poupées russes, les fameuses matriochkas, avec des conséquences emboîtées pour les pays émergents.

La crise russe, qui a culminé à la mi-décembre avec la chute du cours du rouble de plus de 20 % en deux jours, a trois origines distinctes. En premier lieu, une origine géopolitique avec la crise ukrainienne, déclenchée à la fin de l’année 2013 par la révolution de Maidan, puis par le conflit dans les régions russophones de l’est de l’Ukraine. Ce conflit a donné lieu à une série de sanctions américaines et européennes, dont des sanctions personnelles contre les oligarques russes liés au Kremlin, mais plus largement des sanctions visant à « couper » l’économie russe des circuits de financement occidentaux. Les sanctions bancaires ont probablement été les plus dures pour l’économie russe.

En second lieu, la crise russe a une origine conjoncturelle liée à la chute des cours du pétrole. La baisse du prix du baril de brent, entamée depuis un an, s’est brutalement accélérée à la suite de la dernière réunion de l’Opep, le 27 novembre dernier à Vienne, au cours de laquelle l’Arabie saoudite a obtenu de ne pas réduire les quotas de production. Si cette décision a eu pour effet de confirmer la tendance baissière des cours du pétrole, elle vise également à mettre à mal les producteurs américains de pétrole de schiste, en limitant la rentabilité de leurs investissements, et à affaiblir l’Iran qui a besoin d’un baril à 130 dollars pour équilibrer ses comptes publics.

Enfin, la crise russe est liée au ralentissement plus structurel constaté dans les BRICS. Ce ralentissement de la croissance est lié à la hausse des salaires dans les BRICS, et donc à une moindre profitabilité des investissements industriels, mais également à la fin de la politique de « quantitative easing » et à l’annonce d’une politique de remontée des taux d’intérêt de la Fed. L’appréciation du dollar entraîne une dépréciation des devises des pays émergents. Comme en 1994 avec la crise mexicaine, le déclenchement tient à une remontée des taux directeurs américains.

La crise russe va avoir deux traductions immédiates pour l’économie mondiale, ce qui peut conduire à les qualifier d’effet « matriochka ». Tout d’abord, la crise monétaire va se transformer en crise de l’économie réelle en Russie. En effet, le fait marquant de la crise russe tient dans la brutalité de la dépréciation du cours du rouble. Cela traduit une sortie massive de capitaux de Russie, et donc une diminution drastique des investissements à terme. Il existe également un risque réel de défaut bancaire des entreprises russes, notamment des conglomérats industriels. Il convient d’ailleurs de noter que les banques françaises sont les plus exposées en Russie, que ce soit la Société Générale ou BNP Paribas. La seconde traduction tient au risque de contagion pour les autres pays émergents à travers deux canaux de transmission. En premier lieu, une chute des devises des pays émergents pour les pays qui présentent un déficit élevé des comptes courants, une balance commerciale déficitaire et une inflation non maîtrisée. La Turquie, l’Indonésie ou le Mexique sont particulièrement exposés. En second lieu, le risque de défaut, non pas tant des dettes souveraines, mais des dettes privées car le crédit au secteur privé a augmenté plus vite que le PIB nominal dans la plupart des grands pays émergents au cours de la dernière décennie (Russie, Chine, Brésil, Turquie).

Malgré ces risques, les pays émergents sont mieux armés pour affronter une crise monétaire qu’en 1994 ou en 1998, notamment car leurs économies se sont diversifiées et qu’ils disposent de très importantes réserves de change (8.000 milliards de dollars). Cependant, le risque de contagion de la crise russe à travers l’effet matriochka doit nous inciter, nous Européens, à trouver, au plus vite, un accord politique de sortie de crise avec Vladimir Poutine.

Les points à retenir
Hormis les sanctions occidentales et la chute du pétrole, la crise russe est liée au ralentissement plus structurel des Brics.
Une chute des devises des pays émergents présentant un déficit élevé des comptes courants n’est pas à exclure.
L’autre risque est celui du défaut pour les pays supportant une importante dette privée.

Laurence Daziano, maître de conférences en économie à Sciences Po à Paris, est membre du Conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique. Elle est l’auteur de l’ouvrage : « Les pays émergents, approche géo-économique » (Armand Colin, 2014). Un débat autour de cet ouvrage a été organisé par la Fondation pour l’innovation politique le 3 décembre 2014, à retrouver sur le site de la Fondation. Elle est aussi l’auteur pour la Fondation pour l’innovation politique des notes La nouvelle vague des émergents et L’urbanisation du monde. Une chance pour la France.