Dominique Reynié est interviewé par Le Parisien dans le dossier « Avoir 20 ans en Europe »

Auteur de « 2011 la jeunesse du monde », une enquête auprès de 32 700 jeunes âges de 16 a 29 ans dans le monde, pour la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), Dominique Reynié dépeint l’état d’esprit des jeunes Européens.

Que retenez-vous de l’étude de la Fondapol pour ce qui concerne les jeunes européens ?

DOMINIQUE REYNIÉ : Ils n’étaient pas nés lorsque le mur de Berlin est tombé pour eux, les grandes idéologies ne veulent rien dire. En revanche, ils sont nés avec la mondialisation qu’ils comprennent intuitivement. Cette nouvelle donne — à part pour les Français, plus craintifs — est une chance qui leur permet de tout recommencer. Mark Zuckerberg les représente bien. Le fondateur de Facebook a inventé un type de relation sociale que les « vieux » imitent et commentent, mais ne comprennent guère. Les jeunes sont très optimistes pour leur avenir personnel, mais très pessimistes sur l’avenir de leur pays. Ils ont le sentiment d’appartenir au monde, mais cela n’empêche pas certains d’entre eux d’être xénophobes.

Voyez-vous une fracture entre les jeunes selon la gravite de la crise qui frappe leur pays ?

Les jeunes des pays du Sud (Espagne, Portugal, Grèce, Italie, France) sont ceux qui connaissent les plus grandes difficultés. Leurs Etats ne se sont pas réformés, leurs finances publiques sont dégradées. Les jeunes vivent une chute brutale. Ils ne parviennent pas à s’insérer, le marché du travail est bloqué. Les pays du Nord (Allemagne, Scandinavie) ont engagé en douceur, il y a de nombreuses années, des réformes efficaces. Ces pays ont su leur faire plus de place. Dans les pays de l’Est, la situation est difficile : leurs nations étaient communistes au moment des Trente Glorieuses, elles n’en n’ont pas profité et elles sont aujourd’hui touchées de plein fouet par la crise.

Quel rôle joue la famille ?

Un rôle central. Cette génération est la première à avoir compris qu’elle ne pourra pas compter sur le soutien de la puissance publique, mais qu’elle devra assurer sa propre sécurité. Fonder une famille, avoir des enfants figurent parmi les objectifs prioritaires. Mais les jeunes savent que cela sera très compliqué. Nombre d’entre eux habitent encore chez leurs parents et ne connaissent que la précarité.

Le mouvement des Indignés espagnols pourrait-il s’étendre ?

Ce mouvement est très représentatif des tensions qui traversent la jeunesse européenne. Les Espagnols dénoncent une société dans laquelle ils n’arrivent pas à prendre pied et ils affichent une défiance totale à l’égard de toutes les institutions. Leur réaction est en rupture avec les modèles politiques traditionnels, sans doctrine, sans chefs. Les Grecs avaient déjà manifesté sur le même mode. D’autres mouvements de protestation très vifs auront lieu en Europe. La nouvelle génération a une relation plus conflictuelle a l’égard de la politique, de la démocratie. La crise met cette jeunesse en ébullition.

Vous anticipez donc une multiplication des conflits ?

Oui. Et notamment parce que le conflit entre les générations va être très dur. Le vieillissement de la population fait que les plus âgés vont mécaniquement absorber une part de plus en plus grande de la richesse collective. Les jeunes vont devoir payer. Tout comme ils vont devoir rembourser les dettes qui ont été contractées pour financer nos modèles sociaux et notre niveau de vie actuel. Un niveau de vie dont ils ne bénéficieront pas. En prime, les plus âgés continuent d’accaparer les responsabilités en laissant peu de place aux jeunes.

Les politiques sont-ils en mesure de proposer des solutions crédibles ?

Non. Les politiques se désintéressent de la jeunesse. Parce qu’ils ne la comprennent pas. Mais aussi parce que, d’un strict point de vue électoral, les jeunes ne sont pas intéressants ils ne votent pas. Aux dernières élections européennes, 80% des 18-24 ans se sont abstenus

Propos recueillis par Valérie Hacot