Article de Laurence Daziano paru le 12 février 2015 dans L’Opinion.

La reprise en main politique du régime chinois, sans équivalent depuis la libéralisation engagée par Deng Xiaoping, a pour effet de transférer le pouvoir d’une oligarchie, la Ligue de la jeunesse, à une autre, celle des princes rouges.

Xi Jinping a engagé, depuis son accession au pouvoir, une lutte contre la corruption. Méthodiquement, le président chinois a d’abord assis son pouvoir politique au sein du parti communiste (PCC), avant de s’attaquer aux grands conglomérats. Cependant, cette lutte anti-corruption, qui atteint des proportions inégalées depuis Mao, entrave les perspectives de croissance et la sûreté des investissements.

La lutte anti-corruption porte, en toile de fond, un affrontement entre les héritiers des hauts dignitaires du PCC, qualifiés de « prince rouge », dont Xi Jinping est le porte-étendard (son père a été vice-premier ministre avant d’être écarté par Mao), et la Ligue de la jeunesse, qui était dirigée par le précédent président Hu Jintao, et représentait la jeune garde issue de l’ascenseur social de la Révolution culturelle.

Reprise en main politique. La campagne anti-corruption a connu trois épisodes distincts. Le premier temps se déroule lors de l’accession au pouvoir de Xi Jinping, avec l’éviction de Bo Xilai, rival et candidat de la Ligue de la jeunesse au poste de secrétaire général du PCC. Fort de ce succès, Xi Jinping engage une seconde étape qui vise à prendre définitivement la main sur le PCC. Le « tsar » de la sécurité, Zhou Yongkang, est emprisonné et une procédure est engagée contre Ling Jihua, l’équivalent du secrétaire général de l’Elysée à l’époque de Hu Jintao. Enfin, la troisième étape vise à étendre la campagne anti-corruption aux grands secteurs économiques tenus par le PCC : le pétrole, la télévision d’Etat et les banques.

La reprise en main politique du régime chinois, sans équivalent depuis la libéralisation engagée par Deng Xiaoping, a pour effet de transférer le pouvoir d’une oligarchie, la Ligue de la jeunesse, à une autre, celle des princes rouges. Ainsi, le système oligarchique, au sens où le gouvernement repose sur l’alliance entre l’argent et le pouvoir politique, connaît une continuité.

Croissance des inégalités. Comment analyser cette évolution ? Certes, les dirigeants chinois ne sont pas séduits, c’est le moins qu’on puisse dire, par le modèle de la démocratie libérale occidentale. Pour Xi Jinping, l’essentiel est de garantir l’unité politique du territoire chinois. De fait, par comparaison aux autres grands pays émergents, les succès de la Chine s’expliquent par la centralisation du pouvoir politique et la capacité de la puissance publique à financer les infrastructures. Ainsi, le capital public représente environ 40 % du PIB chinois, alors que la part du capital public est aujourd’hui quasi nulle dans la plupart des pays riches, puisque les actifs publics sont équivalents aux dettes souveraines.

Ce modèle chinois, dominé par l’oligarchie et le capital public, risque désormais d’entraver la croissance. Comme l’analyse Thomas Piketty, l’influence des fortunes privées et la croissance des inégalités posent des difficultés structurelles. Le modèle russe, où les oligarques dominent et sortent les capitaux du pays, inquiète les dirigeants chinois. Pour autant, les élites chinoises ne sont pas prêtes à plus de transparence, à une politique de réduction des inégalités et à l’introduction d’un système fiscal redistributif.

De ce point de vue, le développement chinois pourrait être entravé par la puissance de cette oligarchie et le manque d’innovation, à l’heure où la Chine veut évoluer vers l’économie de marché et une croissance plus qualitative.

Laurence Daziano, maître de conférences en économie à Sciences Po à Paris, est membre du Conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique. Elle est l’auteur de l’ouvrage : « Les pays émergents, approche géo-économique » (Armand Colin, 2014). Un débat autour de cet ouvrage a été organisé par la Fondation pour l’innovation politique le 3 décembre 2014, à retrouver sur le site de la Fondation. Elle est aussi l’auteur pour la Fondation pour l’innovation politique des notes La nouvelle vague des émergents et L’urbanisation du monde. Une chance pour la France.