Le magazine Le Nouvel Observateur s’est entretenu avec Dominique Reynié sur l’aspect politique des actes d’Anders Behring Breivik, et en a profité pour prendre la température des populismes en Europe.

Le Nouvel Observateur : Que nous disent les textes du tueur sur ses sources d’inspiration ?

Dominique Reynié : C’est un fanatique sans véritable culture politique. Il est obsédé par le multiculturalisme. Par ses références on peut considérer qu’il appartient à l’extrême-droite européenne. On notera cependant qu’il n’est pas antisémite, mais au contraire prosioniste. C’est un militant radical vaguement inspiré par la révolution conservatrice, mais il est plus adepte de World of Warcraft que de Léo Strauss… De même, il se présente comme un croisé, il évoque les Templiers, mais on ne trouve dans les textes de ce «protestant baptisé » aucun corpus théologique, aucune référence doctrinale aux Evangiles ou au créationnisme qui permettrait de le classer parmi les fondamentalistes chrétiens. Ses références ostentatoires (Charles Martel, Richard Coeur de Lion…) sont plus iconographiques qu’historiques. Elles renvoient à une espèce de chauvinisme culturel chrétien marqué par un imaginaire de BD et de jeux video – il a 32 ans. On sait maintenant que son texte n’est qu’une reproduction, mot pour mot, du manifeste de Unabombei (Théodore Kaczynski) où il remplace les mots « gauche » et « gauchiste » par « multiculturalisme ». De même, quand il dit détester les gays, les handicapés, les défenseurs de la cause animale et les féministes, il précise qu’il n’en veut à aucune des personnes relevant de ces catégories pour peu qu’elles refusent le multiculturalisme… Il a été membre actif du Parti du Progrès norvégien, qui atteint presque 25 % des voix ; il dit son admiration pour le Parti populaire pour la Liberté et la Démocratie du Néerlandais Geert Wilders – les uns et les autres se sont empressés de prendre leurs distances -, pour l’English Defence League, hostile a l’islam et a l’immigration, pour les Finlandais de Base ou pour le mouvement du Tea Party. Singulier cocktail.

Que l’on retrouve dans d’autres pays d’Europe et, notamment, d’Europe du Nord ?

Oui. Il y a dans ces textes les ingrédients d’un climat qui s’est installé et qui devrait gagner en puissance. En fait, nous sommes en train de vivre les conséquences politiques d’un basculement démographique que nous n’avons pas su anticiper. Avec le vieillissement du continent, les Européens comprennent enfin que le déficit démographique ne peut être comblé que par l’immigration. Or la composition même de cette immigiation – principalement des pays musulmans – leur pose un problème inédit. Jusque dans les années 1970, la population immigrée était reléguée, rendue invisible aux Européens, qui feignaient de ne pas voir qui étaient ceux qui acceptaient de prendre en charge les « sales boulots ». Cette période est terminée. Nous sommes passés dans l’ère de l’impossible dissimulation car nous sommes engagés dans un processus de recomposition ethnoculturelle des sociétés européennes. Il affecte d’autant plus rudement les sociétés qu’elles sont culturellement plus homogènes. C’est le cas de la Finlande, de la Suède, du Danemark. Et de la Norvège. Dans ce pays comme dans les autres, aucun travail sérieux sur les différences, sur les compromis nécessaires, sur l’intégration n’a été fait, aucune pédagogie à l’égard des « déjà-là », alors que s’estompe le « modèle » d’une Europe blanche, politiquement dominatrice, économiquement forte, capable de susciter l’admiration des nouveaux arrivants. D’où des réactions d’une extrême brutalité.

Cette tuerie peut-elle faire des émules en Europe ?

Anders Behring Breivik restera une figure honnie et de sinistre mémoire. Il pourra devenir une sorte de héros secret et faire l’objet d’un culte parmi les franges les plus radicales et les plus dangereuses des nouveaux pays populistes. De son geste, en dehors de la Norvège, on retiendra l’hostilité absolue à l’immigration et à l’islam. La manière dont nous gouvernerons les prochains conflits liés aux difficultés du multiculturalisme déterminera la postérité de Breivik.

Reste le traumatisme provoqué par une nouvelle forme d’immigration dans une zone en déclin démographique…

qui peut provoquer des drames : songez aux cas de plus en plus souvent rapportés concernant des comportements très agressifs à l’égard des Roms en Hongrie, des immigrés africains dans les Fouilles italiennes, des Marocains en Andalousie, ou des Maghrébins en Catalogne. Les Européens doivent retrouver le chemin du vivre-ensemble. Au moment où la crise contraint les Etats européens à concevoir une plus grande intégration, il serait paradoxal que les conflits renaissent à l’intérieur des nations. Nos guerres civiles, depuis nos guerres de Religion jusqu’à la guerre froide, nous ont instruits sur les conséquences du désaccord absolu, de l’impossible compromis, et sur les dégâts provoqués par la figure de l’ennemi intérieur.

Propos recueillis par JEAN-GABRIEL FREDET