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jeudi 25 septembre 2008 Hommage à Bronislaw Geremek - Manifestation en partenariat avec Sauvons l'Europe, Notre Europe, France Pologne pour l'Europe et la CFDT
mercredi 10 septembre 2008 Indispensable, superflue ou aventureuse ? Premiers regards sur la révision constitutionnelle du 23 juillet - Table ronde
mercredi 25 juin 2008 Mai 68 et l'Europe - Séminaire de clôture du cycle « L’héritage de Mai 68 » autour de B. Geremek et E. Pisani
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L’Europe vit un moment important de son histoire. Le demi-siècle de l’intégration européenne s’est passé sous le signe de l’économique et peut être inscrit dans le bilan positif du XXe siècle.
Dans ce siècle des régimes et idéologies totalitaires, de l’Holocauste, des deux guerres mondiales qui peuvent être considérées comme une seconde Guerre de Trente ans européenne, l’odyssée du projet européen apparaît comme une réussite indiscutable et singulière. La continuation de cette œuvre – et peut-être même sa survie – dépend à présent du dépassement critique et affirmatif à la fois de son acquis. L’Union Européenne s’interroge à présent sur sa dimension politique, sur sa place dans le jeu global, sur son avenir, sinon sur sa « finalité ». Le débat sur le Traité constitutionnel et celui sur l’Agenda de Lisbonne permettent de saisir l’ampleur des enjeux devant lesquels l’Europe se trouve.
En conséquence du long travail d’intégration et à travers des accessions successives des nouveaux pays membres il s’est formé en Europe un espace de la paix, de la coopération économique et du droit commun. Michel Rocard a eu raison de souligner que c’est un succès formidable. Il s’est réalisé dans l’Europe divisée et dans le contexte des tensions de la guerre froide, mais l’élargissement de 2004 a permis de lui donner la dimension de l’unification de l’Europe, conformément à ce que pensaient les pères fondateurs de l’unité européenne et ce que Robert Schuman a dit expressément.
Mais dans la pensée des pères fondateurs on retrouve aussi une autre aspiration encore et qui est souligné par le nom même donné au corps crée cinq ans après la fin de la dramatique et déchirante guerre européenne – la Communauté. Ce mot qui n’avait pas de place toute faite dans la vocabulaire juridique et discours politique modernes est tout un programme: attaché d’abord à l’acier et au charbon, ensuite a l’économie et enfin simplement à l’Europe il annonce un projet entrant dans les rapports humains de façon directe. Cette aspiration à créer une communauté a trouvé des chances nouvelles de réalisation au moment même de la disparition du mot dans l’appellation officielle de cet ensemble, quand l’Union a remplacé la Communauté. En fait, dans la logique même du développement de cet espace de coopération, il y a l’avancement de l’esprit européen, dans la continuation de deux expériences communautaires du passé européen, de la chrétienté médiévale et de la république moderne des lettres. Et c’est après le tournant historique de 1989 que les peuples européens se sont posé la question pourquoi ils veulent vivre ensemble, à quoi bon s’organiser en communauté, autour de quoi former une communauté. Le grand débat, avancé par la Convention sur la Charte des droits fondamentaux et ensuite par la Convention sur la Constitution européenne, n’est qu’à ses débuts, mais on pourrait dès maintenant voir la présomption qu’après avoir fait l’Europe il est temps de faire les Européens.
Je n’ai pas d’intention d’entrer dans l’analyse de l’état actuel de l’Union européenne et de son identité après les mutations fondamentales de 1989 et de 2004. On ne dira jamais assez combien important était que la réunification de l’Europe s’est faite autour de l’idée de la liberté et de l’esprit antitotalitaire. Dans le devenir de l’Europe aussi bien que dans son projet d’avenir la liberté est au centre même, a une force fondatrice aussi bien dans le mouvement des communes urbaines que dans l’affirmation nationale du Risorgimento ou dans l’épopée napoléonienne. A l’aube du XXIe siècle la liberté servait bien la prise de conscience européenne.
Mais cette prise de conscience européenne s’ouvrait aussi sur la science. L’Union européenne s’est dotée une économie puissante, assurant à sa population un standard de prospérité assez remarquable. Les critiques de sa faiblesse sur la scène internationale l’appelaient « nain politique », mais n’avaient pas de doutes qu’elle est un géant économique. Dans la situation actuelle il y a un doute est-ce que l’économie européenne n’est en train de perdre son souffle. Le programme de l’Agenda de Lisbonne voulait que l’économie européenne devienne la plus compétitive du monde grâce à la priorité donnée aux sciences et technologies de pointe, en se fondant sur la société d’information, de savoirs, de connaissances. Ce qui est frappant et même dramatique ce n’est pas que ce programme restait lettre morte jusqu’au présent, mais qu’il fallait le formuler : ce qu’il postule était, en effet, l’essence même de l’expérience européenne et semblait propre à l’histoire européenne depuis l’an Mil jusqu’au l’an Deux mille, dans ce millénaire à qui on donnait même le nom d’« européen ».
C’est bien l’esprit d’innovation qui semblait être intimement associé à l’Europe. Elle a su introduire des technologies nouvelles dans l’agriculture médiévale, utiliser la force du vent, développer les techniques militaires, créer des écoles et des universités, utiliser le charbon, le fer et l’acier, générer des révolutions industrielles, former des sociétés savantes et promouvoir les sciences, profiter de son propre génie d’invention et des inventions des autres civilisations. Ce n’est point un lien conjoncturel qui lie l’Europe à l’esprit prométhéen, ce soif de s’apprivoiser tous les secrets divins, toutes les forces de la nature, cette force téméraire de dépasser ce qui est acquis, pour aller en avant : c’est bien l’essence de l’Europe.
Cette vocation pathétique faisait parfois défaut à l’Europe. Dans les caractéristiques que l’art du Moyen Age attribuait aux parties du monde, l’Europe était associée à la guerre, l’Asie – à la richesse et c’était l’Afrique, celle des centres méditerranéens du savoir arabe, qui était associée aux sciences. A des époques diverses les Européens s’adonnaient à l’art guerrier plutôt qu’aux sciences et à la culture – aux yeux des Byzantins du XIIIe siècle ils n’apparaissaient que comme des rustres incultes. Mais ce sont les sciences et l’aventure prométhéenne qui ont formé l’identité européenne.
C’est à la sortie de la première guerre mondiale, en 1922-1923, qu’un Edmond Husserl dans ses cinq essais destinés à une revue japonaise portant le titre « Kaizo » (c’est-à-dire « Renouvellement »), expliquait comment la civilisation européenne entreprenait un « renouvellement éthico-politique » et exprimait sa capacité d' « éducation universelle de l’humanité ». C’est de cette façon que la science européenne se proposait, d’après Husserl, à remédier à la crise de l’Europe exprimée par la Grande Guerre.
Un demi-siècle plus tard, après l’expérience de la seconde guerre mondiale, Hans-Georg Gadamer réclamait une réflexion sur le rôle de la science pour l’avenir de l’Europe. Il affirmait que « la science elle-même a déterminé l’Europe dans sa nature et son devenir historique, qu’elle définit les limites de ce qu’on appelle « européen ». […] C’est dans la seule Europe que cette figure spécifique de l’esprit qu’est la science a pu se constituer en création de culture autonome et dominante. » Et Gadamer n’hésite pas à conclure que « le devenir de la science a formé l’Europe. »
On peut se poser la question est-ce que cette foi dans la science prônée par Husserl et Gadamer en contrepoint aux convulsions de l’Europe du siècle passé reste encore valable maintenant quand l’Université et la Recherche en Europe se plaignent du manque des ressources nécessaires pour survivre et préserver leurs acquis et quand le prestige traditionnel des centres académiques européens semble décliner par rapport au potentiel intellectuel et technologique. Je crois, au contraire, que nous vivons le moment d’une prodigieuse prise de conscience que l’Europe doit faire face au défi du temps et qu’elle en est capable. Le débat actuel sur l’avenir de l’Europe fait apparaître non seulement la nécessite de promouvoir la recherche et le développement (R&D) ainsi que les technologies de l’information et de la communication (TIC), mais aussi le besoin impérieux de considérer la culture et l’éducation comme priorités européennes : c’est bien elles qui définissent l’esprit européen dans un mouvement continu où les doutes et les certitudes ne s’excluent pas mutuellement.
Je prends la liberté de mentionner quelques exemples des grandes interrogations qui exprimaient un trait dont la culture européenne est profondément imprégnée : l’insatisfaction créatrice.
On peut avoir des doutes si l’on peut voir dans une telle formulation de l’esprit européen une proposition valable pour la politique européenne. Je m’oppose à ces doutes. Il ne faut pas, à mon sens, penser que c’est l’approche pragmatique démontrant l’utilité immédiate des recherches scientifiques qui est la voie royale pour convaincre le monde politique de l’importance des sciences et de l’enseignement dans la construction européenne.
Après un demi-siècle d’intégration européenne, du succès du marché unique, de l’établissement des règles juridiques communes, de l’introduction réussie de la monnaie commune l’Union Européenne cherche maintenant à établir sa « finalité ». Je le répète : après avoir fait l’Europe, vient le temps de faire les Européens.
C’est dans la notion même de l’identité européenne qu’il faudrait introduire les sciences et les savoirs, l’inquiétude prométhéenne poussant vers le non conquis ou l’inconnu, la culture du doute, la promotion de l’excellence de l’enseignement et de la recherche. Un tel débat fera progresser la construction européenne et permettra d’avancer une politique européenne dans le domaine de l’enseignement et de la recherche.
En 1947, Karl Jaspers, dans son essai Vom Europäischen Geist, avançait que le propre de l’esprit européen est de produire sans cesse des thèses et antithèses, d’affirmer des attitudes et de les contredire, d’élaborer des idées et de les mettre en doute. Il est vrai que dans la pensée européenne il y avait aussi des instants de l’affirmation que la vérité est atteinte est que l’histoire est arrivée à sa fin, mais ils étaient tout de suite contredits par la réalité ou par la raison. La pensée européenne semble dire sans cesse, sur les traces d’Abélard, un « non » à chaque « oui », un « oui » à chaque « non » (je me réfère ici au traité de Pierre Abélard, Sic et non, écrit vers 1122). On peut voir dans ce trait de la tradition intellectuelle européenne – introduisant le doute et mettant en question les certitudes – une attitude juste et fructueuse, mais il est aussi évident que dans une telle perspective la pensée n’apporte pas toujours de combustible a l’action, et le rôle de l’intellectuel sur la place publique se limite très souvent au rôle du médecin qui sait tout sur le malade seulement quand il ne peut plus l’aider.
Il s’agit de l’épuisement de certaines traditions et institutions qui définissaient les cadres mêmes de l’existence humaine, mais aussi de l’apparition des signes précurseurs de l’avenir. Je pense à l’affaiblissement du paradigme du lien du sang auquel se référait aussi bien le concept de la famille que celui de la nation dans la longue durée européenne. Le contrat d’intérêt et le choix émotionnel le remplace de plus en plus dans la formation de la famille et dans l’existence de la nation. Ernest Renan, proclamant que la nation est le « plébiscite de tous les jours », a raison, aujourd’hui plus que jamais.
Deuxièmement, on constate que dans le développement de la science apparaît avec force une inquiétude éthique sur les limites de la recherche scientifique : cinquante ans après le débat sur l’utilisation de l’énergie nucléaire à des fins militaires, nous nous trouvons en face de l’interrogation majeure s’il y a une limite d’intervention de l’homme dans la fabrique de la vie humaine : cela concerne le clonage ou l’ingénierie génétique.
Troisièmement, les processus de mondialisation mettent en relief deux profonds ruptures dans les sociétés contemporaines : entre la richesse et la pauvreté des peuples, et entre la tendance globaliste ou universelle et la réaction hostile à tout pluriculturalisme. Dans les termes de Karl Popper on pourrait dire qu’a la « société ouverte » a l’échelle aussi bien globale que locale s’oppose la « société tribale » prônant un fondamentalisme ethnocentrique basé sur l’égoïsme à l’égard de l’autre, sinon la haine à l’égard de l’autre. On ne peut que s’inquiéter des attitudes du mépris et de l’hostilité à l’égard des immigrés dans une civilisation qui était ouverte et hospitalière à l’égard des autres et qui en tirait son dynamisme.
Face à ces trois grandes interrogations du monde en mutation on peut voir dans la réflexion intellectuelle des sic et des non, des thèses et des antithèses à travers lesquelles apparaît moins le vertige d’une accélération de l’histoire que la conscience des menaces et des chances de l’avenir.
On peut constater, primo, le retour à l’individu, dont un Andrei Sakharov opposant au système totalitaire une éthique de l’individu peut être considéré le personnage emblématique.
Secundo, la recherche d’un soc de valeurs fondamentales et la référence aux impératifs et aux exigences morales, bien enracinée dans la lignée d’Emmanuel Kant, s’associe à l’attachement à la liberté.
Tertio, l’économie et la culture contemporaines se caractérisent de plus en plus par une accélération des échanges ; les migrations brisent les barrières et les fermetures, les exclusions sociales, ethniques et culturelles deviennent de moins en moins acceptables, la lutte contre la pauvreté et la misère des peuples devient une partie naturelle des politiques de « sécurité humaine » au même titre que la prévention des conflits militaires ou des ruptures de la paix publique.
L’historien, étudiant la longue durée avec ses lenteurs, sinon son immobilisme, ou bien plongé – tout comme le politique – dans la course essoufflée des événements du temps court n’est pas à l’aise en pensant à l’avenir. Mais je pense que Fernand Braudel avait raison de réclamer à l’historien une place privilégiée dans le travail de penser l’avenir aussi bien parce que l’histoire donne un champ empirique le plus vaste pour ce travail, que par l’expérience de l’historien dans l’étude des changements et des mutations. Paul Valéry dans un de ses essais notait que « dans le passé, on n’avait guère vu, en fait de nouveauté, paraître que des solutions ou des réponses à des problèmes ou à des questions très anciennes, sinon immémoriales. Mais notre nouveauté, à nous, consiste dans l’inédit des questions elles-mêmes, et non point des solutions ; dans les énoncés, et non dans les réponses. »
L’Europe ne peut s’affirmer que dans la reprise du défi prométhéen, dans la volonté de placer les sciences au cœur de ses projets d’avenir.
Avec l'optimisme qui régnait en 2000, le sommet de Lisbonne a fixé un agenda très ambitieux : en dix ans, l'Europe devait "devenir l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde". A la moitié du chemin (2005), la réalité des choses apparaît nuancée : l'écart de croissance entre les Etats-Unis et l'Europe continue de se creuser avec des divergences spectaculaires en matière de création d'emplois, d'innovation technique et de pénétration des TIC.Toutefois, la mise en oeuvre de l'agenda de Lisbonne ne saurait apparaître comme un objectif irréalisable : entre autres indices, le développement rapide de l'équipement des ménages et des services Internet en France atteste des progrès accomplis.
La difficulté qu'éprouvent certains Etats membres de l'Union européenne, notamment la France, à réformer leur gestion publique freine cette nécessaire évolution. A l'inverse, l'exemple suédois illustre la contribution positive d'une administration retrouvant le sens du service et de la productivité. Le tableau est également contrasté dans le domaine des TIC, où des freins culturels et institutionnels retardent la transformation du secteur productif et de l'administration publique.
Pourtant, l'agenda de Lisbonne demeure à l'ordre du jour : la mid-term review de 2005, préparée par le rapport de l'ancien Premier ministre des Pays-Bas,Wim Kok, sera l'occasion de relancer les réformes.Trouver des méthodes plus efficaces, utiliser des relais d'opinion et d'action au sein des Etats membres peut contribuer à redonner de l'éclat à un programme qui a gardé toute son actualité. C'est, par exemple, avec ce souci pratique que la Fondation pour l'innovation politique présente et soutient un projet d'université virtuelle francophone associant les technologies de l'information à la diffusion des connaissances.
Plus largement, à l'heure d'une concurrence mondiale toujours plus vive en matière de savoir, de formation et de technologie, il faut porter une attention particulière aux réformes que les grands pays en développement - au premier rang desquels figure la Chine - mettent actuellement en place afin de promouvoir les compétences indispensables à la croissance économique.
Ce recul lointain des échéances doit-il conduire à enterrer le débat sur la Turquie, maintenant que les négociations sont ouvertes ? Non, car le débat sur la Turquie est un débat sur l'Union européenne, ses principes de construction, son ambition et son fonctionnement démocratique. Ce débat ne peut pas être escamoté. Aujourd'hui moins que jamais. On peut fort bien ne pas savoir ce qu'il adviendra de la candidature turque à la fin de la prochaine décennie. Le contraire serait presque déraisonnable. Il est moins pardonnable de ne pas savoir dire aujourd'hui ce que l'on veut pour l'Union : la formation d'une nation européenne se reconnaissant dans la même culture et les mêmes institutions ? Un État européen avec un gouvernement, une armée et des frontières bien bornées ? Un rassemblement ouvert d'États-nations entretenant entre eux un commerce paisible et partageant, dans certains domaines, le fardeau de l'histoire ?
Nous avons appris des maîtres du siècle passé que l'existence précède l'essence. Définir l'essence de l'Europe n'aboutira qu'à multiplier les anachronismes et les exclusions. L'Europe se définira toujours mieux par ce qu'elle fait.
Aujourd'hui, elle commerce, collabore et, désormais, négocie avec la Turquie. La logique de partenariat n'est pas un produit de substitution à l'adhésion. C'est d'ores et déjà une réalité. Bien avant un hypothétique traité d'adhésion, Turcs et Européens ont intérêt à mieux décider en commun les politiques qui les impliquent ensemble : leurs relations commerciales vis-à-vis du reste du monde, leur stratégie d'intervention dans les zones troublées qui les entourent, l'organisation de leur défense. Nul doute que, bien avant l'adhésion, ce partenariat politique ira en se renforçant.
Enfin, nous sommes obligés de réfléchir entre Européens à la qualité du mécanisme de consultation avec la Russie. Est-ce que les sommets suffisent ? Les Russes ne devraient-ils pas être associés plus avant, sur certains points, au dialogue politique avec l'Union européenne ? Les relations bilatérales classiques gardent un avantage certain, mais c'est d'abord à un dialogue multipartite entre Européens qu’il faut soumettre ces questions. Parler de la Russie, c'est d’abord, aujourd'hui, parler entre Européens de ce que nous pouvons faire avec la Russie.
Ce sont des questions importantes qu'on ne peut pas traiter par prétérition. Ce sont aujourd'hui des questions qui attendent en Russie un certain nombre d'éclaircissements de la part de tous les Européens, et de la part des chercheurs en Europe un peu plus de créativité. Il s’agit en effet de ne pas laisser déstabiliser la relation entre la Russie et l’Union européenne par une compréhension insuffisante des évolutions actuelles des deux ensembles, qu’il s’agisse de la politique intérieure et extérieure russe ou de l’élargissement de l’Union. Il est urgent aussi de donner de la substance à la relation entre la Russie et l’Union, en intensifiant les échanges et en donnant du contenu aux mécanismes qui ont été mis en place. Enfin, il importe d’éviter le tourisme diplomatique à l’égard de la Russie et de « jouer » collectivement, en tant qu’Européens, afin de nous donner les moyens de construire une nouvelle Ostpolitik de l’Union cohérente et convaincante.
L'Irak, d'une part, a entraîné une redéfinition des identités nationale et européenne et un repositionnement vis-à-vis des États-Unis. La crise a invité à repenser l'identité européenne dans un cadre nouveau.
Il est clair, d'autre part, que ceux qui entendraient construire l'Europe ou son identité contre les États-Unis ne trouveraient aucun soutien en Europe. Ni les Allemands ni, a fortiori, les nouveaux membres, sans même parler des Anglais, ne sont prêts à une telle posture.
Mais on est aussi frappé, notamment chez les nouveaux membres de l'Union, de la constance d'un réflexe européen chaque fois qu'il s'agit de délibérer sur un problème concret. Qu'il s'agisse du protocole de Kyoto, de la Cour pénale internationale, de la défense commune, les nouveaux membres prennent spontanément une position « européenne ». Mais on les mettrait dans l'embarras en leur demandant d'en tirer la conclusion que, ce faisant, ils s'éloignent des États-Unis. Donc l'identité européenne progresse mais, pour la favoriser, évitons les généralisations et les grands desseins.
Enfin, quand les Européens arrivent à se mettre d'accord sur des objectifs, même limités, en matière de politique étrangère, ils existent vis-à-vis des États-Unis : l'exemple iranien est à cet égard frappant. En revanche, la voie nationale conduit souvent à l'inefficacité et toujours à la division européenne qui permet aux Américains, et c'est bien légitime de leur point de vue, de s'asseoir à notre table et de discuter avec certains d'entre nous avant que nous ayons pu prendre une position commune.
La Constitution rend l'Union plus visible sur la scène internationale en la dotant d'un président du Conseil européen élu et d'un ministre des Affaires étrangères chargé notamment de la politique de sécurité et de défense commune.
Les Européens s'engagent à se défendre les uns les autres par l'institution d'une clause de défense mutuelle et d'une clause de solidarité en vertu desquelles les Européens se doivent une assistance mutuelle, y compris militaire, face à une menace extérieure.
Ces innovations institutionnelles sont déterminantes, car elles sont la condition nécessaire de l'émergence de l'Europe en tant qu'entité politique viable et active sur la scène mondiale.
Ce sont ces innovations concrètes que la Fondation pour l'innovation politique veut faire connaître aux Français. Elle espère que ce texte contribuera à les éclairer sur les véritables enjeux du choix qu'ils vont avoir à exprimer à l'occasion du référendum du 29 mai 2005.
Le choix d'imposer des restrictions à la circulation des travailleurs issus des nouveaux pays membres de l'Union européenne, au lendemain de l'élargissement, s'est fait dans un contexte d'inquiétude et de débat sur les besoins en main d'œuvre des économies des Quinze. Afin de protéger au mieux leur marché de l'emploi, dans une logique malthusienne, les Etats membres ont imposé des périodes de transitions longues et contraignantes. De leur côté, les nouveaux membres ont négocié des phases de transition, aussi longues, sur d'autres chapitres de l'acquis communautaire. C'est le cas notamment dans les domaines agricole, environnemental et en matière de libre circulation des capitaux. Le « post-élargissement » ressemble de ce fait beaucoup à un pré-élargissement et l'Europe s'installe durablement dans une organisation à deux vitesses.
Toutefois, lorsque l'on observe les conséquences dans les pays ayant ouvert leur marché du travail aux travailleurs issus des nouveaux Etats membres depuis un an (Royaume-Uni, Irlande et Suède), on constate d'une part que les afflux massifs de travailleurs d'Europe centrale, longtemps prophétisés, ne se sont pas réalisés, et d'autre part que cet apport de main-d'œuvre a été bénéfique aux économies britannique, irlandaise et suédoise. Le choix de l'ouverture a été un choix gagnant.
De plus, le déroulement des phases de transitions est un facteur de tensions entre les Quinze et les Dix.
Pour raffermir sa cohésion, l'Europe pourrait mettre en place une stratégie d'accélération de la transition : ouvrir les marchés de l'emploi des Quinze en raccourcissant les phases de transitions et, parallèlement, promouvoir la convergence sociale et environnementale des nouveaux Etats membres.
C'est faire abstraction de la gravité de la situation à laquelle l'Europe est confrontée. Au plan interne, les questions du budget européen, du volet agricole, de la crise économique et du malaise social sont plus que jamais à l'ordre du jour. Au plan externe, l'Union doit faire face, avec les États-Unis et d'autres alliés, au problème du terrorisme, à la prolifération des armes de destruction massive et à l'émergence rapide de nouveaux pôles concurrentiels. Il convient donc de ne pas rater le train en marche. Soit l'Union, qu'elle ait ou non une Constitution, agit comme un acteur global, soit elle subit l'instabilité et la menace, et perd ses chances dans ce monde, se contentant d'assister au spectacle de sa mutation.
Pour y remédier, une première approche préconise une « pause de réflexion » pour l'Union, une période d'attente - et de latence - qui aurait le mérite de permettre la maturation des idées et le choix des stratégies à suivre. L'« Europe par projets » consiste, quant à elle, à délimiter, sur la base du volontariat et en fonction de leur faisabilité, quelques champs d'action concrets et circonscrits dans lesquels l'Europe pourrait s'engager dans l'attente d'un jour meilleur. Sera-t-elle toutefois assez réactive ? Enfin, l'« Europe par défis » est l'Europe renaissante. Ne faut-il pas plaider pour une marche européenne forcée dans des domaines cruciaux comme le processus de Lisbonne, le terrorisme, le budget européen ?
L'Europe doit être relancée à tout prix. Pour cela, il apparaît nécessaire de travailler sur les convergences plutôt que sur les divergences : c'est bien le point commun de tous les auteurs de cette Lettre. Il y a bien matière et urgence à plus d'Europe.
Durant ces deux dernières années, la Fondation pour l'innovation politique a consacré une large part de ses travaux à identifier les défis nouveaux pour la France et le monde, et à imaginer des réponses pour y faire face. Lire la suite