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Avoir une vision normale de l’Amérique, c’est reconnaître que celle-ci n’est pas nécessairement l’anti-modèle de l’Europe. Il est désormais interdit d’interdire le rêve américain. En ce sens, la vision « normale » du nouveau président ne serait que la promotion au rang d’idées politiques de représentations bien enracinées dans la société civile française. Il y a un potentiel d’amitié et d’émulation qui peut fournir la matière d’une relation franco-américaine beaucoup plus dense.
Faut-il aller plus loin et considérer comme normal le leadership américain dans le monde ? Contester ce rôle aux Etats-Unis serait un manque de réalisme de la part d’une « puissance plus que moyenne ». Il est loisible de discuter les décisions, les méthodes, les hommes. Il est possible d’encourager des évolutions, des inflexions. Mais le leadership, lui, aurait l’évidence d’une équation. Pour la France, c’est là-dessus que porte le débat. Ou bien on considère que le leadership américain a perdu une partie sa légitimité, et il faut imaginer des choses neuves. Ou bien l’on estime qu’il reste naturel, inévitable, moralement justifié et on décide de « faire avec ». En semblant privilégier cette seconde hypothèse, comme la plupart des Européens, le président de la République s’inscrit moins dans la rupture que dans la continuité des intuitions mitterrandiennes, notamment celle de l’« hyper-puissance » américaine théorisée par Hubert Védrine.
Mais ne risque-t-on pas de se faire ainsi plus petit que l’on ne l’est et « plus royaliste que le roi » ? Les Etats-Unis eux-mêmes ne se voient peut-être plus comme les leaders du monde. Vis-à-vis de la Chine, ils se conduisent déjà comme un nouveau challenger, de même qu’ils essaient de contenir la Russie. Leur messianisme démocratique et commercial bat de l’aile. Ils doutent qu’il soit efficace d’engager leurs forces sur autant de théâtres à la fois. Ils sont tentés de découper le commerce mondial, dont ils n’ont plus la maîtrise, en accords bilatéraux. Une vision « normale » des Etats-Unis, qui n’exclut ni l’amitié ni l’admiration, peut donc consister à les voir tels qu’ils se voient de plus en plus eux-mêmes, et à se comporter pragmatiquement, en fonction des intérêts de chacun. Les Européens doivent-ils contribuer à faire que l’inévitable retraite américaine se passe en bon ordre ? Sans doute. Doivent-ils, au nom des « valeurs occidentales », s’engager à la suite des Etats-Unis dans un « grand jeu » géopolitique contre la Chine et la Russie ? Cela mérite un examen.
Franck Debié | Ancien directeur général
Normalien, agrégé de géographie, docteur en géographie politique, spécialiste des crises et des processus de paix, Franck Debié dirige le Centre de géostratégie de l’École normale supérieure à Paris. Il enseigne les questions européennes à HEC. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le Proche-Orient et les Balkans.
Durant ces deux dernières années, la Fondation pour l'innovation politique a consacré une large part de ses travaux à identifier les défis nouveaux pour la France et le monde, et à imaginer des réponses pour y faire face. Lire la suite