Le politologue Dominique Reynié répond aux questions du « Cercle Les Echos » après le premier tour des élections législatives.

Emmanuel Macron est en passe de réussir son pari. La République en marche (LREM) a obtenu 28,21% des suffrages exprimés au premier tour des élections législatives, marqué par une abstention record. Le mouvement présidentiel devance Les Républicains-UDI (15,77 %), le Front national (13,2 %) et la France insoumise-PCF (11,02%). Selon les premières projections, LREM pourrait obtenir jusqu’à 445 sièges, soit une très large majorité à l’Assemblée nationale. Dominique Reynié, directeur général de la Fondapol, think tank d’inspiration libérale, fait le point pour le « Cercle Les Echos ».

 

Quel regard portez-vous sur le raz-de-marée de LREM au premier tour ?

Au vu du premier tour, il est probable que ces élections législatives vont donner la majorité à l’Assemblée nationale la plus importante jamais connue sous la Ve république. Mais, outre sa tendance hégémonique, la seconde caractéristique de cette majorité est qu’elle ne procède pas d’un parti installé, structuré, présent dans les territoires. Cette nouvelle majorité est le fait d’un « quasi parti », plus que d’un parti, d’une association en voie de mutation. Jamais une majorité n’a eu à ce point sa tête à l’Élysée.

Comment expliquez-vous la faible mobilisation des électeurs ?

Cette forte abstention relève d’un mécanisme politique et institutionnel. Depuis le passage au quinquennat et à la simultanéité des élections législatives en 2002, les Français élisent une législature pour le mandat présidentiel à venir. Et depuis lors, ils ont toujours donné une majorité au nouveau président de la République.

Ainsi, une proportion conséquente des électeurs opposés à la politique proposée par l’exécutif préfère l’abstention au vote contestataire. Il n’y qu’à regarder les chiffres pour s’en convaincre. L’abstention au premier tour ne fait que progresser : 35% en 2002, 40% en 2007, 43 % en 2012 et 51 % en 2017.

L’abstention record enregistrée hier ne trouve-elle pas sa source dans l’offre politique ?

Ni le Parti socialiste ni Les Républicains n’ont été capables de formuler un projet en mesure de mobiliser leurs électeurs. Ils disposaient pourtant d’un mois, depuis le 7 mai, date de l’élection d’Emmanuel Macron, pour se mettre en travers de la mécanique. Mais ces partis ont, à tort, compté sur les traditionnelles logiques de discipline partisane.

Avec 15,77 % des suffrages au premier tour, la droite a-t-elle sauvé les meubles ?

Je dirais plutôt qu’elle a subi une défaite historique. Elle perd la présidentielle et les législatives après cinq années dans l’opposition. Elle n’a pas su tirer profit de cette situation, alors même que le PS était dans une situation très inconfortable. Les Républicains se retrouvent donc marginalisés. Heureusement pour eux, ils pourront disposer du deuxième plus grand groupe à l’Assemblée et conserveront le Sénat, au moins jusqu’en septembre.

La débâcle du PS et l’élimination de son candidat à la présidentielle, Benoît Hamon, signe-t-elle la mort du parti ?

Le Parti socialiste est en très grande difficulté, menacé de ruine économique, bousculé par la France insoumise, dévitalisé par La République en marche. Il n’a pas de chef, plus de doctrine. C’est difficile d’imaginer une situation plus désastreuse. Peut-être que dans ce chaos émergera de nouvelles figures qui trouveront les mots et les idées pour ramener vers eux une partie des électeurs déçus par Emmanuel Macron.

Le FN et la France insoumise sont en nette baisse par rapport à la présidentielle. Peut-on parler d’essoufflement ?

On ne peut pas découvrir à chaque élection que les forces populistes sont avantagées par certains scrutins et défavorisées par d’autres. Le FN et la France insoumise enregistrent leurs meilleurs scores aux présidentielles. Ils profitent de ce scrutin pour mettre en scène de façon caricaturale le débat politique. Les personnalités à la tête de ces mouvements développent à la télévision des discours radicaux, voire outranciers, et ne s’embarrassent d’aucun détail. Et une fois qu’arrivent les législatives, ne pouvant plus bénéficiers de ces avantages, la magie disparaît.
Comment PS, LR, France insoumise et FN peuvent-ils encore empêcher la constitution d’une Assemblée monocolore ?

C’est trop tard. Le second tour est déjà joué. Et ce n’est pas l’argument du « ne donnons pas tous les pouvoirs à un seul homme », que l’on a entendu hier sur les chaînes d’informations, qui fera la différence.

Les perdants disent que la super-majorité va tuer le débat à l’Assemblée. Est-ce seulement une posture ?

C’est généralement ce que les dirigeants politiques disent lorsqu’ils perdent les législatives… Puis, soyons honnêtes, l’Assemblée est davantage un lieu de soutien au pouvoir en place qu’un lieu de débat. Le débat est assez étouffé et tenu par les disciplines de parti. La majorité vote les lois. L’opposition s’oppose.

Des courants au sein de la possible majorité présidentielle peuvent-ils émerger ?

La possibilité que cet énorme corps politique se scinde existe, en effet. Quand la majorité parlementaire est trop large, certains députés ont l’impression de ne pas compter personnellement. Alors certains parlementaires risquent d’entrer en fronde. Et c’est souvent en cas de fronde que le groupe commence à mieux traiter ses membres…

Propos recueillis par Kévin Badeau