mercredi 26 novembre 2008 La ville : un milieu naturel pour l'homme ? - Conférence du cycle « Villes et développement durable »
mercredi 19 novembre 2008 La lutte contre les discriminations liées à l’âge en matière d’emploi : enjeux et perspectives en France - Table ronde
mardi 4 novembre 2008 Les élections américaines : ce qui va changer pour l’Europe - Conférence du cycle « Les rendez-vous de la mondialisation », en partenariat avec le quotidien La Croix et le Centre de géostratégie de l'ENS
Consulter l'agenda
Chaque époque de l'histoire paraît marquée par une forme d'affrontement, à la fois radical et structurel, que l'on désigne, toujours dans un sens métaphorique, par l'expression de « guerre ». Il y a eu l'époque des « guerres » de Religion, plus récemment celle de la « guerre » froide. Il faut distinguer cette « guerre » qui pointe la radicalité d'un affrontement, des armes mobilisées par les belligérants et qui comprennent, mais pour partie seulement, des opérations militaires. Depuis la fin de la guerre froide, nous sommes entrés dans une période de l'histoire où l'affrontement structurel a pris la forme du terrorisme et du contre-terrorisme.
Cette structure n'a pas fini de dominer l'histoire mondiale. Elle est liée à une conjoncture géopolitique marquée à la fois par les asymétries résultant de l'hyperpuissance américaine et par l'accès au statut de puissances mondiale et souveraine d'anciens grands pays colonisés. Nous vivons le temps des renaissances de la Chine, de l'Inde, du Brésil, mais aussi de pays de tradition islamique comme l'Iran. Toutefois ces renaissances n'empruntent pas toutes le même chemin. Quand certains utilisent la voie du commerce et de la mondialisation, d'autres, en particulier dans l'aire islamique, ont choisi de s'affirmer contre la puissance américaine et tout ce qui lui ressemble. Le terrorisme, qui est une manière de prendre le pouvoir de l'extérieur et sans avoir à l'exercer, est la forme de cet affrontement.
La déclaration de cette guerre date de la dernière décennie du dernier siècle. Mais elle n'a été vraiment prise au sérieux qu'avec les attentats du 11 septembre. Brusquement, la logorrhée d'Al-Qaida prenait un autre sens que le seul verbiage d'illuminés. C'était la première grande bataille de l'âge terroriste. Elle devait déclencher une riposte de l'ensemble de la communauté internationale qui est intervenue militairement en Afghanistan pour mettre fin au régime des talibans.
Le contre-terrorisme a deux dimensions. D'un côté, il s'agit de se protéger, de réduire les possibilités d'attentats, de traquer les terroristes, d'interdire leur pénétration. Stratégie défensive, elle relève de la compétence des Etats. Mais, comme toute stratégie de prévention, elle n'est jamais complètement sûre. Elle se double donc d'une autre stratégie, plus offensive, qui vise à éradiquer la menace à la source. Les Américains ont posé que cette dimension du contre-terrorisme relevait d'une politique de « preemptive action », selon laquelle on ne peut pas courir le risque de laisser perdurer la menace même incertaine. La mise en oeuvre de cette doctrine en Irak a marqué une deuxième phase dans l'affrontement, en même temps que les actions terroristes frappaient, de façon sanglante, à Madrid puis à Londres. En même temps, le théâtre des opérations se trouvait étendu au Moyen-Orient, en Europe et dans certains pays d'Asie.
Cette guerre ne ressemble à aucune autre. Elle déstabilise toutes les situations, crée constamment de nouvelles opportunités pour de nombreux acteurs, ouvre un espace d'incertitude qui fait que personne ne la maîtrise et ne peut dire où l'on va. Cet été 2006 aura vu une troisième phase de l'affrontement : une provocation du Hezbollah, l'hyperréaction d'Israël ont donné lieu à de nouvelles formes d'engagement militaire, pendant que la police anglaise déjouait un projet d'attentat monstrueux sur plusieurs avions reliant la Grande-Bretagne aux Etats-Unis et que l'Allemagne se découvrait exposée sur son territoire. Nouvelle extension d'une guerre déjà mondialisée puisqu'elle se joue, pour une partie essentielle, sur le terrain des images, de l'information et des émotions.
Quel bilan peut-on faire aujourd'hui ? Il est pour le moins contrasté. Les opérations terroristes menées à l'étranger (si le mot a encore un sens à l'âge de la mondialisation) se sont révélées des échecs : les Etats-Unis n'ont pas connu de nouveaux attentats, ceux de Londres ont été déjoués, les projets allemands ont échoué. On ne peut nier une certaine efficacité des Etats dans la défense contre le terrorisme. Il n'en va pas de même pour la stratégie d'éradication du terrorisme. L'intervention en Irak est contre-productive. La riposte israélienne a révélé la force du Hezbollah et retourné l'opinion contre elle. L'Iran sort renforcé. Sur le terrain moyen-oriental, la terreur gagne. Mais prenons garde de trop vite condamner la stratégie des uns ou celle des autres. Nous ne sommes que dans les premières phases de l'affrontement. Pour reprendre l'appel du général de Gaulle : ce n'est pas parce qu'on a perdu une bataille qu'on a perdu la guerre.
Pourquoi cette inefficacité ? C'est que la forme contemporaine de l'affrontement terroriste est inédite. Nous ne sommes pas sortis de la stupéfaction ; nous sommes toujours dans la surprise, quand certains continuent de nier la radicalité de l'affrontement. De fait, on ne sait pas comment prendre les choses de manière efficace. Tout paraît improvisé. Improvisée, l'intervention américaine en Irak, improvisée, la riposte israélienne contre les agressions du Hezbollah. N'accusons pas trop vite l'impéritie des militaires. La difficulté des combats actuels, leur âpreté témoignent de la radicalité de l'affrontement. Il n'est pas dit que le contre-terrorisme restera définitivement inefficace, jusque sur le terrain militaire.
La phase actuelle est marquée par l'engagement collectif des Européens, comme personne morale. La « vieille » Europe, celle qui avait défié les Etats-Unis dans leur projet irakien, entre dans le jeu, sur le terrain des opérations, là où il ne s'agit pas seulement de se défendre contre les attentats, mais d'empêcher le terrorisme à sa source. Nouvelle extension d'une guerre déjà mondialisée. Car, même si cette intervention se fait dans le cadre du « maintien de la paix », il s'agit bien d'une opération contre-terroriste, qu'elle vise à renforcer les pouvoirs de l'Etat libanais ou à empêcher la reconstitution des capacités militaires du Hezbollah. Elle se fait seulement selon une logique qui est surtout d'ordre humanitaire. Il ne s'agit pas d'opposer au terrorisme un contre-terrorisme encore plus fort, mais d'imposer, selon la leçon de toute l'histoire européenne, le point de vue des victimes.
Cet engagement est, lui aussi, improvisé, comme en témoigne le ballet diplomatique auquel on a récemment assisté. Les objectifs de la Finul, les règles de commandement ont été rédigés à la hâte. Mais on ne reprochera pas au président Jacques Chirac d'avoir fait de la France le leader de cette mobilisation. Les risques, pour nos soldats comme pour notre exposition aux attentats, sont facilement identifiables. Mais l'engagement européen, qui marque la fin d'une certaine division occidentale dans la grande bataille contre le terrorisme, change la donne. Cela crée des responsabilités inédites pour l'Europe et... lui donne une vraie chance de se construire politiquement.
François Ewald | Président du Conseil scientifique et d'évaluation
Professeur au Conservatoire national des arts et métiers (chaire d’assurances) et directeur de l’École nationale d’assurances, François Ewald préside l’Observatoire du principe de précaution et le Conseil scientifique et éthique d’AREVA.
Durant ces deux dernières années, la Fondation pour l'innovation politique a consacré une large part de ses travaux à identifier les défis nouveaux pour la France et le monde, et à imaginer des réponses pour y faire face. Lire la suite