Chaque campagne présidentielle, ou presque, est marquée par le slogan qui tue : « Changer la vie » en 1981, « La France unie » en 1988, la « fracture sociale » en 1995, « Travailler plus pour gagner plus » en 2007. Celui qui l’a trouvé a (presque) gagné, tant la formule semble, à chaque fois, cristalliser les attentes du pays, galvaniser les militants et séduire les électeurs hésitants qui feront le vainqueur.Nous sommes encore très loin de ce moment. Il ne viendra qu’au début de 2012, quand les principaux candidats s’élanceront. Mais il aura été préparé et mûri par des mois de cogitations, d’analyses, de tests et d’arbitrages. Déjà, en effet, la bataille des idées est engagée, tous azimuts. Ainsi l’UMP vient de réunir, sur l’éducation, une première convention thématique qui ouvre un cycle d’une dizaine de « Rendez-vous pour la France », censés fournir idées et propositions à son futur candidat.
Le Parti socialiste n’est pas en reste. Samedi 6 novembre, à Lille, après une réflexion approfondie associant élus, architectes, urbanistes et chercheurs, sous la houlette du « laboratoire des idées » animé par Christian Paul, il a réuni un forum sur la politique de la ville, conçue de façon globale comme un levier de transformation de la société. Et il s’engage, cette semaine, dans la préparation de sa convention prévue en décembre sur « l’égalité réelle ». Sans oublier un autre forum, dans huit jours à Créteil, sur les questions de sécurité.
Les partis, cependant, ne sont pas seuls à « phosphorer ». Ils semblent même n’être pas les plus attendus sur le terrain des idées, du moins à ce stade. En témoigne le succès du premier « forum » organisé le 6 novembre à Paris par une vingtaine de think tanks français : il a réuni plus de huit cents participants venus réfléchir, hors des sentiers battus, aux questions de la croissance et du développement, à la manière de sortir l’Europe de l’ornière ou aux nouvelles formes de citoyenneté.
Lancée par le directeur général de la Fondapol, Dominique Reynié, l’initiative semblait une gageure, tant est grande la diversité de ce monde naissant des think tanks à la française : de la Fondapol, initialement proche de l’UMP avant de s’en émanciper, à la Fondation Gabriel Péri, qui se situe dans la mouvance du Parti communiste ; de Terra Nova, qui se veut la boîte à idées du Parti socialiste, à l’Institut Montaigne, libéral et « apolitique » ; de la Fondation de l’écologie politique au très patronal Institut de l’entreprise ; de la fondation Res publica, présidée par Jean-Pierre Chevènement, à la très européenne Fondation Robert Schumann ; de la vénérable Fondation Jean Jaurès au Cercle des économistes ; du centriste Club JADE à l’austère Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques (Ifrap), sans oublier Jean-François Kahn, qui est un think tank à lui tout seul…
Que pouvait-il sortir de ce puzzle disparate ? Evidemment pas une synthèse, improbable et même impensable tant les champs de réflexion, les orientations, les ambitions, les moyens et les statuts des uns et des autres sont divers, voire contradictoires.
Pas une synthèse, donc. Mais une envie et comme une nécessité : échanger et confronter des idées, mettre en commun des formes d’expertise qui, dans tous les cas, se nourrissent de la recherche universitaire pour irriguer le débat public. Et, comme l’a noté justement Gilles Finchelstein, directeur général de la Fondation Jean Jaurès, « sortir du culte de l’instant et de la dictature de l’urgence » qui paralyse sans cesse davantage les responsables politiques, pour mieux ré-imaginer la société française, et européenne, à cinq, dix ou quinze ans.
Evidemment, ce bric-à-brac a eu, une journée durant, un petit côté Bisounours et angélique, sur l’air de « si toutes les (bonnes) idées du monde pouvaient se donner la main ». Il reste qu’il répond manifestement à une attente. « Notre travail est celui d’éclaireurs et d’aiguillons, car nous avons la liberté d’aller là où les politiques, coincés entre les contraintes électorales et le principe de réalité, ne peuvent pas aller », devait résumer Jean-Paul Tran Thiet, de l’Institut Montaigne. Au-delà de leur diversité, les think tanks entendent donc bien occuper, dans les prochains mois, cet espace qui sépare les partis politiques, contraints de respecter leurs équilibres internes et leurs clientèles électorales, et les universités, dont les productions intellectuelles sont détachées des contraintes opérationnelles.
Pour les partis politiques, c’est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. Bonne, car ils disposent là de défricheurs compétents, qui plus est désireux de leur apporter sur un plateau des idées et, pour certains d’entre eux au moins, les propositions clefs en main qui vont avec.
Mais, dans le même temps, ce travail de « contre-démocratie », comme dirait Pierre Rosanvallon, est tout aussi symptomatique de la défiance à leur égard. Non seulement « les partis sous-estiment le scepticisme ou la suspicion que suscitent leurs programmes et leurs propositions et, plus encore, leur posture péremptoire, voire dogmatique », estime Dominique Reynié, mais surtout, ils semblent mal évaluer « la perception qu’ont les Français d’un monde en plein bouleversement qui les inquiète ou même les angoisse ». Et qui les conduit à se poser la question du projet de société que chacun veut proposer. Or cette question-là, ajoute-t-il, « les effraie, et ils préfèrent se replier de façon très experte sur l’ingénierie institutionnelle appliquée à des politiques publiques bien délimitées ».
Le paradoxe paraît complet de la part de centres de réflexion qui font précisément de l’expertise leur principal atout. Mais il revient à inviter partis et futurs candidats à affronter les vrais enjeux du moment et à ne pas esquiver le coeur de la question politique. Autrement dit, répondre « à la crainte que tout ce que l’on peut faire, c’est des ronds dans l’eau », selon la formule de l’ancien député européen Vert, Alain Lipietz.


Gérard Courtois (Chronique "France") Article paru dans l’édition du 09.11.10