L’autocratie, qui s’accommode fort bien du capitalisme mondialisé et de la révolution numérique, revient en force et se pose en concurrente des « vieilles » démocraties libérales, analyse dans sa chronique, Alain Frachon, éditorialiste au « Monde ».

La démocratie régresse, elle séduit moins, y compris à l’Ouest. A la Bourse des régimes politiques, sa cote descend. Au lendemain de la chute du mur de Berlin, en 1990, la démocratie libérale passait pour l’horizon indépassable des systèmes de gouvernement. Marche arrière : l’autocratie, la gouvernance autoritaire, revient en force et se pose aujourd’hui en concurrente.

Contrairement à ce qu’un bla-bla techno-libertaire veut nous faire croire, l’autocratie s’accommode fort bien du capitalisme mondialisé et de la révolution numérique. Propagandiste enthousiaste des succès de la deuxième économie mondiale, le Parti communiste chinois (PCC), bouclant son XIXCongrès le 24 octobre à Pékin, s’affiche en modèle pour les pays en développement.

Sur les quelque 200 pays membres des Nations unies, le nombre de démocraties diminue depuis la fin du XXe siècle. L’ONG Freedom House, qui tient les comptes, affiche un mauvais bilan 2016. « Cette année-là, 67 pays ont connu un net recul en matière de droits politiques et de libertés civiles, dit Freedom House. Cela marque la onzième année d’affilée au cours de laquelle le déclin de la démocratie l’emporte sur le progrès. »

Les « vieilles » démocraties libérales – élections libres, séparation des pouvoirs, presse indépendante – seraient-elles touchées par l’air du temps ? Oui, répond la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) dans une enquête magistrale que Plon vient de publier : Où va la démocratie ? – 25 euros, 320 pages de tableaux et d’analyses sur l’évolution du sentiment démocratique de part et d’autre de l’Atlantique. Le champ d’investigation comprend vingt-six pays, la conclusion est nuancée, sinon contradictoire. Partout, les grands principes de la démocratie libérale sont plébiscités. Mais partout, s’exprime une défiance croissante à l’égard des institutions de la démocratie.

La méfiance monte à l’adresse des technocraties

Une majorité d’Européens (55 %) et d’Américains (54 %) jugent que la démocratie représentative « fonctionne mal ». La méfiance monte à l’adresse des technocraties gouvernementales et des parlementaires. La colère gronde contre le personnel politique, injustement accusé de corruption généralisée. L’abstention est en flèche. Les formations protestataires, de droite comme de gauche, gagnent du terrain et flirtent avec une conception illibérale de la démocratie.

L’enquête a été conduite en vingt-trois langues, par Ipsos, auprès d’un échantillon de 22 041 personnes. Les réponses à un questionnaire analytique de 36 pages ont été doublées d’entretiens personnalisés.

Dans son introduction, Dominique Reynié, le directeur de la fondation, traque les raisons de ce moment de doute démocratique. La réponse au terrorisme islamiste malmène l’Etat de droit. La crise économique et financière de 2008 a décrédibilisé une partie des élites. Plus profondément, la démocratie est à l’épreuve d’un bouleversement historique. On sait l’impact du couple globalisation-révolution technologique sur la montée des inégalités, la fracture creusée entre populations d’un même pays, et l’érosion continue des classes moyennes qui sont le cœur sociologique de la démocratie.

Dominique Reynié fouille plus avant. Il évoque une redistribution du pouvoir en faveur d’un nouveau type d’acteurs : les Google, Amazon, Facebook, Apple, Twitter (et leurs équivalents chinois). Les multinationales d’antan n’ont jamais eu autant de puissance.

Les GAFA ont une capacité d’influence supérieure à celle de la plupart des Etats. Ils diffusent, sans exercer le moindre contrôle, des contenus à portée quasi universelle. Ils dessinent un nouveau paysage médiatique qui a relégué les médias traditionnels dans la catégorie des élites honnies. Fausses nouvelles, théories du complot, rumeurs, manipulations extérieures s’installent dans le débat démocratique.

Trois Europe, deux Amérique

L’Europe est touchée, mais pas de façon uniforme. Les indices de confiance dans la démocratie sont au sommet dans le nord du continent : de 60 % à 80 % des sondés jugent que la « démocratie fonctionne bien ». Dans l’Europe méditerranéenne, le baromètre descend, avec une chute libre dans le cas de l’Italie. Il entre en zone des tempêtes dans la quasi-totalité de l’Europe ex-communiste. La Bulgarie emporte la médaille du pays manifestant le plus de défiance vis-à-vis de la démocratie. En Hongrie, en Pologne, en République tchèque, le pouvoir joue avec une pratique illibérale de la démocratie.

S’il y a trois Europe, il y a deux Amérique aux Etats-Unis. Le « continent de Donald Trump » réunit un électorat blanc, conservateur et populaire, abandonné dans des emplois à faible rémunération. Dans ce « continent » où la durée de vie a diminué chez les hommes, on rejette massivement les corps intermédiaires de la démocratie. On préfère l’armée et la police. En revanche, sur les deux côtes, les grandes villes des Etats-Unis sont le fief de la deuxième Amérique, celle qui profite de la nouvelle économie. Et vote démocrate.

De part et d’autre de l’Atlantique, la séduction d’un mode de gouvernement autoritaire progresse. Pays par pays, les vingt politologues qui décryptent l’enquête Ipsos nuancent, pondèrent, modulent les résultats. Faut-il conclure à un « dépérissement historique » de la démocratie dans les pays occidentaux ? Fondapol penche pour un scénario moins noir, celui d’une « déconsolidation » conjoncturelle. Cela reste un avertissement : la démocratie n’est pas garantie – jamais.