Interview de Dominique Reynié parue dans Le Monde daté du 20 novembre 2012.

L’UMP peut-elle sortir de la crise ?

Difficilement. Dix ans après sa création elle est confrontée à un risque d’explosion. Ce scrutin ne fournira aucune base solide à celui qui serait désigné.

A qui profite cette situation ?

A Nicolas Sarkozy dont la légitimité historique surpasse désormais celle des deux candidats ; à François Hollande qui voit son opposition se fissurer au moment où il rencontre de grandes difficultés ; à Jean-Louis Borloo dont l’UDI pourrait apparaître comme la droite gouvernementale de substitution ; enfin à Marine Le Pen qui rêve de récupérer ces électeurs, ces militants, voire ces élus de I’UMP déçus ou désorientés.

Comment en est-on arrive là ?

Ce n’est pas la proximité des scores qui doit nous étonner puisque cela reste possible dans une compétition électorale ; en revanche c’est la réaction des protagonistes qui est frappante. L’opposition entre les deux candidats et les deux équipes s’est exprimée avec une force qui hypothèque la réconciliation. A l’évidence cette élection interne a été interprétée comme une « pré-primaire », une pré-désignation du candidat de 2017. Elle illustre aussi le fait qu’il existe chez les militants électeurs une hésitation voire une querelle doctrinale

Dans ces conditions, l’exercice du droit d’inventaire fait il encore sens ?

Oui car la droite française sort dynamitée du dernier quinquennat. Entre 2007 et 2012 le centre a disparu, l’UMP a perdu toutes les élections intermédiaires ainsi que la présidentielle. Et elle a échoue à ce dernier scrutin dans les pires conditions car elle ne sait pas dire aujourd’hui si elle doit cette défaite à un déficit de droitisation ou au contraire à un excès.

Patrick Buisson, l’un des conseillers de M. Sarkozy pendant la présidentielle, invoque « une homogénéisation croissante des électorats UMP et FN », Qu’en pensez-vous ?

La doctrine de Buisson, c’est l’échec assure de la droite. Elle la conduit à déserter les thèmes qui font sa force : l’ouverture au monde, l’Europe, la croissance, l’innovation, la refonte de l’Etat, la liberté individuelle, la responsabilité… «Le Front national, comme tous les partis populistes, profite de chacun des échecs gouvernementaux ». A un moment où l’histoire lui tend les bras, la droitisation l’enferme sur un terrain identitaire fait d’hostilité à l’Europe, à l’entreprise, un terrain archaïque ou elle n’aura jamais mieux à proposer que le FN. II faut être très attentif à ce qui vient de se produire aux États-Unis. Si le parti républicain a perdu face à un candidat pourtant sortant et très affaibli par la crise, c’est parce qu’il  s’est trompé d’époque. Aimanté par le radicalisme populiste du TEA PARTY, il n’a pas vu que la société américaine est devenue multiculturelle, que les femmes y jouent un rôle plus important, que le rapport à la politique a été bouleversé par les réseaux sociaux etc. Toute l’Amérique nouvelle a voté Obama parce que le parti républicain n’a pas su la voir, la comprendre, n’a pas su lui parler. Le même aveuglement menace la droite française. En 2007 Nicolas Sarkozy avait combiné les éléments d’une droite sécuritaire avec ceux d’une droite ouverte sur les questions économiques et sociétales ; en 2012 il s’est laissé imposer une vision rurale-identitaire et eurosceptique impossible à porter.

En cinq ans, la société française ne s’est elle pas droitisée?

C est ma thèse pour la France comme pour toute l’Europe. C’est une évolution profonde qui tient à plusieurs raisons notamment démographiques et patrimoniales. Mais précisément quand la société se droitise, la droite doit en tirer profit et non vouloir se droitiser! Cela n’a aucun sens puisque cela l’amène à déserter l’espace central, opérateur politique, culturel et social de cette droitisation, offrant ainsi à la gauche l’espace dont elle a besoin pour la battre !

Vous voulez dire que M. Hollande va tenter l’ouverture au centre ?

Bien sûr car face à la crise, il n’a pas d’autre choix que d’inventer un social libéralisme à la française. Il sait très bien qu’il est en train de perdre sa gauche et qu’à terme il devra transformer le PS en une sorte de parti démocrate susceptible d’attirer le centre. La droitisation de la droite favoriserait le succès de cette opération. La lecture de la carte électorale depuis cinq ans est instructive : l’UMP s’est effondrée à l’ouest, où les centristes naguère régnaient en force. Elle a disparu des centres urbains où vivent nombre d’actifs, appartenant aux classes d’âge intermédiaires, créateurs économiques et culturels aux revenus moyens et supérieurs. Son orientation droitière amènera l’UMP à s’enliser dans des territoires qu’elle disputera au FN, au risque de perdre sa raison d’être. Car c’est l’offre « ethno socialiste » du FN qui répond le mieux à la demande de ces territoires périphériques : non pas moins, mais plus de dépenses publiques, plus de dépenses sociales, en les réservant aux « vrais nationaux » ; Au bout d’un tel virage, il y a la fin de l’UMP.

Coincée entre la gauche qui se recentre et le FN, où est l’espace de l’UMP?

Sur les trente dernières années l’évolution de l’endettement public, de la dépense publique et du niveau des prélèvements est restée orientée à la hausse. En France la pensée unique c’est le social- étatisme. La dernière conversion est celle du FN comme le montre son programme. La crise des finances publiques met fin à ce modèle. La droite doit construire son espace en se différenciant clairement et de la gauche et du FN en s’engageant sur une ligne a la fois sociale libérale et progressiste. Cela suppose qu’elle reprenne en profondeur la question de l’Etat-providence, du travail, de l’éducation, de la fiscalité, de l’innovation, du risque etc.

L’étanchéité avec le Front national peut elle être maintenue?

Ce n’est pas garanti. Le FN comme tous les partis populistes profite de chacun des échecs gouvernementaux. De même qu’il a récupéré une partie des déçus du sarkozysme, le FN s’apprête à récupérer une partie des déçus du hollandisme. Ses performances en termes d’opinion et d’élection pourraient croître, renforçant ainsi l’effet d’aimantation sur une partie de l’UMP qui prendrait le risque de s’en rapprocher offrant alors a l’UDI de Jean Louis Borloo une occasion historique de prendre le dessus et au PS une raison d’espérer malgré les difficultés.

PROPOS RECUEILLIS PAR FRANCOISE FRESSOZ ET VANESSA SCHNEIDER